L’invitation
JackLa semaine suivante, il fut plus aimable avec Ethan précisément parce qu’il aurait eu envie de l’être moins.
Ethan lui remit le document demandé à la sortie d’un rendez-vous, sans le moindre empressement à lui parler du gala. Il n’avait pas l’air de savoir qu’il avait occupé une partie du vendredi soir de Jack.
C’était sans doute mieux pour tout le monde.
Les semaines avant la soirée furent chargées. Jack vint une fois à Boston sans voir Kate. Une autre fois, elle accepta un café en le prévenant qu’elle partirait avant la fin si une obligation l’exigeait. Il la crut.
Ils se disputèrent encore. Au téléphone, sur une remarque dont il avait sous-estimé l’effet. Au restaurant, sur une prise de parole publique qu’il trouvait inutilement provocante. Elle lui rappela qu’il n’avait pas à approuver ses interventions pour qu’elles aient lieu. Il répondit qu’il pouvait les discuter sans chercher à les interdire.
Ils restèrent dix minutes de plus sur ce désaccord. Puis ils commandèrent un dessert.
Il aima ça d’une façon qui ne lui donna aucune envie de l’expliquer.
L’invitation définitive arriva un lundi. Il confirma sa présence, seul, et ne demanda pas à être placé près de Katherine Winslow.
Il y pensa assez pour savoir que ça aurait été très facile.
Le soir du gala, la fondation avait investi la galerie vitrée d’un musée, au bord du fleuve. Des tables rondes entre les sculptures, un quatuor au fond, des panneaux sur les bibliothèques scolaires que la soirée devait financer. Rien à voir avec le grand salon où il avait forcé Kate à danser. Il en fut presque reconnaissant.
Il salua deux dirigeants, échangea quelques mots avec l’organisatrice, et vit Célia près du bar.
Elle le vit au même instant.
Elle vint vers lui avec un sourire qui semblait avoir effacé les derniers mois. Robe noire, épaules nues, parfaitement à sa place dans cette salle. Elle l’avait toujours été. C’était même une des premières choses qu’il avait aimées chez elle, et il ne savait plus très bien ce que ça disait de lui.
— Jack.
— Bonsoir, Célia.
— Je ne savais pas si tu viendrais.
— J’avais confirmé.
— Tu réponds toujours comme si je te demandais ton agenda.
Elle rit doucement et posa la main sur son avant-bras. Un geste léger, familier, fait pour être vu.
Il regarda la main. Puis son visage. Pas besoin de l’humilier pour la déplacer.
— On n’en est plus là, Célia.
Le sourire tint une seconde. Perdit un peu de sa souplesse.
— On peut se dire bonsoir sans que tu en fasses une affaire d’État.
— C’est exactement ce que je fais.
Elle retira ses doigts. Un serveur passa ; elle prit une coupe, lui en proposa une. Il refusa.
Il sentit le moment où elle décida de ne pas laisser la conversation se finir là.
— Alors, tu as retrouvé Katherine. Toute la ville a fini par le comprendre, même si vous vous appliquez à ne rien expliquer. C’est touchant, d’ailleurs. Cette discrétion. Elle a toujours été très douée pour ça, non ? Pour qu’on ne sache rien d’elle.
— Je ne commente pas sa vie.
— Tu commentais très bien la vôtre, quand ça t’arrangeait.
La remarque le toucha parce qu’elle contenait une part de vrai. Il ne lui en donna pas la suite.
— Cette conversation est terminée depuis des mois.
Elle regarda par-dessus son épaule. Son visage changea assez nettement pour qu’il sache qui venait d’entrer avant même de se retourner.
Kate. Au bras d’Ethan.
Il avait eu beau s’y préparer, la vision le frappa de plein fouet. Robe vert sombre, cheveux relevés, nuque dégagée. Ethan, costume impeccable, la menait vers l’accueil avec cette aisance discrète que Jack avait déjà détestée dans les couloirs d’Astera.
Kate souriait à l’hôtesse. Elle n’avait pas besoin de chercher Jack des yeux pour occuper toute la salle.
Célia suivit son regard et comprit tout de suite ce qu’elle pouvait encore tenter.
— Elle n’a pas perdu de temps, murmura-t-elle. Remarque, quand on paie quelqu’un pour être disponible, c’est plus simple.
Jack revint à elle.
— Ne commence pas.
Assez bas pour ne pas attirer toute la galerie. Assez net pour lui retirer toute illusion de complicité.
Elle le regarda, piquée. Puis remit son sourire en place.
— Je ne disais rien de méchant.
Il connaissait cette phrase. Il l’avait acceptée trop souvent.
— Alors ce sera facile de changer de sujet.
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