Ce qu’elle avait vu
KatherineElle sortit quelques minutes sur la terrasse de la galerie pour respirer.
Le fleuve en contrebas, noir et lent. La soirée avait été belle. Ethan s’était révélé un compagnon délicieux, les échanges avaient servi le programme qu’elle était venue soutenir, et Célia n’avait pas réussi à transformer tout ça en commentaire sur son ancien couple.
Kate aurait pu s’arrêter à ce bilan. Elle pensait pourtant à la réponse de Jack.
Il n’avait pas annoncé à la cantonade qu’il l’aimait. Il n’avait pas réclamé qu’on admire sa délicatesse toute neuve. Il avait simplement arrêté de laisser quelqu’un retourner ses décisions contre elle. Elle ne lui devait aucune récompense pour ça.
Elle pouvait quand même en être soulagée.
Il vint sur la terrasse après lui avoir demandé du regard s’il pouvait la rejoindre. Elle aurait trouvé ce langage agaçant s’il ne lui avait pas laissé la possibilité très simple de secouer la tête.
Elle ne la secoua pas.
— Tu repars bientôt ?
— Oui. J’ai fini ce que j’avais à faire ici.
— Ethan te raccompagne ?
Kate tourna lentement les yeux vers lui.
Un bref sourire.
— C’est une question pratique. Tu peux la trouver maladroite sans imaginer que je vais lui demander où il dort.
— Il retrouve une connaissance. Je rentre à mon hôtel avec ma voiture.
Il acquiesça.
Un silence. La musique leur arrivait étouffée par les portes vitrées. Kate posa les mains sur la rambarde.
— J’ai cru vous voir comme avant, en arrivant.
Il ne répondit pas tout de suite. Il avait compris.
— Ce n’était pas comme avant.
— Je l’ai vu ensuite.
Elle pouvait lui dire ça sans lui céder autre chose. Ça lui avait fait mal de le voir proche d’une femme qu’il avait choisie pour la quitter. Elle n’avait pas à se montrer au-dessus de cette douleur pour être la femme qu’elle était devenue.
Jack vint s’accouder à côté d’elle. Une distance raisonnable entre leurs bras.
— Je n’ai aucune envie de te faire revivre ça.
— Ce n’est pas toujours une question d’envie, Jack. Tu n’avais sans doute pas envie de faire ce que tu as fait devant mon hôtel non plus. Tu l’as fait parce que ça te paraissait vrai sur le moment.
Il regarda ses mains.
— Je l’ai cru parce que ça m’arrangeait. J’avais envie de penser que la distance était un obstacle qu’on venait de franchir.
Cette phrase lui fit plus d’effet qu’une explication sur ses intentions.
— Et maintenant ?
— Maintenant, j’essaie de ne pas décider à ta place de ce que signifie une danse.
Elle tourna la tête vers lui. Son profil. La ligne de son nez. Sa bouche un peu plus tendue quand il attendait sans savoir comment la réponse tomberait. Elle aimait le voir sûr de lui. Elle découvrait qu’elle pouvait aussi le désirer quand il acceptait de ne pas connaître l’issue d’une conversation.
C’était nouveau. C’était un problème.
— Elle signifie que j’avais envie de danser avec toi.
— C’est déjà beaucoup.
— Ne gâche pas tout en calculant ce que tu peux demander ensuite.
Il se tourna complètement vers elle.
— Je voudrais que tu dînes avec moi la semaine prochaine. Voilà ce que j’ai envie de demander. Je ne vais pas passer la soirée à prétendre qu’une danse me suffit pour te prouver que je sais me tenir.
— Tu pourrais en profiter sans en faire un programme.
— C’est ce que je faisais. Jusqu’à ce que tu me donnes des consignes sur ma prochaine pensée.
Elle ouvrit la bouche. La referma. L’assurance était revenue, avec cette manie insupportable de lui opposer une remarque juste au moment où elle aurait préféré le trouver simplement fautif.
Elle se rendit compte qu’elle l’attendait, ça aussi.
— Je ne dîne pas avec toi la semaine prochaine. J’ai besoin de travailler.
Il encaissa le refus sans que son visage devienne aimable.
— Alors une autre semaine.
— On verra.
— Oui. On verra tous les deux.
Le sourire qu’elle retint n’avait rien de docile non plus.
Elle leva la main et remit en place, du bout des doigts, une mèche qu’il avait dérangée en se passant la main dans les cheveux. Un geste fait des centaines de fois. Il resta immobile et la laissa choisir la fin.
Elle ne la choisit pas tout de suite.
Ses yeux descendirent sur sa bouche. Elle le vit le remarquer, et se retenir de s’en servir pour fermer la distance à sa place.
Ça lui donna envie de la fermer elle-même.
Elle s’approcha et posa un baiser bref sur ses lèvres.
Bref. Censé l’être.
Jack répondit, une main sur sa taille, avec cette assurance qui la faisait se rapprocher avant même d’avoir décidé jusqu’où. Elle laissa le baiser durer. Les yeux fermés. Sa chaleur. Le bruit lointain de la salle. Le fleuve.
Puis elle se recula.
Il ne la reprit pas. Il garda seulement la main sur sa taille jusqu’à ce qu’elle fasse un pas.
— Je vais rentrer.
Sa voix n’était pas aussi calme qu’elle l’aurait voulu.
— Je préférerais te raccompagner.
— Ma voiture m’attend.
— Ce n’est pas ce que je t’ai demandé.
Elle le regarda, la bouche encore chaude de la sienne.
— Pas ce soir, Jack.
Il serra la mâchoire.
— Je vais donc passer une excellente soirée à penser à ce baiser pendant que tu rentres.
— Tu crois que la mienne sera plus simple ?
Il ne répondit pas. Cette information-là le retint autrement qu’une limite de plus. Elle avait envie de lui aussi. Elle n’allait pas faciliter son départ en prétendant le contraire. Ni le retarder pour le rassurer.
Elle alla chercher sa veste, salua Ethan et ses hôtes, et descendit seule.
Dans la voiture, elle posa la main sur sa bouche. La retira, agacée.
Ce qui lui plaisait, ce n’était pas seulement le baiser. C’était qu’il avait osé dire ce qu’il voulait sans lui retirer la possibilité de refuser. Il n’avait pas aimé la voir partir. Elle n’avait pas aimé partir. Aucun des deux n’avait fait semblant de trouver ça raisonnable.
Elle avait encore trop de colère pour appeler ça de la confiance.
Elle ne pouvait plus prétendre que rien ne bougeait.
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