Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 62 sur 78

Une vieille habitude

Jack

Plus tard, la chambre retrouva ses contours.

Le trait de lumière sous la porte. Sa veste, abandonnée trop loin pour qu’il ait envie d’aller la chercher. Un verre d’eau sur la table de nuit, que Kate lui prit des mains après lui en avoir demandé une gorgée.

Il la regarda boire. Cheveux emmêlés, yeux encore sombres, une fatigue douce dans chaque geste. Une satisfaction si profonde lui monta dans la poitrine qu’il dut se méfier du premier mot qui venait avec.

Enfin.

Il avait le droit de le ressentir. Pas d’en faire un résultat.

Kate lui rendit le verre et se rallongea sur le côté, face à lui. La lampe dessinait une ombre sous sa pommette. Il passa un doigt sur sa joue. Elle ferma les yeux, les rouvrit. Comme si elle vérifiait qu’il était toujours là.

— Quoi ?

— Rien.

Autrefois, il aurait accepté ce « rien » avec le soulagement d’un homme à qui on épargne une conversation. Il resta silencieux. Elle finit par regarder ses mains.

— C’est bizarre de ne pas avoir besoin de réfléchir.

Il comprit sans lui demander de préciser. Des semaines à mesurer les phrases, les gestes, les distances. Et ici, une familiarité intacte qui ne demandait aucune explication. Il en était reconnaissant. Et presque jaloux : son corps avait gardé auprès d’elle une place que l’homme, lui, devait encore mériter.

— Oui.

Elle se rapprocha et posa le front contre son épaule. Son souffle. Son poids léger. Rien ne ressemblait à une victoire. Ça ressemblait plutôt à quelque chose qu’il avait failli perdre pour de bon sans en avoir compris la valeur quand il l’avait.

Son téléphone vibra dans la pièce d’à côté. Kate releva la tête. Il regarda le réveil.

— Andrew peut laisser un message.

— C’est peut-être important.

— Si ça l’est, Paul a mon numéro d’urgence. C’est une autre sonnerie.

Il avait mis cette distinction en place depuis plusieurs semaines, pour des raisons auxquelles il n’avait pas donné le prénom de Kate devant ses collaborateurs. Il ne le lui raconta pas. Il ne voulait pas la voir remercier un homme adulte d’avoir appris à ne pas répondre à tout.

Elle reposa la tête contre lui.

Ils parlèrent à voix basse. Pas de contrat. Pas de promesse. Elle lui raconta une ânerie que Lily avait faite à dix-sept ans pour obtenir deux places de concert. Il l’écouta rire contre sa peau. Il en fut heureux, avant de sentir revenir la vieille pointe d’envie : Lily avait connu tant de Kate qu’il ne connaissait pas.

— Tu fais cette tête, observa-t-elle.

— Quelle tête ?

— Celle que tu fais quand Lily apparaît dans une histoire où tu aurais voulu être.

Il eut envie de nier. Elle le regardait trop en face pour qu’il essaie.

— Je la connais assez pour savoir qu’elle va se servir de ce concert contre moi un jour ou l’autre.

Kate sourit.

— Tu n’avais aucune raison d’y être. Je ne te connaissais pas.

— Je sais.

Il savait aussi combien d’histoires plus récentes il aurait pu partager. Il avait souvent traité la complicité de Lily avec sa femme comme un avantage injuste. Il commençait à comprendre de combien d’heures ordinaires cet avantage était fait.

Il ne transforma pas la pensée en aveu solennel. Il demanda comment elles étaient rentrées après le concert. Kate reprit son récit, et il découvrit la suite.

Quand elle se tourna enfin pour dormir, il vint se coller contre son dos. Son bras trouva sa taille. Elle ramena sa main contre elle sans y penser, ajusta un peu sa position, et expira.

Leur vieille habitude. Celle de six ans.

Elle remua contre lui.

— Je t’aime, murmura-t-elle.

Une seconde de silence suffit à la crisper. Il le sentit à sa main, redevenue immobile sur la sienne. Et il reconnut, avec une netteté qui lui fit mal, le geste qu’il s’apprêtait à faire. Embrasser ses cheveux. Serrer son bras. Croire qu’il avait répondu.

Pas cette fois.

— Je t’aime, Kate.

Il le dit avant de l’embrasser. Sans baisser la voix au point qu’elle puisse douter de l’avoir entendu.

Elle resta très calme contre lui, mais sa respiration changea. Il attendit. Elle finit par serrer sa main plus fort contre sa taille.

— Je ne sais pas encore quoi faire de ça.

— Tu n’as rien à en faire maintenant.

Il posa les lèvres sur son épaule. Elle ne se retourna pas pour lui épargner de voir son visage. Elle resta dans la position où elle avait envie de dormir. Il fallut quelques minutes pour que son corps se détende vraiment.

Jack resta éveillé.

Il connaissait cette nuque. Cette épaule sous sa bouche. La façon dont elle devenait plus lourde en basculant dans le sommeil. Il avait dormi ainsi pendant leur mariage. Assez paisiblement pour ne jamais se demander ce que ses départs laissaient derrière lui.

Ce soir, il voulait s’endormir avec la certitude de la retrouver là la semaine suivante. Le désir de cette certitude avait une force presque brutale.

Il posa les lèvres dans ses cheveux, resserra un peu son bras, et sentit sa main répondre. À peine.

Il ne lui demanda rien.

Pour cette nuit, ça lui suffisait. Il aurait voulu croire qu’il saurait garder cette mesure au matin.

Envie de lire la suite sans réseau ?

Installer l'appli