Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 61 sur 78

Cette fois, rester

Katherine

Elle changea trois fois de robe avant de s’énerver contre elle-même.

Trois. OK, quatre, si on comptait celle qu’elle avait enfilée puis enlevée sans même se regarder dans le miroir.

Ce n’était pas une négociation dont elle devait choisir les armes. Pas une entrée à réussir devant deux cents invités. Jack l’avait vue en robe de soirée, en chemise froissée, malade, endormie, les cheveux mouillés après un bain de mer. Il connaissait son corps.

Cette pensée, au lieu de la calmer, l’obligea à s’asseoir une seconde au bord du lit.

Il le connaissait. Il n’avait plus le droit de le tenir pour acquis.

Elle choisit une robe noire souple qui laissait les épaules nues. Attacha ses cheveux. Les détacha. Quand elle descendit, il l’attendait près de la baie vitrée du hall. Il interrompit son geste en la voyant. Le téléphone resta un instant dans sa main, inutile, puis disparut dans sa poche.

— Tu peux finir.

— J’avais fini.

Son regard descendit jusqu’à ses sandales et remonta. Lentement. Elle le sentit presque autant qu’une main.

— Tu vas devoir penser à regarder mon visage pendant le dîner.

— J’y pense déjà beaucoup.

Elle sourit malgré elle et passa devant lui. Sa main se posa au creux de ses reins pour la guider vers la porte. Un geste ancien, bref. Son corps y répondit avec une facilité qui la troubla bien plus que le compliment.

Au restaurant, ils parlèrent longtemps. Une exposition que Jack avait détestée mais visitée avec sa mère. Un personnage secondaire auquel Nora s’était attachée avec une obstination presque inquiétante. Lily, qui jurait ne pas attendre d’appel de l’homme au chien en vérifiant son écran toutes les trente secondes. Jack rit. Kate se rendit compte qu’elle connaissait plusieurs de ses sourires, et qu’elle avait trop rarement entendu ce rire-là pendant les dernières années de leur mariage.

Il ne chercha pas à en faire une déclaration. Elle non plus.

Le désir courait sous les phrases les plus banales. Elle croisait les jambes, il s’interrompait. Il desserrait sa cravate, elle perdait le fil de ce qu’elle racontait. Quand il prit son verre, elle suivit le mouvement de ses doigts, se rappela leur poids sur sa nuque, et oublia complètement la fin de son anecdote.

— Tu disais ?

Son expression lui apprit qu’il avait très bien compris.

— Je disais que tu étais insupportable.

— Ce n’était pas le sujet de ta phrase. Mais on peut y revenir.

Elle baissa les yeux en riant. Cette fois, elle ne retira pas son pied quand sa cheville frôla la sienne sous la table.

En sortant, elle redouta le trottoir. Le souvenir de l’autre soir l’attendait déjà. La certitude revenue trop vite dans sa voix. L’humiliation. Le claquement de sa paume. Jack regarda sa main glisser hors de son bras quand ils arrivèrent devant l’hôtel.

— Kate.

Elle leva la tête.

— J’ai passé une très bonne soirée.

Il s’arrêta là. Aucune conclusion qu’elle aurait dû contester. Aucun sourire entendu sur ce qu’ils venaient de prouver. Elle attendit encore une seconde avant de comprendre qu’il lui laissait vraiment la place.

— Moi aussi.

Le portier tenait la porte à un couple. Une voiture démarra. Elle entendait tout avec une netteté excessive. Son propre cœur, surtout.

— Tu peux monter, dit-elle enfin. Si tu en as envie.

Il ne bougea pas tout de suite.

— J’en ai envie.

L’ascenseur leur imposa un silence presque insoutenable. Dans le miroir, il se tenait derrière elle sans la toucher. Ses épaules. Sa bouche. Ses yeux qui revenaient sans cesse aux siens. Au troisième étage, un homme entra en leur adressant un signe de tête. Kate aurait voulu rire de cette interruption ridicule. Elle aurait surtout voulu que l’ascenseur aille plus vite.

Beaucoup plus vite.

Devant sa porte, elle dut fouiller pour trouver sa carte au fond de son minuscule sac. Évidemment. Jack la regardait faire avec une immobilité qui n’avait rien de paisible.

— Arrête de me regarder comme ça, murmura-t-elle.

— Comme quoi ?

Elle ouvrit, entra, se retourna.

— Comme si tu étais sur le point de perdre patience.

Il referma derrière lui. Le déclic lui traversa la poitrine.

— Je suis sur le point de perdre patience, Kate. Ce n’est pas une raison pour que tu te dépêches.

Elle posa son sac. Puis elle alla vers lui et tira doucement sur sa cravate.

— Je n’ai pas envie d’aller plus vite. Je n’ai plus envie d’attendre non plus.

Il l’embrassa, et l’attente changea de nature.

La douceur des premières secondes céda à une urgence qui lui coupa le souffle. Elle avait voulu cette bouche avec colère. Avec tristesse. Même les jours où elle se félicitait de ne pas penser à lui. Elle la retrouvait, et son corps reconnaissait tout. La chaleur. L’inclinaison de sa tête. Cette seconde où sa main remontait dans ses cheveux avant de l’attirer plus près.

Si longtemps…

Si longtemps qu’elle ne s’était pas laissée tomber comme ça…

Elle s’agrippa à sa veste. Il l’enleva sans la lâcher plus d’une seconde, la jeta sur une chaise qu’il ne regarda même pas. Elle s’attaqua à sa cravate, maladroite tout à coup, et jura à mi-voix contre un bouton récalcitrant. Jack eut un rire bref contre sa joue.

— Ne ris pas.

— Je ne me moque pas de toi.

— Je sais.

Elle l’embrassa avant qu’il puisse répondre. Il recula avec elle jusqu’au bord du canapé et s’arrêta, la main ferme sur sa taille. Elle sentit l’effort qu’il faisait pour ralentir. Elle connaissait ce mouvement retenu, lui aussi, et cette connaissance la bouleversa presque. Elle n’avait pas à tout lui apprendre. Seulement à lui dire ce qu’il ne pouvait plus deviner.

— Je te dirai si je veux que tu t’arrêtes, souffla-t-elle. Pour l’instant, je veux que tu m’embrasses.

Il ferma les yeux une seconde.

— Viens là.

Elle y alla sans résister, avec un soulagement si vif qu’il lui fit presque mal. Elle aimait cette assurance dans ses gestes. Cette façon de la ramener contre lui sans qu’elle ait à chercher sa place. Le vouloir encore ne l’obligeait pas à oublier ce qu’il avait cassé. Mais ce soir, elle voulait arrêter de porter toute leur histoire entre leurs deux corps.

La robe glissa de ses épaules quand elle descendit la fermeture. Jack s’immobilisa juste assez longtemps pour la regarder dans les yeux. Pas ailleurs. Dans les yeux. Elle passa la main derrière sa nuque et le ramena à elle. La chemise rejoignit la robe sur le dossier du canapé ; elle n’aurait pas su dire lequel des deux avait tout fait tomber par terre.

Elle posa la joue contre son torse. La chaleur de sa peau lui arracha un souffle qu’elle n’avait pas prévu. Jack la serra. Et pendant un moment, ils restèrent comme ça, sans un mot, peau contre peau, à sentir enfin l’autre assez près. Son cœur cognait sous sa joue. Aussi désordonné que le sien.

Leurs corps savaient. Ils avaient toujours su. C’était eux, les idiots.

— Tu m’as manqué, dit-il dans ses cheveux.

Elle releva la tête. Il ne détourna pas les yeux. Il ne remplaça pas la phrase par un baiser. Elle avait encore en elle le trottoir, la colère avec laquelle elle lui avait raconté leurs nuits. Elle ne voulait pas en faire le sujet de celle-ci. Elle avait seulement besoin de le trouver là, vraiment là, quand elle le regardait.

Il était là.

Ce qu’elle répondit fut plus difficile.

— Toi aussi.

Il l’embrassa encore. Lentement, cette fois. Très lentement. Elle l’entraîna vers la chambre en le tenant par la main, s’arrêta pour balancer une montagne de coussins décoratifs, et rit un peu parce qu’il y en avait vraiment beaucoup trop. Ce détail idiot les rendit à eux-mêmes.

Puis Jack prit son visage entre ses mains, et toute envie de rire disparut.

Ses mains sur sa peau. Les siennes sur lui. Le souffle qui se perd. Le prénom qu’elle ne pensait plus jamais dire comme ça…

Kate ne se demanda pas ce que le lendemain exigerait d’elle.

Cette fois, elle choisit de le laisser rester.

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