Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 71 sur 78

Le samedi

Katherine

Elle confirma le lundi.

Il lui avait fallu le week-end pour regarder son agenda : un déplacement à décaler, des pages promises à Nora, une rencontre publique qu’Ethan lui conseillait d’accepter et qu’elle refusa. Elle garda ses matinées d’écriture. Puis elle écrivit à Jack.

« Tu peux venir samedi. Jusqu’à dimanche soir. »

Il appela au lieu de répondre.

— Tu es certaine ?

— Si tu me fais justifier chaque invitation, on va y passer l’hiver.

— Je vérifie que tu as bien écrit samedi, et pas que mon téléphone a décidé de m’être agréable.

Elle sourit en tournant une page de son carnet. Il avait l’air d’un gamin. Un gamin à la tête d’un groupe coté en bourse, mais un gamin quand même.

— Samedi. Pas avant midi, j’écris le matin.

— Midi, alors. Tu t’occupes du déjeuner, je fais le dîner.

Elle faillit répondre qu’elle avait tout ce qu’il fallait. Il ne lui demandait pas si elle savait recevoir.

— Il y a de quoi cuisiner ici.

— J’espérais choisir autre chose que les restes de ton menu.

— Remplis mon réfrigérateur, si ta dignité l’exige.

— Je vais faire cet effort.

Ils venaient de se répartir deux repas sans se disputer. Un exploit. Quelqu’un aurait dû le noter quelque part. Elle retourna à son chapitre avec une légèreté qui l’étonna.

Le samedi, à midi moins deux, elle n’avait pas terminé. Évidemment.

Elle vit la voiture depuis son bureau, puis Jack qui descendait, un sac de voyage dans une main, un carton de provisions dans l’autre, le manteau ouvert. Il leva les yeux vers la maison avant de marcher jusqu’à la porte. Son estomac fit un petit saut ridicule. Le désir lui vint simplement, sans passer d’abord par la colère. C’était si nouveau qu’elle resta une seconde le front contre la vitre, comme une idiote.

Elle ouvrit avant qu’il frappe.

— Tu comptes nourrir combien de personnes ?

Il regarda le carton.

— Ça dépend de ton appétit.

Il posa tout dans l’entrée et prit son visage entre ses mains. Il sentait l’air froid et ce parfum qu’elle aurait reconnu dans une foule. Elle se haussa vers lui, une main sur son col, l’autre refermée sur son poignet.

Quand il releva la tête, il regarda par-dessus son épaule.

— Tu travaillais.

— Je finis une scène. Quinze minutes.

— Je range ça.

Il emporta les sacs vers la cuisine comme s’il en connaissait déjà le chemin. Elle avait furieusement envie de refermer l’ordinateur. Elle remonta. Quinze minutes. Elle pouvait tenir quinze minutes.

Elle écrivit trois lignes. Elle en effaça deux.

Cinq minutes plus tard, il passa la tête par la porte du bureau.

— La cafetière fait partie de ton dispositif de concentration, ou je peux y toucher ?

— Tu peux. Le café fort est dans le placard de gauche.

Il resta une seconde sur le seuil. Elle connaissait ce sourire, celui qu’il avait autrefois quand il découvrait qu’elle avait pensé à lui. Elle avait acheté le paquet le mardi, en se traitant de cruche dans l’allée de l’épicerie. Prévoir ce qu’il aimait ne l’avait jamais humiliée. Ce qui l’avait usée, c’était d’être la seule à le faire.

Quand elle descendit, deux tasses l’attendaient sur le comptoir. La sienne était exactement à son goût.

— Tu as renoncé à convertir mon palais ?

— Je garde quelques ambitions pour plus tard.

Il désigna les feuilles qu’elle tenait encore.

— Tu veux que je lise ?

— Pas maintenant. Elles sont mauvaises.

— Tu viens d’y passer la matinée.

— Je suis très persévérante dans l’erreur.

— J’avais remarqué.

Elle prit le torchon sur le comptoir et le lui lança. Il l’attrapa, s’en servit pour la ramener contre lui et l’embrassa.

Le déjeuner eut lieu à quinze heures.

Ils marchèrent ensuite jusqu’à la clôture qui dominait le chemin. Elle lui parla des étagères qu’elle avait enfin commandées, d’une réunion où Oliver avait gagné contre elle, d’une note de Nora sur son héros, « exceptionnellement lent à comprendre une information pourtant élémentaire ».

— Tu t’es inspirée de quelqu’un ? demanda Jack.

— Les auteurs ont le droit de protéger leurs sources.

Il rit. Elle glissa la main dans la poche de son manteau, contre la sienne.

Le soir, elle s’assit sur le plan de travail pendant qu’il cuisinait.

— Il y a des chaises, tu sais.

— Je suis chez moi, je fais ce que je veux.

Il posa le couteau, vint se placer entre ses genoux et leva le visage vers elle.

— Je commence à apprécier certains usages de cette maison.

Elle glissa les doigts dans ses cheveux. Il ferma les yeux une seconde, et elle sentit sous sa paume tout ce qu’il retenait.

— Ton dîner va brûler, Monsieur Whitmore.

Il rouvrit les yeux.

— Vous pourriez m’aider à l’éviter, Madame Winslow.

Le vouvoiement les arrêta tous les deux. La première fois, dans une salle de réunion de Boston, elle s’en était servie comme d’une porte fermée. Ce soir, il avait suffi qu’il le prononce à voix basse pour qu’elle ait envie de l’entendre encore.

Elle le repoussa doucement vers la cuisinière.

— Je vous regarde travailler.

Après le dîner, elle ouvrit le tiroir de la console et y posa son téléphone. Jack la regarda faire, sortit le sien de sa poche et le posa à côté. Elle referma le tiroir.

Dans l’escalier, il montait derrière elle sans la toucher. Elle sentait sa présence dans son dos à chaque marche.

La chambre n’était éclairée que par la lampe de chevet. Il s’arrêta sur le seuil et regarda la pièce : le lit, les livres empilés sur la commode, la fenêtre noire où se reflétait la lampe. Il n’était jamais entré ici.

— Tu peux entrer, dit-elle.

Il entra et referma la porte.

Elle défit elle-même le premier bouton de sa chemise. Il la laissa faire le deuxième, puis attrapa sa main et la porta à sa bouche, à l’intérieur du poignet, là où le bracelet avait laissé autrefois une marque pâle. Elle tira sur son pull ; il le retira d’un geste, et elle posa les paumes à plat sur sa poitrine, sur cette chaleur qu’elle avait cherchée pendant des mois dans un lit vide.

— Doucement, dit-elle.

— Je peux faire ça.

Sa voix n’était pas tout à fait stable. Elle aima l’entendre.

Il fit glisser la chemise de ses épaules et posa la bouche à la base de son cou, puis sur la courbe de l’épaule, lentement, comme on reprend un chemin qu’on vous avait interdit. Elle ferma les yeux. Ses mains descendirent le long de son dos, s’arrêtèrent à sa taille, attendirent. Elle les guida plus bas.

Si longtemps qu’elle avait attendu ça dans cette maison…

Si longtemps qu’elle l’avait imaginé dans cette chambre en se l’interdisant…

Ils tombèrent sur le lit sans aucune élégance et elle rit contre sa bouche. Il rit aussi, puis cessa de rire quand elle l’attira sur elle. Elle aimait son poids. Elle l’avait toujours aimé sans jamais le dire, de peur que ce soit trop. Elle le lui dit cette fois, à l’oreille, et sentit tout son corps répondre.

Il la regardait. Ce fut ce qu’elle retint le plus, plus tard. Quand elle se cambra contre lui, quand elle murmura son prénom, quand elle lui demanda de ne pas s’arrêter, il gardait les yeux ouverts sur son visage, comme s’il refusait de manquer une seule seconde de ce qu’il avait failli perdre.

Elle cessa de penser à la suite. Il ne restait que sa peau, son souffle contre sa tempe, ses mains qu’elle connaissait par cœur et qui trouvaient encore le moyen de la surprendre.

Après, elle resta allongée contre lui, la joue sur son épaule, le cœur trop rapide. Il traçait des cercles lents au creux de ses reins.

— Je t’aime, dit-elle.

Il ne l’embrassa pas d’abord.

— Je t’aime, Kate.

Puis il l’embrassa.

Elle s’endormit avant lui. Ça ne lui était pas arrivé depuis des années. Sans guetter sa respiration. Sans rien attendre.

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