Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 53 sur 78

À la sortie

Katherine

Pendant près de trois semaines, elle ne le vit pas.

Elle travailla, écrivit, passa ses deux jours habituels à Boston. Elle dîna avec Lily, refusa une invitation assommante, fit refaire une couverture dont tout le monde était content sauf elle. Jack ne lui manquait dans aucune de ces tâches. Il lui manquait dans des moments si ordinaires qu’elle en devenait furieuse à chaque fois. En beurrant un toast. En choisissant un pull. Deux fois en une matinée, à cause d’un parfum dans un ascenseur. Pathétique.

Elle n’avait pas l’intention d’en faire quoi que ce soit.

Son message était toujours là. Ça ne m’a pas appris à ne plus t’aimer. Elle l’avait relu après avoir répondu, sans retirer un mot de sa propre phrase. Elle voulait qu’il la trouve dure. Elle voulait surtout qu’il s’arrête sur ce qui venait avant « idiot ».

Pendant leur mariage, elle lui avait dit je t’aime chaque fois qu’ils s’endormaient ensemble. Tout bas. Parfois à moitié dans le sommeil, parfois en guettant sa réponse avec une vigilance qu’elle détestait se rappeler. Il embrassait sa tempe, ou sa bouche. Resserrait son bras autour de sa taille. Puis il fermait les yeux.

Au début, elle avait trouvé le geste tendre. Ensuite, elle avait espéré des mots. À la fin, elle avait appris à cacher la petite déchirure qui revenait chaque fois que sa respiration devenait régulière sans qu’il ait répondu.

Et maintenant qu’elle lui demandait de la laisser tranquille, il lâchait ça au détour d’un message. Ne plus t’aimer. Comme si elle avait toujours eu le droit d’être sûre de ce qui venait avant.

Lily ne lui conseilla pas de répondre.

— Tu n’as pas besoin d’ouvrir des négociations parce qu’il a enfin découvert le verbe aimer.

— Je sais.

— Alors arrête de fixer ton téléphone comme si tu devais rendre une copie avant minuit.

Kate le rangea hors de sa vue. Elles finirent leur dîner.

Le quatrième mardi, Jack l’attendait devant Astera.

Elle le vit à travers la vitre et s’arrêta net. Manteau sombre, visage fermé, téléphone à la main. Son premier mouvement fut l’irritation. Le second aussi.

— Vous voulez que je lui dise que vous n’êtes pas disponible ? demanda Ethan.

— Non. La voiture arrive ?

— Dans deux minutes.

— Très bien.

Elle sortit. Jack rangea son téléphone dès qu’il la vit.

— Kate.

— Je t’ai demandé de me laisser tranquille.

— Tu ne veux pas me parler au téléphone. J’espérais pouvoir te proposer un café.

— Donc on n’a pas compris la même phrase.

Il serra la mâchoire. Ethan s’était écarté vers le bord du trottoir, à portée de voix. Jack lui jeta un bref regard, puis revint à elle.

— Ça fait presque un mois.

— Et tu avais fixé combien de temps pour que je redevienne agréable ?

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Tu m’as déjà fait cette réponse. Elle ne m’intéresse pas plus aujourd’hui.

Elle voulut avancer. Il ne lui barra pas le passage, mais il reprit avant qu’elle l’ait dépassé :

— Je n’ai pas choisi de t’aimer encore, Kate. Ni de penser à toi en permanence, même quand j’ai du travail pour trois. J’essaie de faire avec et de réparer mes conneries. Tu pourrais me laisser faire, de temps en temps.

Elle se retourna complètement.

— Ne dis pas ça.

Il fronça les sourcils.

— Quoi ?

— Que tu m’aimes. Pas comme ça. Pas pour me demander quelque chose juste après.

— Ce n’est pas une façon de te demander quelque chose. Je te dis ce qui m’arrive.

— À toi.

Plus fort qu’elle ne l’avait voulu. Un homme qui passait les portes tourna la tête. Kate le vit, s’en fichait complètement, et revint au visage de Jack.

— Tu sais combien de fois je te l’ai dit, moi ?

Il ouvrit la bouche. Elle ne lui en laissa pas le temps.

— Tous les soirs où tu dormais avec moi. Pas tous les soirs de notre mariage, évidemment, tu n’étais pas là assez souvent pour ça. Mais quand tu venais, quand tu me prenais dans tes bras avant de t’endormir, je te le disais. Tu t’en souviens, au moins ?

— Bien sûr que je m’en souviens.

— Et tu répondais quoi ?

Il la regardait comme s’il cherchait la question cachée derrière la question. Cette hésitation lui fit encore plus mal.

— Qu’est-ce que tu répondais, Jack ?

Il se passa la main sur la nuque.

— Je t’embrassais. Je te gardais contre moi. Je pensais que tu savais ce que…

— Non !

Elle avait crié. Sa voix se brisa sur la fin, et les larmes arrivèrent avant qu’elle puisse les retenir. Elle les essuya d’un geste rageur. Jack se figea.

— Je ne savais pas. J’espérais. Ce n’est pas du tout pareil. Je passais la semaine à me demander si tu avais envie de rentrer, et quand tu étais enfin là, j’attendais trois mots que tu n’avais jamais besoin de dire. Tu m’embrassais et tu t’endormais. Et moi je restais réveillée à essayer de me convaincre que ça suffisait. Que j’étais trop exigeante. Qu’il ne fallait pas gâcher les deux jours où je pouvais te voir en réclamant encore quelque chose.

— Kate…

Il fit un mouvement vers elle. Elle recula aussitôt.

— Ne me touche pas.

Sa main retomba. Tout ce qui s’était durci sur son visage avait disparu. Elle ne le vit pas se contenir par fierté. Elle le vit ne plus savoir quoi dire.

Ça ne l’arrêta pas. Les phrases qu’elle avait si longtemps mises de côté sortaient maintenant toutes seules, sans qu’elle ait la force de les rendre présentables.

— Et le jour où tu m’as dit que tu voulais divorcer, je me suis demandé si tu ne l’avais jamais dit parce que tu ne l’avais jamais ressenti. Je me suis demandé combien d’années j’avais passées à donner un sens à des baisers pendant que toi, tu pensais juste à dormir. Tu comprends ça ? Tu comprends ce que tu me demandes d’entendre maintenant, sur un trottoir, parce que je refuse un café ?

Il était devenu livide. Elle entendait son propre souffle, trop court. Elle détestait ces larmes qui ne s’arrêtaient pas. Elle n’essaya plus de les cacher. Elle redressa seulement la tête, pour ne pas lui parler les yeux baissés.

— Je te déteste quand tu fais ça. Quand tu arrives avec une phrase que j’aurais donné n’importe quoi pour entendre, et que tu me regardes comme si je devais enfin être raisonnable. Je ne vais pas te remercier de m’aimer après avoir appris à vivre sans l’entendre.

Ethan s’était rapproché de quelques pas. Il attendait, sans interrompre, sans regarder Jack comme un ennemi. La voiture venait de s’arrêter.

Jack regardait les larmes sur ses joues. Elle s’attendait à une explication. Un de ces raisonnements où son intention à lui finissait toujours par devenir le sujet principal.

Rien.

— Je croyais vraiment que tu le savais, dit-il enfin.

Sa voix avait baissé. Pour la première fois, elle n’y entendit ni défense ni reproche. Elle aurait voulu que ça la soulage.

— Tu pouvais me le dire. Tu n’avais rien à perdre à me le dire.

Il baissa les yeux. Quand il les releva, elle y vit une douleur qu’elle n’avait pas cherchée. Il regardait au-delà de ce trottoir ; elle le comprit au silence. D’autres chambres. D’autres soirs. Son propre bras autour d’une femme qu’il croyait endormie.

Elle sortit un mouchoir, s’essuya le visage. Ses doigts tremblaient. Elle lui en voulait de la voir comme ça. Elle s’en voulait encore plus d’avoir eu tant de raisons de ne jamais le lui montrer.

— Je rentre à mon hôtel.

Il acquiesça. Pas de « dix minutes ». Aucune tentative pour retenir la fin.

— Je ne reviendrai pas t’attendre ici sans te prévenir.

Elle n’eut pas la force de répondre. Ethan ouvrit la portière. Elle monta et lui demanda juste quelques minutes avant de parler du lendemain.

Jack resta sur le trottoir.

Dans la voiture, elle pleura encore. En silence, cette fois. Elle ne regrettait pas un mot. Elle regrettait d’avoir encore aussi mal en les disant.

À l’hôtel, elle appela Lily, qui l’écouta sans essayer de réduire la scène à un « tu avais besoin de vider ton sac ».

— Tu as dit ce qui s’est passé. Même si ça déborde. Tu n’as pas à lui livrer ça dans une jolie boîte avec un ruban pour qu’il accepte de regarder.

— Je ne veux pas qu’il me prenne en pitié.

— Il faudrait être particulièrement crétin pour confondre ta douleur avec une demande qu’on s’occupe de toi. Remarque, on parle de Whitmore. Mais il vient quand même de recevoir quelques informations sur les conséquences de sa crétinerie.

Kate eut un rire étranglé, se moucha, resta un moment sans rien dire.

Elle n’avait pas envie de le revoir. Pas envie d’une réponse soigneusement rédigée à chacune de ses phrases. Elle voulait des journées à elle, sans avoir à ménager sa prise de conscience à lui.

Elle se les donna.

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