Ce qu’il pouvait tenir
JackLe jeudi, il appela à l’heure dite.
Kate lui demanda s’il avait mangé. Une question banale. L’effet fut si disproportionné qu’il répondit trop vite. Elle l’entendit et ne dit rien. Ils parlèrent dix-huit minutes. Quand elle annonça qu’elle retournait à son chapitre, il lui souhaita une bonne soirée.
Il aurait préféré qu’elle ait du mal à raccrocher.
Il apprit à ne pas faire de cette préférence une consigne à lui transmettre.
Dire qu’il l’aimait devenait possible. En faire une phrase ordinaire restait plus difficile qu’il ne l’aurait cru. Un soir, elle répondit seulement « bonne nuit ». Il eut aussitôt besoin d’en entendre plus. Puis il se rappela combien de fois il l’avait laissée seule avec ce besoin-là. Il ne lui demanda pas de répéter. Le lendemain, elle lui dit qu’elle l’aimait en pleine conversation sur un livre, et il lui répondit sans chercher à savoir si elle attendait quelque chose.
Aucune paix définitive. Au moins apprenait-il à ne plus garder pour lui la seule réponse qui l’aurait rassurée autrefois.
Les semaines suivantes ne lui offrirent aucune progression régulière à mesurer. Un mardi, ils déjeunèrent et elle posa spontanément la main sur son poignet. Le mercredi suivant, elle refusa de le voir parce qu’elle avait besoin d’une soirée sans personne. Un soir, ils s’embrassèrent dans le hall de son hôtel avec une ardeur qui lui valut plusieurs heures de très mauvaise humeur ; le lendemain, elle prit son appel avec le ton qu’elle aurait eu pour demander un renseignement.
Il finit par lui dire que ces montagnes russes le rendaient fou.
Silence au bout du fil.
— Je ne fais pas ça pour te maintenir dans un état particulier, Jack. Il m’arrive d’avoir envie de toi et de ne pas avoir envie d’une conversation difficile le lendemain. Il m’arrive aussi de travailler, de mal dormir ou de penser à autre chose. Je ne vais pas arranger chacun de mes gestes pour qu’ils ressemblent à un mouvement constant dans ta direction.
— Je ne te demande pas une humeur constante. Je te demande si je peux encore prendre une initiative sans avoir l’impression de commettre une faute avant la fin de ma phrase.
— Tu en prends, des initiatives. On s’est vus mardi.
— Parce que tu as fixé l’heure, le lieu et le moment où il fallait partir. Je sais pourquoi tu le fais. Ça ne m’empêche pas d’avoir l’impression que tu me laisses juste assez de place pour vérifier si je me tiens bien.
— Tu es injuste.
— Je suis en colère. Les deux ne sont pas incompatibles.
Elle souffla. Il l’imagina se lever, prendre cette expression glaciale derrière laquelle il commençait à entendre toute une autre conversation.
— Je ne vais pas te donner une nuit ou un week-end pour te prouver que tu n’es pas puni.
— Je ne te demande rien. Je voudrais qu’on arrête de parler comme si je ne pouvais être qu’un problème que tu gères. Tu me veux encore, Kate. Moi aussi, je te veux. Et je veux pouvoir te le dire franchement. Choisir un restaurant. Te proposer de venir. M’énerver quand on se rate. Tu n’as pas épousé un homme qui trouvait merveilleux de ne jamais savoir ce qu’il pouvait espérer.
Elle se tut assez longtemps pour qu’il entende sa propre respiration.
— Non. Et je ne suis pas tombée amoureuse d’un homme qui s’excusait d’avoir un avis.
Il s’assit, plus lentement.
— Alors qu’est-ce que tu attends de moi ?
— De ne plus être la chose qu’on déplace quand tout le reste déborde. Je peux aimer ton ambition, ton assurance, même cette manie insupportable de vouloir avoir le dernier mot, et ne plus accepter de passer après tout le monde. Ce n’est pas ton caractère qui m’a laissée seule dans notre maison. Ce sont tes choix.
Il ferma les yeux. Elle continua avant qu’il réponde :
— Je ne veux pas que tu abandonnes Westbridge. Je ne veux pas d’un homme qui n’a plus rien à me raconter parce qu’il a passé sa journée à attendre mon appel. Mais je veux compter dans les décisions que tu prends. Pas seulement être ce qui te manque une fois qu’elles sont prises.
— Tu comptes, maintenant.
— Je le vois. Je ne sais pas encore combien de temps je pourrai m’y fier.
L’irritation revint, plus sourde. Il n’avait aucune réponse assez définitive pour la satisfaire. Pas plus que pour lui-même.
— De ton côté aussi, il faudra me laisser compter. Je ne peux pas reconstruire quelque chose dont tu gardes seule tous les plans.
— Je sais.
Elle ne le disait pas pour clore le sujet. Il l’entendit à l’effort dans sa voix, et ça le retint de répondre plus durement.
— J’aimerais savoir où on va.
— Moi aussi.
Il fixa les dossiers sur son bureau.
— Tu pourrais faire un effort pour que ça ne sonne pas comme une impasse.
— Et toi, tu pourrais me croire quand je te dis que je ne sais pas encore.
Ils se quittèrent fâchés. Une demi-heure plus tard, il rouvrit leur conversation et remonta jusqu’aux messages qu’il lui avait envoyés après le divorce. Une brûlure sous le sternum. Les injonctions en série, les questions répétées, l’irritation à peine masquée. Aujourd’hui, tout ça lui sautait aux yeux avec une évidence qu’il avait soigneusement évitée à l’époque.
Charmant, Whitmore. Absolument charmant.
Il n’ajouta rien.
Le lendemain, elle lui envoya la photo d’une page où Nora avait écrit dans la marge : Il faudra quand même expliquer pourquoi cet homme a encore un cheval au chapitre suivant.
Il demanda si le cheval avait démissionné. Elle répondit qu’il avait disparu pendant deux cents pages. Ils en rirent au téléphone le soir même. Leur désaccord ne s’effaça pas magiquement pour autant.
Avant de raccrocher, elle lui demanda ce qu’il avait envie de faire le mercredi suivant.
— Je t’invite à dîner. Dix-neuf heures trente. Et je voudrais choisir l’endroit sans consulter ton assistant, ton avocate et un comité d’évaluation de mes intentions.
— Tu peux laisser Margaret en dehors de tes invitations, elle a assez de travail.
Il sourit.
— Alors ?
Elle réfléchit. Il attendit sans faire de sa réponse une approbation de tout ce qu’il avait dit la veille.
— Ça me va. Je pars à vingt-deux heures.
Il soupira assez fort pour qu’elle l’entende.
— Je vais donc choisir un restaurant qui mérite qu’on y soit à l’heure.
Elle rit encore. Cette fois, il se sentit moins exclu de ce rire.
Il modifia son organisation sans annoncer de grand plan de transformation. Andrew sut qu’un créneau du mercredi en fin de journée ne devait plus bouger sans vraie nécessité. Ça ne garantissait pas qu’il verrait Kate. Il garda ce créneau même quand elle n’était pas libre. Il avait aussi des amis à appeler, une mère à voir, une vie qu’il avait trop souvent réduite à ce qui pouvait attendre.
Evelyn l’observa pendant un dîner où il était arrivé à l’heure.
— Tu as l’air moins pressé de partir.
— Tu préférerais que je me trouve une obligation ?
— Certainement pas. Je m’efforçais de ne pas te faire remarquer depuis combien de temps ça ne s’était pas produit.
Il sourit et lui servit de l’eau.
Elle ne lui demanda pas si Kate revenait. Il lui en fut reconnaissant. Puis, au dessert, elle parla d’un livre de Jane Wilkins, et il vit assez bien la précaution derrière ce détour pour la trouver à la fois habile et exaspérante.
— Tu peux l’appeler, tu sais. Si tu veux parler du roman avec elle.
— Je lui ai écrit. Elle m’a répondu très gentiment.
La vieille crispation revint. Encore une conversation qui avait eu lieu sans lui. Il la reconnut avant d’en faire une remarque.
— Elle écrit beaucoup en ce moment.
— Elle a toujours beaucoup écrit, Jack.
Il baissa les yeux sur son assiette. Evelyn n’ajouta rien. Elle n’en avait pas besoin.
Le vendredi, Kate lui raconta elle-même cet échange. Il ne demanda pas pourquoi elle n’en avait pas parlé plus tôt. Il s’intéressa plutôt à ce qu’elle avait répondu.
Ce soir-là, elle resta au téléphone pendant qu’il préparait à dîner. Il brûla une partie du repas en jurant qu’il savait parfaitement se servir de son four. Elle rit si longtemps qu’il envisagea sérieusement de ne jamais remplacer le plat carbonisé.
Il mangea ce qui était mangeable, l’entendit tourner une page de l’autre côté de la ligne, et ressentit un bonheur tranquille auquel, cette fois, il ne demanda aucune garantie.
Envie de lire la suite sans réseau ?
Installer l'appli