L’adresse
KatherineL’idée lui vint un samedi matin, pendant qu’elle rempotait le citronnier.
Les mains pleines de terre, aucun sujet sentimental à l’horizon. L’arbre avait assez grandi pour réclamer un pot plus large. Elle dégageait les racines avec précaution quand elle imagina Jack près de la baie vitrée, une tasse à la main, lui demandant pourquoi elle s’obstinait à faire elle-même ce qu’on pouvait confier à quelqu’un d’autre.
Elle entendit presque sa propre réponse : parce que j’en ai envie.
Elle sourit. Puis s’immobilisa.
Depuis qu’elle vivait ici, elle l’avait imaginé dans cette maison malgré elle. Au début, l’image l’agaçait, comme si son esprit avait refusé de déménager complètement. Aujourd’hui, elle ne voulait plus la chasser à tout prix. Elle voulait seulement savoir si l’homme réel pouvait entrer ici sans reprendre la maison à son compte.
Elle se lava les mains et appela Lily.
— Je crois que je vais lui proposer de venir dimanche prochain.
Un silence.
— À Boston ?
— Chez moi.
Lily souffla lentement.
— Tu en as envie, ou tu crois que c’est la prochaine case sur une liste ?
— J’en ai envie. Et ça me terrifie.
— Ça, je m’en doutais. Tu n’as jamais ouvert une porte importante sans repérer mentalement toutes les sorties de secours.
Kate regarda ses ongles encore noirs de terre.
— Je ne veux pas qu’il vienne en pensant que c’est sa maison parce que je l’aime.
— Alors dis-le-lui. Avec tes mots. Pas avec un règlement intérieur de trente-six pages rédigé par Margaret.
— Je n’avais pas prévu de faire relire l’invitation.
— Ouf. Même si j’aurais payé cher pour entendre Margaret négocier une clause sur les pantoufles.
Kate éclata de rire. Lily reprit, plus sérieuse :
— Tu peux l’inviter une fois sans décider de tous les dimanches suivants. Mais tu n’es pas non plus obligée de lui écrire un rôle où sa seule réplique autorisée est « d’accord ».
— Tu le défends, maintenant ?
— Certainement pas quand il est imbuvable. Je dis juste que tu serais furieuse s’il faisait semblant d’aimer toutes tes décisions pour retourner plus vite dans ton lit. Et qu’un Jack Whitmore sans la moindre initiative finirait par t’ennuyer à mourir.
Kate soupira.
— Il serait sûrement très reposant pendant trois jours.
— Deux. Je te connais.
Elle sourit malgré elle. Lily ne la poussait pas à céder sa soirée. Elle lui rappelait seulement qu’une invitation pouvait aussi être la rencontre de deux volontés.
Elles raccrochèrent. Kate finit son rempotage avant d’appeler Jack. Elle ne voulait pas décider dans l’élan d’une conversation avec Lily. Elle voulait retrouver l’envie une fois son travail terminé.
Elle la retrouva. Intacte.
— Tu as quelque chose de prévu dimanche prochain ?
— En journée ?
— Oui.
— Rien que je ne puisse déplacer.
Elle inspira.
— Tu pourrais venir déjeuner. Ici.
Il ne répondit pas tout de suite.
— Dans le Vermont ?
— Dans le Vermont, Jack. Chez moi.
Le répéter fit revenir la peur. Légère, tenace. Elle enchaîna avant de la déguiser en plaisanterie.
— Je te propose une journée. J’ai besoin de garder ma soirée, je travaille tôt lundi, et je ne veux pas qu’on passe la fin de l’après-midi à négocier pour que tu restes.
— Tu viens de m’inviter ou de me communiquer les horaires de visite ?
Sa susceptibilité se hérissa aussitôt.
— Je préfère être claire avant.
— Tu l’es. Je peux aussi te dire que ce n’est pas la formulation la plus chaleureuse que tu aies trouvée.
Elle regarda le citronnier sur la terrasse. Il n’avait pas tort. Elle avait tellement préparé la limite qu’elle avait presque oublié de lui donner l’envie qui venait avant.
Bravo, Katherine. Une invitation façon convocation chez le notaire.
— J’ai envie que tu viennes, Jack. Vraiment. Je veux te montrer ma maison. Déjeuner avec toi. Et je veux garder ma soirée. Les deux sont vrais.
Un silence.
— Alors j’ai envie de venir. Je préférerais rester, je te le dis une fois. Tu n’auras pas à passer la journée à t’en défendre.
— Merci.
— En revanche, je ne peux pas être là avant midi et demi. J’ai un appel que je ne veux pas repousser à lundi.
Elle passa son propre programme en revue. Il ne lui demandait pas de tout changer. Il apportait aussi sa journée dans la sienne.
— Midi et demi, ça me va. On pourra marcher après le déjeuner.
— Ça me va aussi.
Elle sourit. Cette réponse-là lui faisait plus plaisir qu’un accord du bout des lèvres sur toutes ses conditions.
Ils parlèrent du trajet. Elle promit d’envoyer l’adresse. Après avoir raccroché, elle resta devant le champ vide du message. Quelques mots, quelques chiffres. Elle les avait donnés à des livreurs, à des artisans, à Nora. Les envoyer à Jack touchait un endroit beaucoup plus profond.
Elle n’avait pas acheté cette maison pour qu’il la trouve. Elle avait tout fait pour ne pas être retrouvée. Lui donner l’adresse ne rendait pas sa décision d’alors ridicule. Ça disait seulement qu’elle en prenait une nouvelle.
Elle écrivit. Vérifia. Envoya.
À dimanche, midi et demi.
Elle posa le téléphone et regarda le salon. Le plaid sur le canapé. Les livres empilés près de la fenêtre. La tasse grise qu’elle laissait trop souvent traîner sur son bureau. Elle s’imagina soudain tout ranger, acheter une nouvelle tenue, se demander si ses rideaux lui plairaient.
Puis elle alla chercher sa tasse.
Le lendemain, elle fit le ménage parce qu’elle aimait recevoir dans une maison propre. Elle commanda de quoi cuisiner quelque chose de bon. Elle ne changea pas les rideaux.
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