Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 74 sur 78

Deux bureaux

Jack

Il apporta la question un samedi, après le déjeuner, et sans dossier.

Il avait résisté à l’envie d’en faire préparer un. L’effort lui paraissait assez considérable pour mériter d’être mentionné ; il s’en abstint par prudence.

Kate lisait à l’autre bout du canapé, un pied posé contre sa cuisse. Il avait la main sur sa cheville.

— J’ai repensé à ce qu’on s’est dit. Un endroit qui ne serait ni ici ni chez moi.

Elle baissa son livre.

— Ne me dis pas que tu en as déjà acheté un.

— J’ai pensé commencer par la conversation. Une innovation audacieuse, je sais.

Elle sourit. Puis redevint sérieuse. Avec Jack Whitmore, une conversation qui commençait par « j’ai repensé » finissait souvent par un acte notarié.

— Je garde cette maison. Je veux pouvoir y venir seule sans t’expliquer que ce n’est pas parce que je ne veux plus de toi.

— Je garde mon appartement. Il y aura des semaines où je resterai à New York parce que le travail l’exige, ou parce que je n’aurai pas envie de conduire après une journée trop longue.

— Même quand j’aurai envie de te voir ?

— Même là.

Elle réfléchit.

— D’accord. Mais là-bas, on y vit tous les deux. Je ne veux pas redevenir la personne qui entretient un endroit où tu passes quand tu peux.

— Et moi, je ne veux pas qu’on y vérifie qui a franchi le portail le premier.

— Je n’avais pas prévu d’installer un registre.

— Tu diriges une entreprise redoutable. Je préfère vérifier.

Ils ouvrirent une carte sur la tablette de Kate. Aucun point ne rendait Boston, New York et le Vermont voisins de palier ; il n’y aurait que des compromis de trajets. L’ouest du Massachusetts leur donna envie de chercher.

— Deux bureaux, dit-elle. Pas un coin pour moi dans le tien. J’ai besoin de fermer une porte pour écrire, et tu parles trop fort au téléphone.

— Curieux. Personne ne me l’a jamais dit.

— Les gens que tu paies ont d’autres priorités.

La première maison était splendide.

Il le vit depuis la voiture et ne chercha pas à le cacher : les proportions, la terrasse, une pelouse qui semblait n’avoir jamais connu une feuille morte. L’agent parlait de réceptions, de confort, de discrétion. Jack s’y voyait déjà. Il se tourna vers Kate pour partager cette évidence et trouva son visage fermé.

Dans le salon, le canapé était trop loin de la cheminée. On aurait pu y passer une soirée entière sans être obligé de se regarder.

— Qu’est-ce que tu en penses ? demanda-t-il.

— Je n’y vivrai pas.

Le sourire de l’agent résista admirablement. Un professionnel. Jack lui demanda quelques minutes.

— Tu aurais pu attendre qu’on soit seuls pour annoncer la condamnation.

— On l’est.

— Et je n’ai toujours pas d’explication.

Elle regarda les plafonds.

— C’est trop grand. Trop prêt à montrer qu’une famille importante vit ici.

— On peut enlever les meubles. Les pièces ne vont pas nous imposer un caractère.

— Je ne veux pas commencer par une maison que tu as choisie parce qu’elle ressemble à ce que tu sais offrir.

La vieille irritation remonta.

— Je ne l’ai pas choisie. J’ai demandé qu’on la visite, avec toi. Réponds-moi sur ce qu’on a devant nous, pas sur ce que j’aurais décidé en secret.

Elle soutint son regard, puis céda.

— Elle me rappelle l’autre maison.

Il suivit ses yeux jusqu’à la baie vitrée, jusqu’à la distance entre le canapé et la porte d’entrée. La maison au bord de l’eau. Les vendredis où il arrivait tard. La tasse qu’elle avait cassée.

— Je comprends. Mais je n’ai pas détesté tout ce qui s’est passé dans cette maison-là, Kate. Je ne peux pas visiter chaque pièce en me demandant si un souvenir va l’interdire.

Elle mit longtemps à répondre.

— D’accord. Je n’aime pas celle-ci. Et je ne te reproche pas de me l’avoir montrée.

La deuxième maison était sa préférence à elle. Des pièces plus proches, un jardin moins impeccable, une fenêtre devant laquelle elle s’arrêta trop longtemps pour que ce soit par hasard. Elle fit deux fois le tour du bureau du rez-de-chaussée. Jack, lui, était allé voir l’autre pièce prévue comme bureau : petite, sombre, au fond d’un couloir.

Elle l’y rejoignit et y passa dix secondes.

— Tu peux prendre le grand. Celui-ci, on peut l’aménager.

— Tu veux le grand.

— On peut aménager celui-ci.

— On peut aussi chercher une maison où aucun de nous n’a à défendre le droit de son travail à une fenêtre.

Elle ferma les yeux, puis se mit à rire, doucement, contre elle-même.

— Je viens de faire exactement ce que je t’aurais reproché.

— Avec beaucoup de goût dans le choix du papier peint.

Elle lui donna un coup sur le bras. Pas très fort. Assez pour le principe. Il lui prit la main et l’embrassa là, dans cette pièce où aucun des deux ne voulait vivre.

Ils trouvèrent la maison un jour où ni l’un ni l’autre n’avait envie de visiter.

Kate avait mal dormi. Jack avait passé la matinée à contester un budget arrivé trop tard. Ils se retrouvèrent devant le portail avec la politesse de deux personnes conscientes qu’une contrariété de plus suffirait à gâcher la journée.

— On peut annuler, dit-il.

— Je suis venue. Autant regarder.

— Voilà une phrase qui promet beaucoup.

La maison ne cherchait pas à impressionner. Du bois, de la pierre, des volumes assez grands pour respirer et assez proches pour entendre quelqu’un entrer. La cuisine donnait sur une pièce où l’on pouvait s’asseoir sans traverser tout un étage. À l’étage, deux pièces se faisaient face au bout du couloir. L’une avait une fenêtre basse et la lumière du matin ; Kate s’y arrêta et n’en bougea plus. L’autre était plus vaste, éloignée des chambres, fermée par une porte épaisse.

— Je prends celle-ci, dit Jack avant qu’elle propose quoi que ce soit.

— Vraiment ?

— Je ne vais pas me sacrifier pour un bureau. Tu as eu ton tour la semaine dernière.

Dans la cuisine, elle posa son sac sur une chaise et regarda la table laissée par les propriétaires.

— Il faudrait changer cette table.

— Oui.

Elle se retourna, surprise.

— Tu la trouves trop petite.

— Tu la trouves trop solennelle.

Ils regardèrent le meuble. Il remplissait la pièce sans donner envie d’y rester.

— Il va falloir trouver une troisième table, conclut-elle.

— Apparemment.

Sur la terrasse, elle posa les avant-bras sur la rambarde. Il vint à côté d’elle. En contrebas, les érables commençaient à rougir.

— J’ai envie de rester ici, dit-elle.

— Moi aussi.

— Ce n’est pas une façon de me dire que tu l’achèteras si je veux ?

Il en avait eu envie depuis la porte d’entrée : régler la question d’une signature et la regarder découvrir que c’était fait.

— J’aurais aimé te l’offrir, dit-il. Je sais que ce n’est pas ce que tu veux.

— Non. On la paie à deux, à parts égales, en nos noms. Pas Astera, pas Westbridge. Margaret pose les questions auxquelles on ne pense pas, Paul vérifie les réponses.

— D’accord.

Elle le regarda avec méfiance.

— Tu n’as pas d’objection ?

— Je peux en chercher une, si ça te rassure.

Elle rit contre son épaule. Il avait cédé sans même se battre. C’était presque décevant. Il la regarda, cette femme capable de se montrer impossible au sujet d’une table et de lui couper la voix une minute plus tard.

Ils ne signèrent rien ce jour-là. Ils demandèrent les documents dont ils avaient besoin pour décider. En repartant, elle l’embrassa près de sa voiture et proposa qu’ils dînent ensemble plutôt que de rentrer chacun de son côté.

Il dit oui avant qu’elle ait fini sa phrase.

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