La route du retour
JackIl arriva à midi vingt-huit, coupa le moteur et resta quelques secondes à regarder la maison.
Pas pour l’effet. Il avait besoin de se remettre de ce qu’il venait de voir. La route bordée d’arbres. Le toit apparu au détour du dernier virage. La pierre, le bois, les grandes vitres qui renvoyaient la lumière. Elle avait vécu ici pendant qu’il cherchait où elle avait bien pu aller. Elle y avait travaillé, dormi, pleuré peut-être, ri avec Lily certainement. Toutes ces heures avaient existé sans témoin qu’il puisse interroger.
Il descendit avec une bouteille de vin. Pas de bijou. Pas de livraison démesurée. Il dut se rappeler que ce ne serait pas la sobriété du cadeau qui déciderait de la journée.
Kate ouvrit avant qu’il sonne.
Pantalon clair, pull souple, chaussures plates. Cheveux à moitié relevés, une mèche sur la joue. Il comprit en la voyant qu’il avait espéré retrouver la femme de la maison au bord de la mer. Il était venu rencontrer celle qui avait choisi celle-ci.
— Tu es à l’heure.
— J’ai fini mon appel dix minutes plus tôt. Tu pourras te vanter d’avoir battu un conseil d’administration.
— Tu aurais pu entrer.
— Je m’en souviendrai si tu me réinvites.
Elle lui prit la bouteille, le laissa poser son manteau, et vint l’embrasser. Sa main sur sa nuque. Sa bouche chaude. Il mesura aussitôt les efforts qu’il lui faudrait pour ne pas espérer une nuit entière à partir de ce seul geste.
Il la suivit dans le salon.
Il aimait l’endroit. Cette évidence le rendit presque jaloux. Il aurait voulu l’avoir choisi avec elle, reconnaître sa patte dans la couleur d’un mur ou la place d’un fauteuil. Rien ici ne demandait son approbation. Kate lui montra la terrasse, la cuisine, le petit coin où elle rangeait ses bottes de marche. Elle parla d’une étagère qu’elle voulait faire installer, et d’un artisan qu’elle devait rappeler.
— Je connais quelqu’un qui pourrait te faire ça.
Elle tourna la tête avec une expression qu’il connaissait par cœur.
— J’ai déjà un artisan, Jack.
— Tu viens de me dire qu’il ne t’a pas rappelée depuis quinze jours. Je te propose un nom. Je ne rachète pas sa boîte pour contrôler tes étagères.
Elle le regarda une seconde. Puis rit.
— Tu en serais capable.
— Évidemment. Mais je réserve mes acquisitions aux gens qui rappellent leurs clients.
— Envoie-moi le nom. Je verrai si j’en ai besoin.
Il acquiesça, satisfait. Il n’avait pas décidé à sa place. Il n’avait pas eu non plus à ravaler une proposition pour qu’elle ne ressemble pas à un ordre.
Ce premier rire lui resta au fond de la poitrine pendant toute la visite.
Dans le bureau, un grand écran à côté de pages imprimées couvertes d’annotations. La pièce donnait sur les arbres. Il s’arrêta sur le seuil.
— Tu peux entrer.
Il pensa à l’autre bureau, dans leur ancienne maison. Celui qu’elle fermait à clé, et dont il n’avait jamais vraiment demandé ce qu’il contenait. Il avait cru savoir ce qu’il y avait derrière cette porte parce qu’il en avait payé le mobilier. Il voyait aujourd’hui des documents financiers, une carte d’un pays imaginaire, un agenda où certaines plages portaient simplement le mot « écrire ».
Il ne demanda pas à lire les pages.
— Tu travailles ici le matin ?
— Souvent. Quand j’ai besoin de bouger, je m’installe au salon avec l’ordinateur. Et certaines réunions se font pendant que je marche dehors, quand il n’y a rien à regarder à l’écran.
Il imagina sa voix au téléphone dans ce paysage. Ce qui n’avait été qu’un bruit de vent devint un lieu.
Ils déjeunèrent dans la cuisine. Elle lui fit couper le pain, lui demanda de trouver les assiettes dans le placard qu’elle montrait du doigt. Il oublia un moment qu’il surveillait chacun de ses gestes pour ne pas gâcher la journée. Ils parlèrent de la route, des voisins lointains, d’un livre qu’elle lui déconseillait avec tant de conviction qu’il eut immédiatement envie de le lire.
Après le café, ils sortirent marcher.
Le chemin était praticable, l’air frais sans être hostile. Une voiture passa au loin sur la route ; un chien aboya derrière une maison invisible. Kate lui montra l’endroit où elle s’arrêtait parfois pour noter une idée sur son téléphone. Jack prit sa main. Elle le laissa faire.
— Tu as l’air bien, ici.
— Je le suis.
Il reçut les mots sans les traduire aussitôt par « mieux sans toi ». Ça lui demanda un effort. Elle le sentit peut-être, parce que son pouce bougea contre le sien.
— Je suis contente que tu sois venu.
Il la regarda.
— Moi aussi.
Ils s’arrêtèrent près d’une clôture. Elle se tourna vers lui, le visage levé. Il l’embrassa. Elle glissa la main dans son dos, sous son manteau. Le désir revint avec une force qui effaça quelques instants la route, l’heure, tout ce qu’il s’était promis de ne pas demander. Il la serra plus fort. Elle répondit, puis posa le front contre lui en riant un peu, sans joie.
— On est vraiment nuls pour les baisers raisonnables.
— Je n’ai aucune ambition dans ce domaine.
Il sentit son rire contre son torse. Puis elle se détacha doucement et reprit sa main pour rentrer.
À dix-sept heures, il regarda l’heure.
Elle préparait du thé, debout près du plan de travail. Le soleil descendait derrière les arbres. Il pensa qu’il pourrait proposer de ne repartir qu’après le dîner. Qu’il avait encore le temps de gagner une heure. Et qu’une heure pouvait en devenir deux.
Il prit sa tasse.
— Je partirai après ça.
Elle leva les yeux. Une déception si brève qu’il aurait pu s’en servir.
Il but son thé.
Ils parlèrent encore. Quand il remit son manteau, elle l’accompagna dehors. Il aurait voulu qu’elle lui demande de rester. Il ne prépara aucun silence pour l’y pousser.
Près de la voiture, elle passa les bras autour de sa taille.
— Ça me fait bizarre de te voir partir.
Il posa la main dans ses cheveux.
— Moi aussi.
— Pas de la même façon qu’avant.
Il attendit.
— Avant, je cherchais toujours comment ne pas te montrer que je voulais que tu restes. Aujourd’hui, j’ai envie que tu restes, et j’ai quand même besoin de cette soirée seule. C’est agaçant de ne pas réussir à rendre ça plus simple.
Il baissa la tête vers elle.
— Je préfère la première moitié de ta phrase.
— Je sais.
— Mais j’ai entendu la deuxième.
Elle le regarda longtemps.
— Je t’aime.
Il connaissait maintenant le danger de répondre avec le seul geste qui lui venait si naturellement. Il garda la main dans ses cheveux et la regarda dans les yeux.
— Je t’aime aussi.
Elle inspira, se rapprocha un instant. Ces mots-là avaient encore un poids qu’il aurait voulu alléger pour elle. Il ne s’en servit pas pour lui demander la soirée.
Elle ferma les yeux quand il l’embrassa. Il ne se pressa pas. Il ne fit pas du baiser une raison de rentrer. Quand ils se séparèrent, elle garda sa main dans la sienne encore quelques secondes.
— Tu m’appelles quand tu es arrivé ?
— Oui.
Il prit la route avec une peine qui n’avait pas le goût de celle du matin à Boston. Elle n’avait pas eu à se défendre pour garder sa soirée. Il n’avait pas obtenu ce qu’il voulait le plus. Et pourtant, en voyant sa silhouette rapetisser dans le rétroviseur, il ne se sentit pas chassé.
Plus tard, il s’arrêta sur une aire pour prendre un café. Un message l’attendait.
Le citronnier te remercie d’avoir fait semblant de ne pas voir que je l’avais rempoté de travers.
Il sourit tout seul devant l’écran.
Je comptais te le dire à ma prochaine visite.
Il envoya. Il avait envie d’une prochaine visite et n’allait pas prétendre le contraire. Le téléphone vibra presque aussitôt.
Tu pourrais venir le redresser une autre fois.
Je peux revenir dans deux semaines. Dis-moi si tu es libre.
Quelques minutes passèrent.
Je regarde demain. J’en ai envie.
Jack relut la réponse avant de ranger son téléphone. Il avait encore de la route. Kate avait sa soirée, ses pages, la maison où elle l’avait invité. Rien n’était réglé assez solidement pour qu’il puisse cesser d’y faire attention.
Mais cette fois, il connaissait le chemin. Parce qu’elle le lui avait donné.
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