Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 54 sur 78

Vingt-cinq minutes

Jack

Il ne retourna pas devant Astera.

Il revoyait Kate dès qu’il arrêtait de travailler. Le regard des passants l’avait à peine effleuré. Ce qui l’avait cloué sur place, en pleine irritation, c’était sa voix à elle quand elle avait demandé ce qu’il répondait le soir. Il connaissait la réponse. Il n’avait simplement jamais regardé ce qui se passait après son baiser.

Dans ses souvenirs, elle s’endormait paisiblement contre lui. Il comprenait maintenant que certaines de ces nuits n’avaient été paisibles que de son côté du lit.

Il voulut la rappeler. Lui dire qu’elle n’avait pas inventé son amour. La pensée le heurta avant même qu’il prenne le téléphone : il cherchait encore à la rassurer sur ce que lui avait ressenti, alors qu’elle venait de lui raconter ce qu’il lui avait fait vivre.

Il ne lui envoya pas une salve de je t’aime pour rattraper les anciens. Elle aurait dû les recevoir, les lire, en faire quelque chose. Il lui laissa les jours qu’elle avait demandés.

La semaine suivante, il la croisa à la fin d’une réunion prévue de longue date avec leurs équipes. Elle salua tout le monde, lui adressa un bonjour impeccable, demanda un document à Andrew. Démonstration parfaite : elle savait très bien lui parler quand il y avait une raison professionnelle. Une fois les autres partis, elle ne lui accorda rien.

— Tu as un moment ?

— Non.

Elle prit l’ascenseur avec Oliver. Il referma son ordinateur assez sèchement pour que Paul relève la tête.

Huit jours plus tard, avant de réserver son déplacement suivant, il écrivit :

Je serai à Boston mercredi. Tu accepterais un café à quinze heures ? Si tu refuses, je n’attendrai pas en bas.

La réponse vint le lendemain.

Pourquoi ?

Il aurait pu lui redire qu’il voulait la voir. Elle le savait. Il choisit une autre vérité.

Parce que notre dernière conversation s’est terminée sur un trottoir, et que je voudrais essayer de t’écouter sans te demander de me faciliter les choses.

Tu comptes te taire, donc ?

Il sourit malgré lui.

Je ne vais pas promettre quelque chose d’aussi invraisemblable.

Vingt minutes de silence. Il avait commencé une autre réunion quand le téléphone vibra.

Vingt-cinq minutes. Au café d’en face, pas dans mon bureau. Je ne te promets pas de passer un bon moment.

Il dut relire avant de répondre.

Mercredi, quinze heures.

Il arriva le premier. Elle entra à quinze heures trois, manteau sur les épaules, sac à la main, avec la tête d’une femme qui trouvait encore sa propre décision très discutable.

Il se leva. Elle recula légèrement quand il esquissa un mouvement vers elle. Il s’arrêta et lui désigna le siège.

— Je ne suis pas venue pour que tu m’embrasses.

— J’avais compris.

— Un peu tard.

Il attendit qu’elle s’assoie. Elle garda son manteau. Elle commanda un café et de quoi manger ; elle avait travaillé pendant le déjeuner. Il prit la même chose sans y penser.

— Tu vas me dire que tu n’as pas eu le temps de déjeuner non plus ?

— Non. J’ai regardé tes jambes au lieu d’écouter la moitié du menu.

Elle le fixa, très peu disposée à sourire.

— Essaie d’écouter le reste.

Il hocha la tête. Son désir ne lui achèterait aucune complicité qu’elle n’avait pas envie de lui donner.

Le serveur s’éloigna. Jack posa les mains sur la table.

— Je ne pense pas que tu faisais semblant, devant l’hôtel.

— Tu l’as pourtant dit avec beaucoup de conviction.

— Parce que j’avais envie de croire qu’on avait déjà dépassé ce qui te faisait me repousser. C’était plus commode pour moi.

Elle le regarda longtemps.

— Tu m’as vue partir après six ans de mariage, Jack. Tu as continué à me traiter comme si mon départ cachait une demande que tu finirais par comprendre. Ensuite, tu as découvert mon entreprise et tu as décidé que j’avais forcément eu assez d’argent pour ne pas souffrir autant. Et maintenant, si je t’embrasse, tout ce qui précède serait une façon de te faire attendre ?

— Non.

— Ne réponds pas avant que j’aie fini.

Il se renversa contre le dossier. Il détestait recevoir cet ordre. Il avait aussi demandé à l’entendre. Il attendit.

— Je n’ai pas construit ma vie pour te prouver quoi que ce soit. J’ai mal parce que je t’ai aimé et que tu m’as laissée seule. Puis parce que tu as choisi quelqu’un d’autre. Rien de ce que je possède ne change ça. Et je ne vais pas te laisser rendre cette douleur ridicule au moment précis où je baisse la garde.

Il regarda ce visage qu’il avait tant voulu retrouver en face de lui. Elle était là, enfin. Elle ne lui offrait aucun soulagement. Il mesura combien il avait espéré le contraire en fixant l’heure de ce café.

— Depuis l’autre jour, je repense aux moments où je t’embrassais pour te répondre. Je n’avais jamais imaginé que tu restais éveillée après.

— Tu ne me le demandais pas. Tu étais bien, tu pensais que je l’étais aussi. Ça te suffisait.

— Oui. Ça me suffisait.

Il détestait cette conversation. Il aurait voulu lui toucher le visage, trouver quelque chose à lui donner qui ne soit pas cette vérité arrivée si tard. Elle aurait détesté encore plus qu’il le fasse.

— Et je ne veux pas que tu appelles ça une nouvelle chance parce que je suis assise ici.

— Comment veux-tu que je l’appelle ?

— Un café. Tu devrais arriver à retenir ce mot-là.

Il baissa les yeux une seconde. Quand il les releva, elle tenait sa tasse à deux mains. Elle avait à peine touché à son assiette.

— Je ne vais pas te demander de me rassurer.

— C’est préférable.

Il redressa la tête, piqué par le ton.

— Tu n’es pas obligée de répondre comme si tu corrigeais un stagiaire qui vient enfin de comprendre la consigne.

Elle se raidit.

— Tu préférerais que je ménage ta susceptibilité ?

— Je préférerais qu’on puisse se parler sans que chaque phrase serve à vérifier si j’accepte encore de baisser la tête. Je suis venu t’écouter. Je t’écoute. Ça ne m’oblige pas à trouver agréable tout ce que tu me dis.

Elle soutint son regard. Il ne détourna pas le sien. Elle le connaissait assez pour voir qu’il ne cherchait pas une sortie élégante. Il était vraiment en colère.

— Alors dis-moi quand ça t’agace. Je ne t’ai jamais demandé d’être agréable à tout prix.

— Tu risques de le regretter.

— Je prends le risque.

Un mouvement bref de la bouche, trop tendu pour être un sourire. Au moins, elle n’avait pas en face d’elle un homme qui approuvait tout en attendant d’obtenir ce qu’il voulait.

Le silence s’installa. Il ne le remplit ni avec son manque ni avec un nouveau rappel de son amour. Elle avait entendu tout ça. Elle avait quand même eu raison de lui dire non.

Au bout d’un moment, Kate retira enfin son manteau.

Il eut envie de sourire. Il s’en abstint. Héroïquement.

Elle lui demanda si sa mère était rentrée de voyage. Il répondit, surpris. Elle écouta l’anecdote, fit une remarque sur le talent d’Evelyn pour organiser sa vie sans consulter son fils. Le ton n’était plus tout à fait aussi tranchant. Il ne chercha pas à prolonger le changement en lui demandant ce qu’il signifiait.

À la vingt-troisième minute, il demanda l’addition.

— Il te reste du café. Tu peux le finir pendant qu’on règle.

Elle vérifia l’heure. Revint à lui.

— Tu as rendez-vous ?

— Toi, oui. Avec les vingt-cinq minutes que tu as décidé de ne pas dépasser.

Elle ne répondit pas. Elle ne se leva pas non plus tout de suite. Il paya sa consommation, la laissa régler la sienne sans engager un dernier bras de fer. Dehors, elle remit son manteau, son sac à l’épaule.

— Je suis encore en colère, Jack.

— Je m’en étais aperçu.

Le regard qu’elle lui lança lui apprit qu’il avait retrouvé l’ironie trop tôt. Il se reprit. Sans sourire.

— Je sais. Je n’ai pas oublié parce que tu m’as parlé de ma mère.

Elle hocha lentement la tête.

— Tu peux m’appeler vendredi. Pas avant dix-neuf heures. Et si je n’ai pas envie de parler, je te le dirai.

L’envie de la toucher revint avec une violence presque douloureuse.

— D’accord.

Elle traversa seule pour rejoindre Astera. Il attendit qu’elle soit entrée avant de regarder son téléphone. Un café, quelques réponses, la possibilité d’un appel. Ça lui avait coûté des semaines de refus et vingt-cinq minutes à entendre ce qu’il aurait préféré ne jamais savoir.

Il avait toujours furieusement envie d’elle. Pour la première fois de la journée, ça lui parut être la chose la plus simple entre eux.

Envie de lire la suite sans réseau ?

Installer l'appli