Sortir le premier
JackIl quitta la suite vingt minutes plus tard.
Douche, chemise de la veille, vérifier qu’il n’oubliait rien. Chaque geste lui offrait une tâche assez simple pour empêcher le reste de tout envahir. Dans le petit salon, Kate répondait à Ethan d’une voix posée. Elle déplaçait une réunion, en gardait une autre, demandait un document à Oliver. Elle continuait à vivre.
Il avait honte d’en souffrir.
À la porte, elle vint vers lui. Il leva la main vers son visage et la laissa retomber avant de la toucher. Il ne savait plus quels gestes appartenaient à la nuit et lesquels survivaient au matin.
Kate l’embrassa sur la bouche, brièvement, et posa son front contre le sien.
— Fais attention sur la route.
Il aurait voulu lui redire qu’il l’aimait, assez fort pour que la journée change de direction. Il comprit à cette envie même qu’il aurait fait peser sur ces mots la décision qu’elle venait de prendre. Il les lui avait dits cette nuit. Il pouvait la laisser les garder sans exiger de réponse en plus.
— Toi aussi.
Dans l’ascenseur, il fixa les chiffres au-dessus de la porte. Au rez-de-chaussée, il salua le personnel. Dehors, son chauffeur attendait. Il donna l’adresse de ses bureaux de Boston sans laisser voir qu’il n’était pas certain de pouvoir tenir une conversation.
Il referma la portière. Alors seulement, il arrêta de se tenir aussi droit.
Il avait eu la nuit qu’il désirait depuis des mois. Il l’avait entendue dire qu’elle l’aimait. Aucun de ces faits ne lui permettait de la rejoindre.
Il comprenait sa peur. Il aurait pu la décrire à Paul avec assez de précision pour passer pour un homme parfaitement lucide. La vivre en face d’elle, c’était une autre histoire. Une partie de lui lui reprochait encore de ne pas reconnaître assez vite ses efforts. Une autre refusait de considérer son envie de la voir comme une faute à corriger. Il avait voulu un déjeuner, pas acheter une absolution avec une nuit. Il avait aussi voulu que son oui à elle arrive plus vite, parce que l’attente lui était devenue insupportable. Il n’arrivait pas encore à démêler les deux.
Il allait devoir mieux lui parler. Il ne voulait pas apprendre à ne plus rien demander. Ce silence-là n’aurait été qu’une autre façon de les laisser seuls.
Il sortit son téléphone. Andrew demandait confirmation pour un déplacement le vendredi suivant. Jack ouvrit son agenda, se surprit en train de chercher le temps de trajet jusqu’au Vermont, et verrouilla l’écran.
Il ne savait même pas où elle habitait exactement.
Cette ignorance le heurta encore. Autrefois, il aurait trouvé quelqu’un pour y remédier. L’envie de savoir était toujours là, immédiate, désagréable. Il ne se félicita pas de ne pas y céder. Il resta simplement assis avec elle.
À son bureau, il demanda une demi-heure sans interruption. Porte fermée, il s’appuya contre la table de réunion. Il revoyait la larme qu’elle avait essuyée avec rage. Il revoyait surtout cette seconde du réveil où elle s’était blottie contre lui avant de se souvenir.
Elle avait été heureuse. Une seconde entière.
Il pensa aux autres réveils. À sa manie de l’embrasser avant d’attraper son téléphone. À ses je t’aime qu’il recevait sans juger nécessaire d’en prononcer un seul. Il n’avait jamais voulu la faire souffrir. Il commençait à perdre le droit de se cacher derrière cette intention.
On frappa plus tôt que prévu. Paul entra, vit son visage et referma derrière lui sans un mot.
— Je décale le point avec Martin ?
— De vingt minutes.
Paul le regarda.
— D’accord.
— Et ne me demande pas si je vais bien.
— Je n’avais pas prévu de te faire perdre du temps avec une question dont je connais la réponse.
Un rire sans joie. Paul resta près de la porte, lui laissant le choix de le retenir. Jack le retint. Malgré lui.
— Elle m’aime encore.
Paul attendit.
— Et elle rentre chez elle.
— Les deux peuvent être vrais.
Jack tourna la tête vers les vitres. En bas, Boston continuait, avec une indifférence presque insultante.
— Je sais.
Il le savait. Il commençait seulement à comprendre ce que ça allait exiger de lui.
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