Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 67 sur 78

Lui dire avant

Katherine

Après la colère sur le trottoir, il y eut un changement plus discret. Elle commença à lui dire les petites choses avant d’avoir trouvé comment les supporter.

Elle lui avait montré sa douleur sans la contenir. Elle ne voulait pas avoir à pleurer pour devenir enfin lisible. Un jour de fatigue, une contrariété, une envie de silence, ça devait pouvoir se dire aussi. Sans composer un visage aimable pour ne pas le perdre.

Jusqu’ici, Jack avait presque toujours reçu ses émotions une fois rangées, pliées, étiquetées. Elle avait eu de bonnes raisons, autrefois. Puis de mauvaises habitudes. À force de ne pas vouloir devenir une femme qu’on trouve exigeante, elle avait affiché un calme dont il avait fini par faire tout son caractère.

Elle n’allait pas porter seule la responsabilité de leur silence. Elle pouvait quand même arrêter de l’entretenir.

Un mardi soir, elle arriva au restaurant fatiguée et de très mauvaise humeur. Une scène refusait de tenir debout dans son manuscrit, un message de Nora l’avait piquée plus que nécessaire, et elle avait passé l’après-midi à parler à beaucoup trop de monde. Jack se leva pour l’embrasser. Elle lui tendit la joue, s’assit et demanda de l’eau.

Son visage se ferma aussitôt.

— J’ai fait quelque chose ?

Elle allait répondre non, puis passer le dîner à attendre qu’il s’en convainque tout seul. Elle posa son sac.

— Non. J’ai eu une sale journée. Je suis furieuse contre mon propre travail et un peu contre Nora, qui a sûrement raison, ce qui est encore pire. Je n’ai pas très envie d’être charmante. Je suis quand même contente de te voir.

Il la regarda, surpris.

— Tu as le droit d’être de mauvaise humeur ici.

— Je sais. J’essaie.

Il demanda ce qui clochait dans la scène. Elle lui expliqua pendant vingt minutes, en dessinant des flèches sur le coin d’une serviette. Il proposa une solution qu’elle jugea exécrable.

— C’est absurde. Elle ne peut pas partir à ce moment-là.

Il haussa les sourcils.

— Tu viens de me dire qu’elle cherche une raison de partir depuis trois chapitres.

— Et je viens de t’expliquer pourquoi elle ne le fait pas.

— Tu m’as expliqué ce qui t’arrange pour la suite.

Elle ouvrit la bouche. La referma. Il eut la prudence de ne pas sourire.

— Je déteste quand tu as raison.

— Tu manquais d’occasions de le vérifier, ces derniers temps.

Elle lui donna un petit coup de pied sous la table. Il la regarda comme au tout début, avec cet intérêt vif qui l’avait rendue si imprudente autrefois. Cette fois, elle n’eut aucune envie de diminuer ce qu’il voyait pour le garder.

Plus tard, dans sa suite, elle vint s’asseoir près de lui sans chercher à rendre l’invitation mystérieuse.

— Je veux que tu restes cette nuit.

Ses yeux s’assombrirent.

— D’accord.

— Et demain, j’ai un rendez-vous à neuf heures. Je pars à huit heures vingt. Ce n’est pas une façon de te prévenir que je ne voudrai plus de toi au réveil.

Il se passa la main sur la nuque.

— Tu n’es pas obligée de me donner un préavis pour passer une nuit avec moi.

— Je le fais parce que j’ai envie que le matin se passe mieux. Pas parce que tu l’exiges.

Un silence. Puis il porta sa main à ses lèvres.

— Huit heures vingt.

Elle vint s’asseoir sur ses genoux, écarta sa veste et l’embrassa. Son assurance répondit à la sienne. Quand il se leva en la soulevant, elle laissa échapper un rire surpris et s’accrocha à ses épaules.

— Tu es très content de toi.

— Pour l’instant, oui.

Il ne lui laissa pas l’occasion de poursuivre la discussion.

Le lendemain, à sept heures cinquante, elle ouvrit les yeux contre lui. Le bonheur revint, aussi fort. La mémoire aussi. Mais cette fois, elle n’attendit pas d’être tout à fait sûre d’elle pour se retourner dans ses bras.

— J’ai envie de rester. Et je vais me lever.

Il la serra une seconde de plus, puis desserra son bras.

— Je sais.

Il y eut du café. Une chemise qu’elle retrouva sous une chaise. Le bouton de son poignet, qu’il ferma pour elle. Devant le miroir, il la retint brièvement par la taille, la bouche contre sa tempe. Elle ferma les yeux. Puis elle prit son sac.

À huit heures dix-neuf, ils quittèrent la chambre ensemble. Elle partit pour Astera, il rejoignit sa voiture. Aucun des deux ne fit semblant de trouver la séparation agréable.

Le soir, elle lui envoya un message avant qu’il appelle :

La scène fonctionne. Je t’interdis de t’en vanter plus de deux minutes.

Il répondit qu’il lui en fallait trois. Elle lui en accorda quatre, et quand il téléphona, elle lui raconta le reste de sa journée.

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