La première nuit
JackLe jour où ils reçurent les clés, la table n’était pas arrivée.
Le canapé, oui. Les lits, les bureaux, une partie des rideaux, et un nombre de cartons que Jack jugea excessif pour deux personnes qui conservaient chacun une maison entièrement meublée ailleurs. Kate lui fit remarquer que trois d’entre eux contenaient son matériel à lui.
— Tu as écrit « première nécessité » sur quatre cartons, répondit-il.
— J’ai plusieurs nécessités.
Il posa le dernier là où elle l’indiquait. Elle passa une main dans ses cheveux, tourna lentement sur elle-même au milieu du salon presque vide, et sourit.
Il oublia ce qu’il allait dire. Complètement. Une phrase entière, envolée.
Ils étaient entrés ensemble. Kate avait tenu la clé, il avait porté les sacs. Ils avaient ouvert les fenêtres, vérifié les livraisons, décidé où poser les manteaux. Personne n’avait franchi de seuil dans les bras de personne.
Vers dix-sept heures, ils trouvèrent leur premier vrai sujet de dispute.
— Pourquoi un électricien revient lundi ? demanda-t-elle, son téléphone à la main.
— Pour une prise dans mon bureau. L’intervention touche aussi le mur de la chambre d’amis.
— Et tu as fixé lundi.
— C’était le premier créneau.
— Je pars dans le Vermont lundi matin. Je te l’ai dit avant-hier.
La phrase lui revint avec un retard désagréable. Il l’avait entendue, puis il avait organisé le lundi comme si elle pouvait se déplacer parce que cela l’arrangeait.
— Je change l’heure. Ou je reste moi-même.
— Très bien.
— Et tu pourrais arrêter de me regarder comme si je venais de rejouer six ans de mariage avec un électricien.
— Et toi, tu pourrais arrêter de minimiser ce qui me gêne parce que le détail est petit.
Ils se regardèrent au milieu des cartons. Il eut envie de rire tant le sujet était minuscule, et vit à temps son visage.
— Celui qui fixe une intervention vérifie qui peut être là, dit-il. On peut s’arrêter à cette conclusion sans faire entrer toute notre histoire dans une prise électrique ?
Elle souffla, puis hocha la tête. Il déplaça le rendez-vous devant elle et posa le téléphone sur un carton. Elle vint appuyer le front contre son épaule.
— Je suis contente d’être ici.
— Tu as une façon très particulière de le fêter.
— Je sais. C’est mon charme.
Ils dînèrent sur la terrasse, à une table pliante qui suffisait pour deux assiettes, puis s’assirent par terre dans le salon parce que le canapé était couvert de livres. Kate en sortait d’un carton, les regardait, les posait sur une étagère, les déplaçait. Jack, le dos contre le canapé, une jambe allongée près de la sienne, la regardait faire.
— Pourquoi moi, au début ? demanda-t-elle sans lever les yeux.
— Tu sais pourquoi.
— Je sais que ta mère voulait que tu te maries. Je sais aussi que je n’étais pas le choix qu’elle aurait fait à ta place.
Il regarda le livre ouvert sur ses genoux.
— Ma mère voulait que j’arrête de vivre comme si tout ce qui n’était pas mon travail pouvait attendre. Ça m’agaçait assez pour que je fasse semblant de ne pas entendre. Et puis tu m’as demandé de porter trois cartons.
— Tu avais des bras. C’était ta seule qualité immédiatement utile.
— Tu m’as regardé exactement comme ça.
— Ton avis sur l’organisation de la salle était beaucoup trop long.
Il rit.
— Tu m’as plu parce que tu répondais vraiment. Tu avais des avis sans vérifier d’abord s’ils m’intéressaient. Je voulais savoir ce que tu allais dire ensuite.
Elle referma le livre.
— Et ensuite, j’ai dit de moins en moins de choses qui auraient pu te faire partir.
— Et moi, j’ai trouvé ça pratique. Je faisais attention à ce que tu ne demandais pas. Jamais à ce que tu ne disais plus.
Elle posa le livre sur la pile.
— Avec Célia, tu avais l’air de vouloir quelqu’un qui ne se taise pas.
Il sentit monter les explications toutes prêtes : le contexte, les remarques qu’il avait crues, l’agitation qu’il avait prise pour une évidence. Il les laissa où elles étaient.
— J’ai pris la nouveauté pour une vérité plus forte. Elle me voulait d’une façon que je voyais. Tu m’aimais d’une façon dont j’avais cessé de m’occuper. Ce n’était pas une confusion, Kate. J’ai choisi de croire ce qui m’arrangeait.
Dehors, quelque chose remua dans les feuilles.
— Je t’en veux encore, dit-elle.
— Je sais.
— Pas tous les jours. Mais il y aura des soirs où j’y repenserai.
— Tu pourras me le dire.
— Et tu seras furieux de l’entendre.
— Probablement. Je n’ai pas envie de vivre avec mon pire choix assis dans la pièce avant moi. Mais je ne peux pas te demander de l’oublier pour que j’arrête d’en avoir honte.
Elle vint contre lui et posa la tête sur son épaule. Autrefois, il aurait pris ce geste pour la fin de la conversation. Il attendit.
— Je veux essayer pour de bon, dit-elle. Pas seulement les prochains mois. Je veux cette vie avec toi. Je ne veux pas passer mon temps à chercher la preuve que j’aurais dû dire non.
— Moi aussi.
Elle releva la tête.
— Tu n’as pas besoin de promettre que tu ne me feras plus jamais pleurer.
— Je préférerais quand même ne pas en faire une habitude.
Elle eut un rire mouillé et l’embrassa.
Ils se levèrent pour finir l’étagère. Elle lui dit qu’il classait mal. Il en fut heureux d’une façon qu’il aurait été incapable d’expliquer à quiconque.
Cette nuit-là, dans la chambre aux rideaux à moitié posés, elle s’endormit contre son dos, la main à plat sur son ventre, après avoir déclaré que les habitudes pouvaient varier. Il resta éveillé quelques minutes, amusé par cette démonstration d’indépendance, bouleversé d’en être le lieu.
Il ne pensa pas à l’heure à laquelle il devait repartir. Ils l’avaient décidée ensemble.
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