Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 75 sur 78

Madame Winslow

Katherine

Ils se disputèrent plus longtemps pour une lampe que pour l’argent de la maison.

Kate l’avait trouvée chez un antiquaire de Northampton : un pied de laiton terni, un abat-jour de lin couleur de thé. Jack la jugea « inutilement triste ».

— C’est une lampe. Elle n’a pas d’opinion sur l’existence.

— Elle donne l’impression d’en avoir une très mauvaise.

Elle la défendit avec un acharnement qui l’amusa beaucoup. Jusqu’au moment où elle annonça qu’elle la voulait dans le salon.

— Mets-la dans ton bureau.

— Tu voudrais choisir tout ce que tu vois ?

— Je voudrais ne pas regarder tous les soirs un objet qu’on vient de passer vingt minutes à trouver laid de mon côté de la table.

Ils convinrent que chacun choisirait librement ce qui entrait dans son bureau. Pour les pièces communes, personne n’imposerait un objet en déclarant qu’il n’était pas assez important pour qu’on s’y oppose. La lampe partit au premier étage. Jack choisit pour le sien un fauteuil de cuir excessivement satisfait de lui-même, qui lui tiendrait compagnie, assura-t-il, pendant ses visioconférences.

La dispute suivante fut moins drôle.

Ils dînaient au cottage un jeudi. Le téléphone de Jack sonna au milieu du repas ; il répondit sans se lever, sans la regarder, et parla quatre minutes d’un calendrier de livraison pendant qu’elle reposait sa fourchette.

— Tu veux aussi un secrétariat dans la cuisine ? demanda-t-elle quand il raccrocha.

Il posa l’appareil.

— Ça ne justifiait pas ce ton.

— Ça justifiait au moins que tu me regardes avant de décrocher.

Ils convinrent qu’un appel qui interrompait un repas s’annonçait avant, puis recommencèrent à se disputer sur la façon dont elle le lui avait reproché. C’est à ce moment-là qu’elle dit :

— Je voudrais rester seule ici demain soir. Jusqu’à mardi.

Il posa son verre.

— Voilà donc comment on applique notre règle.

— Je ne te met pas dehors tout de suite.

— Non mais tu ne me laisse pas le choix de mon départ.

Elle croisa les bras. Elle avait décidé ces quelques jours seule deux jours plus tôt. Elle les avait gardés pour elle en attendant d’être sûre, et venait de les lâcher au pire moment, là où ils ne pouvaient ressembler qu’à une fuite.

— J’ai besoin d’écrire plusieurs jours sans personne. Je l’aurais voulu même si tu n’avais pas décroché.

— Alors pourquoi ne pas l’avoir dit avant ?

— Parce que j’avais peur de cette tête-là. Et parce que je voulais être sûre de ne pas m’en servir pour te tenir à distance.

— Tu peux être sûre et me le dire quand même. Je ne te demande pas d’arriver à chaque conversation après l’avoir résolue toute seule.

Elle décroisa les bras.

— Tu as raison sur le moment. L’appel m’agace toujours. Ce n’est pas la raison.

— Et après mardi ?

— On avait prévu jeudi chez toi, à New York.

— On l’a toujours prévu ?

La question la toucha plus que sa colère.

— Oui.

Ils finirent la dispute avant qu’il reparte. Elle retira l’ironie dont elle s’était servie pour le blesser. Il reconnut qu’il avait pris sa présence pour acquise. Aucun des deux n’aima davantage sa manière de réagir, mais ils savaient ce qu’ils changeraient au prochain repas.

Elle écrivit longtemps les jours suivants. Elle dîna sans attendre personne, se coucha trop tard, se réveilla avec une scène entière en tête. Le lundi, elle lui écrivit :

« Je suis contente d’être ici et j’ai envie de te retrouver jeudi. »

Il répondit :

« Ces deux informations deviennent moins contradictoires dans mon esprit. »

Elle rit seule devant l’écran. Monsieur Whitmore apprenait la nuance. À son âge. Il y avait de l’espoir pour tout le monde.

Le jeudi soir, dans l’appartement de Manhattan, après un appel de Margaret au sujet de l’acte de vente, Jack lui demanda s’ils devaient prévoir un dîner avec sa mère pour lui annoncer leur projet.

— Le projet de maison ?

Il leva les yeux de son téléphone.

— Oui. Il y en a un autre ?

Elle resta silencieuse une seconde de trop. Il comprit.

— Tu pensais à un mariage.

— Je veux être sûre qu’on ne prépare pas quelque chose que l’un imagine et que l’autre n’a jamais accepté.

Il la regarda longtemps.

— Je n’ai aucune intention de te demander de m’épouser une deuxième fois.

Le soulagement fut si immédiat que ses épaules redescendirent d’un coup. Elle eut peur de le lui montrer. Elle le lui montra quand même.

— Tant mieux.

— Voilà une conversation pénible épargnée à un joaillier.

— Je ne veux pas redevenir Madame Whitmore. Pas seulement à cause du nom. Je ne veux pas qu’on croie un jour avoir fait ce qu’il fallait parce qu’on aura réussi une cérémonie. On était mariés. Je t’aimais déjà. Ça ne nous a pas empêchés de nous perdre.

Il posa son téléphone loin de lui.

— Je n’ai pas envie de refaire cette journée pour croire que j’ai réglé les suivantes. J’aime l’idée d’une maison où on doit venir tous les deux. J’aime beaucoup moins celle de convaincre une salle entière qu’il faut encore nous croire.

— Tu aurais détesté les regards.

— Je les aurais supportés. Je ne veux pas te demander de recommencer pour mon confort.

Elle vint s’asseoir près de lui. Il passa un bras derrière ses épaules sans la ramener tout de suite contre lui.

— Je veux vivre avec toi, dit-elle. Je ne veux plus être ta femme.

Le mot eut une petite violence qu’elle n’avait pas cherchée. Il la reçut sans la nier.

— Je veux être avec toi. Ce sera assez de travail sans nous demander de redevenir les deux personnes qui ont signé la première fois.

Elle posa la joue contre son épaule. Ce n’était ni une demande ni un refus : une décision prise à deux, sans bague à rendre s’ils avaient encore une mauvaise journée.

Plus tard, dans le couloir, il l’arrêta d’une main à la taille et murmura contre son oreille :

— Vous êtes particulièrement difficile à convaincre, Madame Winslow.

Elle glissa les doigts sous le col de sa chemise.

— Vous venez pourtant d’obtenir mon accord, Monsieur Whitmore.

Il comprit exactement à quoi elle répondait, et referma derrière eux la porte de la chambre.

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