Sa décision
JackIl avait entendu la dernière phrase de Célia en approchant.
Il aurait préféré qu’elle ne le mette pas dans cette position. Puis il reconnut la facilité qu’elle lui offrait : une autre avait commencé, il avait été obligé de répondre, les circonstances justifieraient tout ce qu’il ferait ensuite.
La version la plus confortable de l’histoire. Celle qu’il s’était toujours racontée.
Il s’arrêta avant de s’en servir.
— Je ne lui demande pas de répondre de tout, répliqua Célia. Mais on sait très bien qu’elle était entre nous.
Jack regarda Kate. Visage fermé, verre d’eau à la main, une colère qu’elle ne lui demandait pas de porter pour elle.
Il revint à Célia.
— Notre relation s’est terminée parce que je ne voulais plus la poursuivre. Tu peux me reprocher de t’avoir laissé croire trop longtemps que j’en étais sûr. Tu ne peux pas lui attribuer ma décision.
Il n’avait pas élevé la voix. Autour d’eux, les conversations continuaient. Il ne se donnait pas en spectacle comme un homme venu confesser sa vie sentimentale. Il empêchait seulement qu’on fasse porter son choix à quelqu’un d’autre.
Célia eut un petit rire tendu.
— Tu es devenu très prudent sur ce que tu dis d’elle.
— Je suis très clair sur ce que je te dis, à toi.
Elle le regarda. Puis Kate.
— Je vois. Tout est redevenu très simple, donc.
— Non, dit Kate. Mais tu n’as pas besoin de connaître la difficulté exacte pour arrêter de t’en servir.
Jack sentit un respect net, presque joyeux, traverser sa colère. Elle n’avait pas besoin qu’il finisse ses phrases à sa place. Elle n’en avait jamais eu besoin. Il avait juste mis six ans à lui laisser la parole.
Célia redressa les épaules, remit un sourire sur son visage et annonça qu’elle allait rejoindre des amis. Il la laissa partir sans lui offrir de nouvelle ouverture.
Kate la regarda s’éloigner, puis posa son verre.
— Tu n’avais pas à intervenir pour me défendre.
— Je n’intervenais pas sur tes arguments. Elle me donnait un rôle dans une histoire où tu étais responsable de ce que j’avais fait. Je lui ai répondu.
Elle resta silencieuse.
Il aurait voulu qu’elle lui dise qu’il avait bien fait. Il ne l’avait pas fait pour avoir une note, et cette envie même de conclusion lui parut une raison suffisante de se taire.
— Très bien, dit-elle enfin.
— Tu as passé une bonne soirée ?
Elle regarda la salle.
— Jusqu’à certaines conversations, oui.
— Ton cavalier est très attentionné.
Les yeux de Kate revinrent sur lui instantanément.
— Choisis bien la suite.
Un bref sourire.
— Je n’ai pas prévu de suite désagréable. Je constate.
— Tu peux constater sans lui prêter d’intentions ni lui demander de justifier sa place.
— Je n’ai rien demandé à Ethan.
Elle l’observa, comme pour vérifier. C’était vexant. C’était aussi une conséquence assez exacte de son comportement passé pour qu’il ne le lui reproche pas.
Il regarda l’espace où quelques couples dansaient encore, entre deux sculptures.
— Tu accepterais une danse si je te la demandais sans public pour rendre le refus plus difficile ?
Le visage de Kate changea à peine. Elle avait compris qu’il se souvenait de l’autre soirée.
— Tu supporterais un refus ?
— Je ne vais pas prétendre qu’il me ferait plaisir.
— Ce n’était pas ma question.
— Je le supporterais.
Elle prit quelques secondes. Il ne les lui vola pas avec une plaisanterie destinée à la faire rire avant qu’elle décide.
Puis elle lui tendit la main.
— Une danse.
Il la prit. Cette fois, il n’y avait rien à conquérir. Juste sa main dans la sienne, offerte.
Ils se placèrent l’un en face de l’autre. Elle ne se tint pas à distance polie. Elle s’approcha d’elle-même, posa sa main sur son épaule, et laissa sa taille trouver naturellement la sienne.
La musique les prit.
Jack dansait bien. Elle l’avait toujours su. Mais ce soir, il dansait comme s’il n’avait rien d’autre à prouver que de rester exactement là où elle l’avait accepté. Sa main dans son dos ne chercha pas à descendre. Elle resta ferme, chaude, attentive.
Kate releva les yeux. Il la regardait déjà.
Elle sourit, très légèrement, et glissa ses doigts un peu plus haut sur sa nuque, sous le col de sa chemise. Contre la peau. Puis elle laissa son pouce tracer un petit cercle lent.
Il retint un souffle.
— Tu la regardais comme avant, dit-elle au bout d’un moment.
— Qui ?
Elle n’eut pas besoin de préciser.
— Je lui ai demandé de retirer sa main avant que tu arrives. Je n’ai aucune intention de reprendre cette relation.
Kate ne détourna pas le regard. Ses doigts continuèrent leur petit mouvement contre sa nuque. Plus lent. Plus précis.
— Je ne t’ai pas demandé de garantie.
— Je te donne une information. Tu en feras ce que tu veux.
Il inclina légèrement la tête. Leurs tempes se frôlèrent.
C’est à ce moment-là que quelque chose changea dans les yeux de Kate. Un éclair bref, presque froid, avant que le sourire ne revienne. Plus tranchant. Plus joueur. Plus dangereux.
Parce que c’était à cause de cette femme. À cause de Célia. Parce que Jack avait choisi quelqu’un d’autre, et que Kate se retrouvait ce soir à danser avec lui dans une galerie au lieu de rentrer dans la même maison. La même chambre. Le même lit.
Alors elle se rapprocha d’un demi-centimètre de plus. Assez pour que sa poitrine effleure la sienne à chaque respiration. Assez pour que sa hanche s’emboîte parfaitement contre la sienne sur le prochain pas.
Jack serra les dents.
— Kate…
Elle tourna le visage vers lui, les yeux brillants d’un amusement presque cruel.
— Oui ?
— Tu joues avec le feu…
— Je ne fais que danser, répondit-elle, la voix douce, innocente, parfaitement mensongère.
Ses doigts glissèrent un peu plus bas dans son dos, juste au-dessus de la ceinture, et s’y ouvrirent. Un contact brûlant à travers le tissu. Elle sentit ses abdominaux se contracter sous sa paume. Elle sourit un peu plus.
Il pencha la tête, assez près pour que ses lèvres frôlent presque son oreille.
— Tu savais exactement ce que tu faisais en acceptant cette danse, n’est-ce pas ?
— Peut-être.
— Alors arrête de me caresser la nuque comme ça si tu ne veux pas que je te colle contre le mur le plus proche.
Elle eut un petit rire étouffé, presque inaudible pour quiconque d’autre que lui.
— Tu menaces beaucoup pour quelqu’un qui tient encore correctement sa distance.
— Parce que tu es en train de me faire perdre toute capacité à rester poli, souffla-t-il. Et tu le sais. Tu le savoures même.
Elle ne nia pas. Au contraire, elle laissa sa hanche s’appuyer un peu plus contre la sienne sur le prochain tour. Juste assez pour qu’il sente clairement à quel point elle était consciente de l’effet qu’elle produisait.
Il ferma brièvement les yeux.
— Kate. Je te jure…
— Quoi ? demanda-t-elle tout bas, en relevant le menton. Que tu vas céder en plein milieu d’une galerie ? Devant tout le monde ?
Il la regarda. Le désir était à nu dans ses yeux. Brutal. Presque douloureux.
— Continue comme ça et on va le découvrir très vite.
Elle soutint son regard une seconde de plus. Dans ses yeux à elle, il y avait encore cette lueur tranchante. Celle qui disait : tu as choisi quelqu’un d’autre. Tu vas maintenant supporter exactement ce que ça m’a coûté.
Puis, très lentement, elle retira sa main de sa nuque et la reposa sagement sur son épaule.
Le sourire qu’elle lui offrit était d’une douceur parfaite.
— Danse correctement, Monsieur Whitmore. On est en public.
Il laissa échapper un souffle court, presque un rire sans joie, et resserra sa main dans son dos avec une retenue qui lui coûtait visiblement.
Ils finirent la danse sans un mot de plus.
Quand la musique s’arrêta, il garda sa main sur sa taille encore une seconde de trop, le regard fixé sur elle comme s’il n’avait plus aucune idée de ce qu’il était censé faire de son corps maintenant qu’elle avait décidé d’arrêter de le torturer.
Kate fut la première à faire un pas en arrière.
— Merci pour la danse.
Il ne répondit pas tout de suite. Sa voix, quand elle vint, était un peu trop basse.
— Tu es insupportable.
Elle sourit.
— Je sais.
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