Trois mots
KatherineLe premier dîner qu’ils durent annuler, ce fut elle qui l’annula.
Elle lui avait envoyé le matin une photographie de la robe qu’elle comptait porter, sans un mot. Il avait répondu par un seul, qu’elle avait relu deux fois dans l’ascenseur en sentant ses joues chauffer. Deux fois. OK, trois.
À dix-huit heures quarante, David entra dans son bureau sans frapper.
Des fichiers qui n’auraient jamais dû être validés étaient partis chez l’imprimeur. Trois titres, dont un lancement prévu dans dix jours. On pouvait encore en arrêter une partie, à condition de vérifier version par version ce qui était déjà sous presse.
Elle appela Jack.
— J’ai un problème de fabrication. Je dois rester avec David et Oliver.
— Jusqu’à quelle heure ?
— Je ne sais pas.
— Tu me rappelles dans une demi-heure pour me dire si j’annule ?
— Annule. Ce sera plus simple.
Un silence.
— D’accord.
— Je suis désolée. Je pensais vraiment avoir fini.
— Je sais ce qu’est un problème de fabrication. Occupe-t’en. Appelle-moi quand tu peux.
Elle raccrocha et oublia la robe. Et merde.
À vingt heures, un message s’afficha dans l’angle de son écran. « Vous avez une estimation ? » Elle le lut entre deux lignes de tableau, se promit de répondre après le point avec David, et retourna le téléphone sur la table.
À vingt et une heures, la décision principale était prise. Les deux titres les plus exposés étaient arrêtés ; le troisième pouvait partir. Oliver proposa de terminer les vérifications avec l’équipe de nuit. Elle dit qu’elle restait voir les corrections.
À vingt-deux heures trente, le téléphone vibra contre le bois.
— Ça avance, dit-elle. On a bloqué l’essentiel.
— Tu as vu mon message ?
— Oui. Je voulais te répondre après le point, et puis on a enchaîné.
— Tu aurais pu m’envoyer trois mots.
— Je viens de te dire que j’étais désolée.
— Je l’ai entendu. Ça ne me donne pas l’information deux heures plus tôt.
La réplique lui monta aux lèvres, toute prête, aiguisée par six ans de rancune.
— Tu vas vraiment me reprocher de travailler, alors que toi…
— Ne termine pas cette phrase si tu comptes m’expliquer que j’ai perdu le droit de trouver l’attente pénible parce que je t’y ai laissée autrefois.
Elle se tut.
De l’autre côté de la vitre, Oliver et David riaient d’une erreur qu’ils venaient de trouver. Sur l’écran de son téléphone, la photographie de la robe était encore ouverte, juste au-dessus du message lu à vingt heures.
Elle connaissait cette scène. Elle l’avait vécue six ans de l’autre côté de la ligne : le message qu’on lit en se promettant d’y répondre mieux tout à l’heure, le travail qui avance et qui dévore le tout à l’heure. Elle avait toujours cru que c’était une affaire de caractère, une chose qui appartenait à Jack.
— Tu as raison pour le message, dit-elle.
— Ce n’est pas seulement le message.
— La décision était prise à vingt et une heures. Je suis restée pour voir les corrections.
— Tu pouvais les leur laisser ?
Elle regarda Oliver à travers la vitre.
— Oui.
Il ne dit rien. Il n’en avait pas besoin. Son silence faisait très bien le travail tout seul.
Elle connaissait ce silence. C’était le sien, autrefois. Ça lui fit un drôle de nœud dans la gorge de l’entendre de l’autre côté.
— Je viens à ton hôtel, dit-elle.
— Je voudrais que tu viennes parce que tu as envie de me voir. Pas pour régler la note du dîner.
— J’ai envie de te voir. Et ta façon de me parler m’agace encore.
Il eut un rire bref.
— On a au moins un point commun.
Elle arriva à vingt-trois heures quarante, les cheveux à moitié défaits, son ordinateur dans son sac. Il la prit dans ses bras avant qu’ils se remettent à parler. Cela ne régla rien.
À une heure, ils parlaient encore. Il lui reprochait d’avoir lu son message sans répondre ; elle lui reprochait de répéter ce qu’elle avait déjà reconnu. Deux tasses refroidissaient sur la table basse. Elle regarda son sac.
— Si tu ouvres cet ordinateur maintenant, je vais très mal le prendre, dit Jack.
— Tu ne décides pas de ce que je fais de mon ordinateur.
— Non. Je décide de ce que j’en pense.
Sa propre chambre était à trois rues. Elle pouvait partir. L’idée lui donna de l’air ; elle y reconnut aussi la commodité d’une porte de sortie, celle qui permet de ne pas entendre la suite.
Elle reposa le sac. Ses mains tremblaient un peu. De fatigue, se dit-elle. Menteuse.
— Qu’est-ce que tu veux que je dise encore ?
— Que ce qui nous arrive ne passera pas après tout le reste. Qu’on ne pourra pas interrompre une dispute en regardant un écran et prétendre le lendemain qu’elle a disparu.
— Moi non plus, je ne veux pas m’endormir avec une phrase qui me fait mal pendant que tu décides qu’on est seulement fatigués.
— Alors on ne le fait pas.
Ils découvrirent aussitôt la difficulté de ce qu’ils venaient de décider : ils n’étaient pas d’accord sur ce que voulait dire finir.
— Je ne vais pas m’excuser d’avoir été agacé, dit-il.
— Et moi, je ne vais pas te dire que j’ai aimé ta façon de me parler.
Ils se regardèrent, épuisés, furieux, après avoir enfin formulé deux phrases parfaitement compatibles.
Elle rit la première, d’un rire nerveux qui n’avait rien d’une réconciliation. Il baissa la tête en soufflant.
— On est en train de s’obliger à aimer la conversation avant d’avoir le droit de dormir, dit-elle.
— Elle est assez mauvaise pour qu’on y passe la semaine.
Ils posèrent les règles avec des mots moins beaux et plus utiles. Quand une dispute commençait, personne ne retournait à un écran comme si l’autre n’était plus dans la pièce. Si l’un des deux était trop fatigué ou trop en colère pour réfléchir, ils nommaient ce qui restait, choisissaient une heure pour reprendre, et la tenaient. Dormir n’effaçait rien. Aucune nuit ne devenait une épreuve d’endurance destinée à arracher un oui.
— Et une vraie urgence ? demanda-t-il.
Elle faillit répondre qu’il n’y en aurait pas. Elle venait de passer la soirée dans l’une d’elles.
— On l’explique. On ne dit pas « c’est urgent » pour clore la discussion.
— Et on donne l’heure à laquelle on revient.
— Et on la tient.
À deux heures, elle prit son téléphone. Il la regarda faire. Elle lui montra l’écran : un message à David, disant qu’elle lirait le rapport le matin et qu’il pouvait l’appeler si une décision devait vraiment être prise avant.
— Tu peux aussi lui faire confiance, dit Jack.
— C’est irritant de découvrir que tu as raison à cette heure-ci.
— J’essaierai de ne pas en abuser.
— Essaie vraiment.
Il lui tendit la main. Dans la chambre, elle le regarda retirer sa chemise et sentit le désir revenir sous la fatigue avec une indécence presque comique.
— On n’a plus la force de se disputer, murmura-t-elle contre lui.
— Je peux faire un effort, si tu y tiens.
Elle l’embrassa pour le faire taire. Ils s’endormirent encore fâchés sur deux ou trois détails, sans aucune phrase abandonnée entre eux.
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