Ce qu’il n’envoya pas
JackIl marcha longtemps après qu’elle eut disparu dans l’hôtel.
La gifle avait cessé de brûler. La phrase, non. Il l’avait regardée avec l’assurance d’un homme qui croyait enfin retrouver sa place, et en une phrase, il lui avait donné envie de le chasser.
Il ouvrit leur conversation.
Ce n’est pas ce que je voulais dire.
Il effaça. Elle lui aurait demandé ce qu’il avait voulu dire, précisément. Il aurait dû reconnaître qu’une partie de lui avait trouvé très agréable de présenter ses refus comme une résistance dont il connaissait déjà l’issue.
À son hôtel, il travailla une heure, répondit à Andrew, confirma un déplacement, et posa son téléphone sur le bureau assez violemment pour s’en vouloir aussitôt. Il n’aimait pas avoir été giflé. Il aimait encore moins se rappeler qu’il l’avait mérité. Les deux colères se gênaient sans s’annuler.
Le lendemain, il écrivit :
Ce que j’ai dit hier était faux. Je sais que tu ne faisais pas semblant. Je voudrais qu’on en parle.
La réponse arriva en fin d’après-midi.
Laisse-moi tranquille.
Il la relut, le pouce immobile au-dessus du clavier. Il n’aurait jamais cru que trois mots pouvaient prendre autant de place dans une journée.
Il attendit trois jours. Il aurait préféré appeler ; elle aurait coupé la sonnerie sans même regarder le nom.
Je serai à Boston mercredi. Tu accepterais de me voir dix minutes ?
Non.
Il écrivit qu’il ne cherchait pas à recommencer la soirée.
Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans le mot divorce ?
Il se leva. Fit quelques pas. Revint prendre le téléphone.
Je le comprends très bien. J’ai signé les mêmes papiers que toi. Ça ne m’a pas appris à ne plus t’aimer.
C’était parti avant qu’il ait fini de peser les mots. Il les regarda avec une irritation presque physique. Il aurait voulu les reprendre pour les lui dire autrement, dans une pièce où il aurait vu son visage.
La réponse tomba presque aussitôt.
Fallait y penser avant de me briser le cœur, idiot.
Il se raidit.
Idiot.
Il connaissait ses traits d’esprit, ses réponses chirurgicales en réunion, toutes ses nouvelles façons de le mettre en difficulté. Ça, c’était autre chose. Aucune politesse pour arrondir les angles. Aucune porte de sortie pour qu’il sauve la face. Elle lui balançait sa colère telle quelle, et il se découvrit scandaleusement peu disposé à la recevoir.
Tu pourrais au moins…
Il s’arrêta. Au moins quoi ? Lui parler poliment, maintenant qu’il venait d’avouer qu’il l’aimait encore ? Il regarda le début de sa réponse avec l’impression très désagréable de se voir réclamer une récompense.
Ça ne calma pas sa colère pour autant. Il n’avait pas l’habitude que Kate lui parle comme ça. Pendant leur mariage, même blessée, elle trouvait des phrases assez douces pour qu’il puisse les entendre sans interrompre sa journée. Il avait pris cette douceur pour un trait de caractère. La découvrir capable de le traiter d’idiot sans ménagement lui donnait une envie puérile, tenace, de la remettre à sa place.
Il effaça.
Puis il relut le début du message. Celui que son orgueil avait soigneusement contourné.
Avant de me briser le cœur.
Pas « avant de m’agacer ». Pas une soirée gâchée ou un café refusé. Il avait reçu ces mots en même temps que l’insulte, et il n’avait retenu que ce qu’ils faisaient à son amour-propre.
Bravo, Whitmore. Vraiment.
Il posa le téléphone. Le reprit une minute plus tard pour chercher une réponse qu’il n’avait pas. Il n’avait jamais voulu lui faire de mal. Cette certitude, si évidente pour lui, ne semblait l’avoir protégée de rien.
Il n’envoya rien. Ce silence-là lui coûta plus que les trois jours d’attente.
Le mercredi, il vint à Boston pour ses affaires et repartit sans passer chez Astera. Il connaissait ses horaires. Il aurait pu attendre dans le hall, croiser Ethan, s’inventer une raison d’être là. Elle lui avait demandé de la laisser tranquille. Il détestait qu’obéir soit la seule chose qu’il puisse faire pour elle.
Paul le trouva particulièrement odieux à la fin d’une réunion.
— Tu peux refuser une proposition sans expliquer à trois personnes que leur matinée était inutile, lui dit-il, la porte refermée.
— Leur proposition était mauvaise.
— Et elle le restera quand tu auras trouvé un autre endroit où déposer ta mauvaise humeur.
Jack leva les yeux. Paul soutint son regard.
— Elle ne veut plus me parler.
— Pour l’instant, apparemment.
— Tu ne sais pas ce qu’elle a dit.
— Toi non plus, tu ne sais pas ce qu’elle dira la semaine prochaine. Tu sais seulement qu’elle refuse de te voir pour l’instant.
Il aurait préféré une objection qu’il puisse démolir. Il referma son dossier.
La semaine suivante passa presque sans échange personnel. Les équipes mettaient l’accord en place, les documents circulaient, les problèmes se réglaient sans que Kate ait besoin de lui adresser un mot. Il constatait chaque jour qu’elle avait parfaitement organisé sa vie pour se passer de lui.
Le vendredi, il lui demanda seulement s’il pouvait l’appeler.
Je te déteste, Jack. Je n’ai pas envie de passer ma soirée à t’expliquer pourquoi.
Il sentit la phrase avant d’en saisir la nuance. Ce n’était pas de l’indifférence. Un mois plus tôt, il aurait été assez stupide pour s’en réjouir. Ce soir-là, il imagina plutôt la voix avec laquelle elle avait dû la penser.
Je ne te demande pas de me l’expliquer ce soir.
Il n’ajouta rien. Elle non plus.
L’appartement était silencieux. Il avait arrêté de compter les jours comme si une durée raisonnable allait finir par lui donner raison. Ça ne les rendait pas plus courts.
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