Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 55 sur 78

Le vendredi soir

Katherine

Il appela à dix-neuf heures douze.

Douze minutes. Elle remarqua qu’elle avait remarqué. Génial.

Elle avait fini sa journée, grignoté une tranche de pain en préparant son dîner et décidé de ne pas ouvrir les messages professionnels avant le lendemain. Elle posa le téléphone sur le comptoir, mit le haut-parleur et reprit son couteau.

— Tu cuisines ?

— Oui. Je ne vais pas attendre la fin de notre conversation pour découvrir que j’ai faim.

— C’est raisonnable.

— Tu dis ça avec un regret assez perceptible.

Elle l’entendit sourire.

Il venait de rentrer. Une réunion avait débordé, une autre s’était bien passée ; il n’avait aucune intention de lui en infliger les détails sous prétexte qu’elle connaissait maintenant le fonctionnement d’un grand groupe.

— J’en connais même un de l’intérieur.

— Tu ne vas pas me laisser oublier le temps que j’ai mis à le remarquer.

— Pas tout de suite.

Elle versa les légumes dans la poêle et baissa le feu.

Rien de spectaculaire. Elle lui parla d’un passage enfin terminé, d’une traduction reçue, de la libraire du village qui avait pris l’habitude de lui mettre de côté des livres qu’elle n’avait pas encore demandés. Il raconta sa mère, qui lui avait annoncé comme s’il était le dernier à pouvoir comprendre qu’elle partait plusieurs jours avec des amies, sans laisser à son fils le soin d’organiser quoi que ce soit.

Kate rit.

— Tu lui avais proposé ?

— J’allais le faire.

— Elle te connaît.

Il protesta pour la forme. Elle ne le consola pas.

Puis un silence plus long. Elle remuait la poêle et l’entendait respirer au bout du fil. Ce bruit lui rappela un salon face à la mer, un livre entre eux, sa jambe posée contre la sienne sans que personne ait besoin de le commenter.

Le souvenir la piqua. Elle baissa le feu plus brusquement que nécessaire. Le café. Le trottoir. La raison pour laquelle elle avait accepté cet appel. Elle n’était pas obligée de retrouver leur ancienne douceur pour que cette conversation existe.

— Je ne suis pas encore certaine d’avoir bien fait de venir mercredi.

Un silence.

— Je m’en doutais.

— Je préfère que tu le saches. Je n’ai pas oublié la soirée devant l’hôtel parce qu’on a réussi à rester assis vingt-cinq minutes sans s’étriper en permanence.

— Je n’ai rien oublié non plus, Kate.

— Et je ne veux pas que tu me le répètes à chaque appel pour vérifier si ça fait moins mal.

Il n’eut pas besoin de demander de quoi elle parlait.

— Ce n’était pas prévu.

— Tant mieux.

Elle avait failli dire qu’elle ne voulait plus l’entendre. Ç’aurait été faux. Elle avait assez envie de l’entendre pour se méfier de ce que trois mots pouvaient encore obtenir d’elle. Elle voulait pouvoir les recevoir sans y être obligée. Sans qu’ils servent à clore une discussion avant l’heure.

— Alors ne me demande pas quand tu me reverras avant que j’aie fini de manger.

Il souffla, contrarié.

— Tu pourrais me laisser finir une conversation avant de m’attribuer la suivante.

Elle arrêta de remuer la poêle. Il avait raison, sur ce point précis. Ça ne l’adoucit pas autant qu’il l’aurait sans doute voulu.

— Très bien. Finis celle-ci.

— Je te demandais ce que Nora avait pensé de ton dernier chapitre.

Elle prit le temps de répondre. La conversation repartit, avec des accrocs, un agacement qui revenait vite, et aussi quelques minutes où elle avait simplement envie de lui raconter son travail. Elle l’écouta parler du sien sans transformer chaque phrase en pièce à conviction.

Ce n’était pas facile. Elle remarqua qu’il ne cherchait plus à lui faire dire que ça l’était.

Elle s’assit avec son assiette.

Il demanda si elle allait au gala de la fondation, le mois suivant. Elle avait confirmé. Astera soutenait l’un des programmes ; sa présence n’avait rien à voir avec ce que Jack ferait de la sienne.

— Ethan m’accompagne.

Un bref silence. Le dîner devint tout de suite beaucoup plus intéressant.

— Dans le cadre du travail ?

— Dans le cadre d’une soirée où j’ai envie d’être accompagnée par quelqu’un que je connais et avec qui je passe un bon moment.

— Tu sais que ta réponse ne précise rien.

— Tu sais que ta question essaie de préciser quelque chose qui ne te regarde pas vraiment.

Elle n’avait aucune intention de transformer Ethan en amoureux possible, un rôle qu’elle ne lui avait jamais demandé de jouer. Elle voulait seulement que Jack comprenne une chose : elle n’allait pas garder une place vide à côté d’elle jusqu’à ce qu’il trouve comment y revenir.

— Il connaît les dossiers de la fondation. Il m’a aidée à préparer les échanges. On va représenter Astera et dîner. Tu peux t’arrêter là sans lui faire passer un entretien d’embauche.

— Je n’avais pas prévu d’interroger ton assistant.

— Alors on est d’accord.

Elle prit une bouchée et le laissa mariner quelques secondes de plus que nécessaire.

— Tu prends plaisir à ça.

— Un peu. Beaucoup moins que tu ne l’imagines. J’ai aussi envie de passer une soirée sans choisir ma compagnie en fonction de ce que tu vas ressentir.

— Et moi, je peux trouver ça pénible sans que tu me rappelles aussitôt que je l’ai mérité, répliqua-t-il. Je sais pourquoi tu ne viens pas avec moi. Ça ne me donne pas envie de t’imaginer au bras de Cole toute la soirée.

— Je ne vais pas annuler pour te rendre la soirée plus confortable.

— Je ne te l’ai pas demandé. Tu pourrais faire la différence entre ce que je ressens et ce que j’exige.

Elle posa sa fourchette. Elle lui avait reproché plusieurs fois de confondre les deux. Se le faire renvoyer l’agaça d’autant plus qu’il n’avait pas complètement tort.

Touché. Et merde.

— Très bien. Tu es jaloux. Tu as le droit.

— Merci de ton autorisation.

— Ne sois pas odieux.

— N’aie pas l’air de m’accorder une faveur en reconnaissant que ça peut aussi être difficile pour moi.

Le silence s’étira. Elle n’avait aucune envie de le consoler. Pas davantage de passer l’appel à le remettre en faute à chaque phrase.

— Ce sera difficile. Ça ne changera pas mon invitation.

— J’avais compris. Je te verrai là-bas.

— Probablement.

Après l’appel, elle débarrassa, rangea la cuisine, reprit ses pages sur le canapé. Elle avait eu plaisir à l’entendre. La jalousie qu’elle avait provoquée lui avait donné une petite satisfaction qu’elle n’avait pas l’intention de transformer en méthode.

Elle ne voulait pas consacrer une relation entière à lui rendre ce qu’il lui avait fait éprouver.

Elle voulait autre chose. Elle n’était pas encore sûre qu’il sache le construire avec elle.

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