Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 63 sur 78

Le matin dans son dos

Katherine

Elle se réveilla heureuse avant de savoir pourquoi.

Une chaleur derrière elle. Un bras autour de sa taille. Sa main posée sur celle de Jack ; elle la reconnut sans ouvrir les yeux. Son souffle contre sa nuque, lent, régulier. Le lit, la lumière à travers les rideaux, cette présence pleine dans son dos. Pendant quelques secondes, rien n’avait besoin d’être réparé.

Elle se rapprocha de lui dans son demi-sommeil. Il resserra son étreinte et embrassa son épaule.

Puis elle se souvint.

Ce n’était pas leur maison. Ils étaient divorcés. Aucune semaine commune ne les attendait derrière la porte de cette chambre.

La tristesse n’effaça pas le bonheur. Les deux restèrent là, ensemble. Insupportablement.

— Bonjour, murmura-t-il.

Elle tourna la tête. Cheveux en bataille, paupières encore lourdes. Elle le trouva si beau qu’elle en voulut au jour de se lever.

— Bonjour.

Il l’embrassa doucement. Elle répondit. Puis elle dut poser la main sur son torse pour s’écarter.

— Il faut que je me lève.

— Il est tôt.

— Je sais.

Il la laissa sortir du lit, mais son regard la suivit pendant qu’elle enfilait son peignoir. Ce serait si facile de revenir. Et c’était justement la facilité qui lui faisait peur.

Dans la salle de bains, elle regarda longtemps l’eau couler avant de se rincer le visage. Elle ne regrettait pas la nuit. Elle refusait de fabriquer ce regret pour retrouver une position plus confortable. Elle l’avait voulu, choisi, et elle le voudrait encore si elle retournait près de ce lit.

Ce qu’elle ne savait pas, c’était comment vivre les heures suivantes sans se remettre à attendre.

Quand elle revint, Jack avait commandé le petit déjeuner, après lui avoir demandé à travers la porte si elle en voulait un. Elle apprécia l’attention. Elle redouta aussitôt de l’apprécier trop.

— Je rentre dans le Vermont après ma première réunion, dit-elle en prenant son téléphone.

Il releva la tête.

— Aujourd’hui ?

— Oui. Ethan peut passer le point de onze heures en visio, Oliver et David y sont déjà à distance. Je n’ai plus besoin d’être ici pour le reste.

— Je pensais que tu restais jusqu’à ce soir.

— C’était prévu.

Il quitta le bord du lit.

— Kate, on pourrait déjeuner. Je peux décaler mon retour à New York.

Elle chercha le chargeur qu’elle avait laissé sur la console.

— Je préfère rentrer.

— Tu peux me regarder quand tu me dis ça ?

Elle s’immobilisa. Se retourna.

— Je préfère rentrer chez moi, Jack.

Chez moi. Le mot eut exactement l’effet qu’elle redoutait. Son visage se ferma.

— Je ne te demande pas de renoncer à ta maison. Je te demande quelques heures de plus avec moi après cette nuit.

— Et moi, je te réponds.

— Comme si c’était un rendez-vous qu’il suffit de terminer à l’heure.

Elle posa le chargeur avec soin.

— Ne commence pas à me dire ce que cette nuit signifie en fonction de ce que je fais maintenant.

Il se passa la main sur le visage. Elle voyait l’effort qu’il faisait pour se retenir, et ça lui faisait mal aussi. Elle aurait voulu qu’aucun des deux n’ait à faire cet effort-là.

— Je ne comprends pas pourquoi il faudrait partir tout de suite, alors qu’on a enfin réussi à être bien ensemble.

— On a toujours su être bien ensemble de cette façon-là.

Le silence pesa.

— Ce n’était pas seulement ça. Pas cette nuit. Pas quand je t’ai répondu.

Elle releva la tête.

— Je sais. Ne te sers pas de ces mots pour me faire rester.

Il se tut. Elle vit qu’il n’avait pas prévu de s’en servir comme ça. Elle vit aussi qu’il venait de le faire, sans le vouloir.

— Je les ai entendus, Jack. Je ne les efface pas ce matin. Mais tu ne peux pas me demander de me sentir en sécurité parce que tu les as enfin dits dans un lit.

On frappa. Jack alla ouvrir, récupéra le plateau, remercia d’une voix parfaitement égale. Kate resta près de la fenêtre pendant qu’il disposait les tasses. Cette maîtrise retrouvée pour un inconnu lui rappela si fort leur ancienne vie qu’elle dut détourner les yeux.

Il attendit que la porte soit refermée.

— Je voudrais qu’on recommence. Pas que tu oublies tout. Qu’on essaie vraiment. Au lieu de s’accorder une nuit et de décider ensuite qu’elle ne doit rien changer.

Les larmes montèrent. Elle les retint, plus par fatigue que par fierté.

— Combien de temps ?

— Quoi ?

— Combien de temps tu seras prévenant ? Combien de temps tu feras attention à l’heure où tu m’appelles, à ce que j’ai prévu, à ce que je ressens ? Un mois ? Six ? Jusqu’au jour où tu seras sûr que je t’attends de nouveau ?

— Tu ne peux pas décider à l’avance que je vais recommencer.

— Et toi, tu ne peux pas me demander de vivre comme si je n’avais aucune raison d’en avoir peur.

Il voulut parler. Elle leva la main. Pas assez fermement pour cacher qu’elle tremblait.

— Je te désire. Tu le sais, tu l’as senti, je n’ai aucune envie de prétendre le contraire. Je t’aime encore, et c’est exactement ça qui me fait peur. Je peux passer une nuit avec toi sans mentir sur ce que je veux. Je ne sais pas recommencer une vie avec toi sans me demander à quel moment je vais me retrouver seule dans une grande maison, à inventer des raisons pour lesquelles tu n’es pas rentré.

Il resta immobile.

Elle avait réussi à le lui dire cette nuit sans attendre le baiser qui tiendrait lieu de réponse. Ce matin, les mêmes mots revenaient, mêlés à la douleur. Il n’eut pas l’air heureux qu’elle redoutait. Elle vit qu’il entendait, cette fois, le reste de la phrase. Ce que cet amour ne lui permettait pas encore de faire.

— Je ne veux plus de cette vie-là non plus.

— Alors il faudra trouver autre chose. Mais je ne le trouverai pas en restant parce que tu supportes mal de me voir partir.

— Ce n’est pas seulement que je le supporte mal.

— Je sais.

— Alors arrête de répondre comme si je cherchais juste à gagner du temps avant de te décevoir. Je veux déjeuner avec toi. Je veux qu’on parle de ce qu’on pourrait faire ensuite. C’est une proposition, Kate. Pas un piège.

Sa voix monta sur la fin. Elle se redressa.

— Et mon envie de rentrer n’est pas une façon de te condamner à attendre.

— Ça y ressemble pourtant. Tu décides quand on se voit, quand on s’embrasse, quand la conversation est terminée. Je me retrouve à espérer que tu prolonges de dix minutes et à surveiller chaque phrase pour ne pas perdre le prochain rendez-vous. Tu peux comprendre que j’aie parfois l’impression d’être puni.

La colère la remit debout plus sûrement que les larmes.

— Ce n’est pas une punition. Ce serait assez légitime que ça en soit une, remarque. Mais je ne choisis pas mes journées pour régler tes comptes. J’essaie de ne pas revivre ce qui m’a fait mal.

— Je te crois. Mais le résultat n’est pas simple à vivre de mon côté non plus. Je ne vais pas devenir un homme qui te demande toutes les cinq minutes s’il a encore le droit de vouloir quelque chose.

— Je ne veux pas de cet homme-là.

Ça le fit taire. Elle le répéta, plus bas, avec une lassitude soudaine.

— Je ne te demande pas de devenir quelqu’un d’autre. Je te demande de comprendre pourquoi je ne peux pas juste reprendre là où on s’est arrêtés.

— Alors il faudra aussi une place pour ce que je propose. Tu as le droit de rentrer. J’ai le droit de vouloir autre chose sans que tu y voies tout de suite le retour de tout ce que j’ai fait de travers.

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle aurait voulu rejeter la comparaison. Lui rappeler les années qui rendaient leurs situations si différentes. Elles l’étaient. Ça n’effaçait pas sa dernière phrase.

— Oui. Tu as ce droit-là. Ce matin, je rentre quand même.

Il détourna la tête. Elle le voyait chercher encore une objection, mourir d’envie d’avoir le dernier mot. Il finit par prendre la tasse posée sur la table. Il ne la porta pas à ses lèvres.

Et elle savait. C’est ce qui rendait tout plus dur. S’il avait seulement voulu gagner, elle aurait eu une porte nette à fermer. Il l’aimait maladroitement, avec des réflexes de possession qu’il prenait encore parfois pour des preuves d’engagement. Elle l’aimait avec une mémoire qui ne la laissait jamais se reposer.

Elle s’assit enfin. Le café refroidissait.

— Je ne te demande pas de me laisser indifférente, Jack. Je te demande de me laisser partir ce matin sans m’obliger à te prouver que cette nuit comptait.

Il baissa les yeux. Ses mains se fermèrent sur ses genoux, se desserrèrent.

— Je vais partir. Je ne trouve pas ça bien. Je ne trouve pas ça juste non plus, là, maintenant. Mais je ne vais pas te retenir ici pour gagner cette discussion.

— Il ne s’agit pas de gagner.

— Je sais. Je suis juste très mauvais perdant quand c’est quelque chose qui compte.

Le mot « partir » lui avait coûté ; elle l’entendit. Il n’avait pas cessé d’être en colère. Elle non plus. Elle lui fut reconnaissante de ne pas faire semblant d’avoir tout accepté.

Elle ne s’attendait pas à pleurer à ce moment-là. Une larme. Une autre. Elle les essuya avec agacement. Jack fit un geste vers elle et s’arrêta avant de la toucher.

Elle tendit la main.

Il la prit et s’accroupit près de son fauteuil. Elle détesta presque cette tendresse qui rendait la décision plus difficile. Elle s’y accrocha quand même, quelques secondes.

— Je ne regrette pas.

— Moi non plus.

Ils ne trouvèrent aucune phrase capable d’aller plus loin sans mentir.

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