Deux signatures
JackIl aurait été facile de demander à ses équipes d’arrondir les derniers désaccords pour obtenir ce dîner plus vite.
Il ne le fit pas.
Il voulait un accord défendable devant des gens qui ne savaient rien de sa honte, de son désir, ni de la robe noire de la première réunion. Westbridge gardait un service rentable. Astera obtenait des garanties réelles et la liberté d’organiser la suite. Des engagements avec un prix, une durée, des limites lisibles par tous, sans intention cachée à découvrir plus tard.
Ce n’était pas du tout ce qu’il voulait en lançant l’offensive.
Il fixa l’arbitrage avec Andrew. Il n’avait aucune raison de transformer un changement de stratégie en confidence.
— Nous ne prendrons pas de part dans Astera dans ce cadre. Les prestations doivent se suffire à elles-mêmes. Tout ce qui ne sert qu’à garder une porte ouverte sur le capital est retiré.
— Ça ne t’empêchera pas de poursuivre d’autres acquisitions ?
— Non.
Kate ne l’avait pas transformé en saint. Il ne devenait pas un autre dirigeant parce qu’elle lui avait montré le prix de ses méthodes sur une entreprise qui comptait pour lui. Mais il devait maintenant choisir ce qu’il était prêt à défendre, en sachant qu’il ne pouvait plus appeler neutre tout ce qui tenait debout dans un tableau.
Le texte partit chez Astera le vendredi. Kate renvoya une dernière remarque le lundi. Jack contesta un mot, accepta la précision, demanda une vérification finale avant mardi. Et à la place d’un commentaire de plus, il lui envoya le nom d’un restaurant.
Il resta devant le message bien plus longtemps qu’il n’en fallait pour réserver.
Le mardi matin, la signature eut lieu dans la salle où il l’avait découverte au bout de la table.
Kate était déjà là, avec Lily, Margaret, Oliver et David. Paul et Andrew accompagnaient Jack. Robe bleu pâle, veste claire, cheveux attachés avec quelques mèches échappées près de la joue. Il la regarda une seconde de trop.
Elle posa son stylo.
— Les chiffres n’ont pas changé depuis hier, Jack.
— Je vérifiais autre chose.
Lily toussa. D’une toux qui n’avait strictement rien à voir avec sa gorge. Kate lui lança un regard bref et revint au document avec un sourire qu’elle ne cacha pas tout à fait.
Ils reprirent l’essentiel. Pas d’entrée au capital. Des prestations limitées dans le temps, des volumes définis, des révisions justifiées, des conditions de sortie liées à des engagements réels. Les désaccords sur la transition avaient été chiffrés et réglés. Kate ne lui avait pas demandé de se ruiner pour prouver son repentir. Elle lui avait demandé d’arrêter de profiter de ce qu’il lui avait lui-même rendu plus difficile.
Jack signa.
Elle prit le document, relut la dernière ligne, signa à son tour.
Il regarda sa main. Une autre table, une autre signature, lui revinrent d’un coup. Ce calme qu’il avait trouvé incompréhensible. Elle ne tremblait pas davantage aujourd’hui. La différence, c’est qu’il avait arrêté de prendre cette maîtrise pour une absence de sentiments.
Margaret rassembla les exemplaires. Lily confirma le calendrier.
Pas de déclaration sur une entente miraculeuse. Ils restaient concurrents, avec un accord qu’il fallait maintenant faire marcher. Jack ressentit une vraie satisfaction professionnelle. Et le soulagement, plus intime, de ne pas avoir eu besoin de perdre son entreprise pour lui laisser la sienne.
Dans le couloir, Lily lui demanda une confirmation sur le calendrier.
— Nous regarderons les prestations, ajouta-t-elle. Pas seulement le document.
— C’est aussi ce que je demande à mes équipes.
Elle le regarda un instant, puis acquiesça. Ils n’avaient aucune raison de s’apprécier davantage. Ils avaient une opération à faire tourner. C’était déjà pas mal.
Il ne lui demanda rien sur Kate. Il savait maintenant à qui s’adresser. Ethan répondait pour l’agenda. Le reste appartenait à la femme qu’il retrouvait ce soir.
Le dîner commença à l’heure.
Kate arriva seule. Robe sombre, plus souple que celles des réunions, cheveux libres. Quand elle retira sa veste, il suivit le mouvement avant même qu’elle s’asseye.
Elle le vit et leva légèrement les sourcils.
— Tu peux regarder. Je préfère ça à une objection inventée sur un contrat signé.
Il rit, se leva pour la saluer, et s’arrêta avant de supposer qu’il pouvait l’embrasser.
Elle lui tendit la main avec une ironie parfaitement visible.
— Bonsoir, monsieur Whitmore.
Il la prit. Ses doigts restèrent un peu plus longtemps qu’une salutation ne l’exigeait.
— Bonsoir, madame Winslow.
Elle ne retira pas sa main tout de suite. Son pouce glissa une fois sur son poignet. Puis elle leva les yeux, avec une lenteur qu’il reconnut.
— Tu as choisi ce restaurant pour pouvoir rester sérieux ?
— J’avais cet espoir.
Elle sourit. Avant de s’asseoir, elle replaça une mèche derrière son épaule et attendit qu’il ait suivi le geste pour lui rendre son regard. Ce n’était ni une distraction ni la politesse d’une femme qui évite un désaccord. Elle lui montrait, très délibérément, qu’elle connaissait son effet.
Il avança sa chaise. Elle tourna la tête juste assez pour que ses cheveux effleurent sa main, puis posa les doigts sur le dossier, sans se presser.
Elle avait décidé de le séduire avant même le premier plat. Il aurait dû se rappeler que ce choix-là ne donnait aucun sens définitif à tous les autres.
Ils s’assirent.
Il lui posa des questions. Pas toutes celles qui l’avaient rongé pendant des mois. Ce qu’elle écrivait en ce moment. Ce qu’elle aimait dans son nouveau rythme. Ce qui l’avait touchée pendant la rencontre avec les lecteurs. Elle répondit à certaines, garda des détails pour elle, le contredit sur un livre et lui reprocha de résumer trop vite une idée qu’il croyait connaître.
Ils eurent un vrai désaccord avant l’entrée.
Il le trouva délicieux. Jusqu’au moment où elle lui prouva qu’il citait un passage dont il avait oublié la fin.
— Tu prends un plaisir déraisonnable à ça.
— Tu pourrais vérifier tes références. Excellente méthode. Je te la recommande depuis plusieurs semaines.
Il regarda son sourire. Pour lui, cette fois. Sans qu’elle ait dû ravaler la moitié de ce qu’elle pensait pour le produire.
La conversation revint un moment à leurs groupes. Jack lui parla d’une petite maison d’édition dont Westbridge envisageait la reprise. Il ne rendit pas la décision plus douce parce qu’elle était en face de lui. L’intérêt du catalogue, la distribution possible, les économies.
Kate écouta jusqu’au bout. Puis posa la question qu’il savait devoir entendre.
— Et les équipes ?
Il dit ce qui pouvait être conservé et ce qui ferait doublon. Elle ne souriait plus. Il sentit le vieux réflexe : conclure vite, avant que le désaccord s’installe au milieu d’une soirée qu’il voulait agréable.
Il le laissa s’installer.
— Tu peux avoir une logique économique cohérente et faire quand même un choix dur pour les gens qui n’auront plus de place après.
— Je ne le conteste pas. Mais laisser l’entreprise perdre de l’argent ne leur garantit pas davantage leur emploi.
— Ce n’est pas la seule alternative. Tu viens de m’expliquer ce que tu peux retirer. J’aimerais savoir ce que tu pourrais développer avec eux avant de décider qu’ils sont un coût en double.
Il reprit deux hypothèses. Elle en écarta une, trop vague, demanda des chiffres sur l’autre, et lui dit clairement qu’elle ne signerait jamais un projet présenté comme ça. Il lui rappela qu’elle ne dirigeait pas Westbridge.
— Je sais. Tu m’en parles, je te réponds. Si tu voulais seulement que je trouve ton raisonnement impressionnant, il fallait me prévenir avant le premier plat.
Il posa sa fourchette, piqué. Puis la regarda. Et se mit à sourire.
— Quoi ?
— Je découvre que je peux passer une bonne soirée sans que tu sois de mon avis.
Kate le regarda un instant, puis reprit son verre.
— Tu avais sûrement quelques souvenirs de ça. Tu les avais rangés trop loin.
Il ne chercha pas à émousser la pointe. Il lui donna un détail nouveau sur l’équipe en question ; elle écouta. Ils n’arrivèrent pas à la même conclusion. Elle ne se sentit pas obligée de lui laisser le dernier mot, et il ne fit pas du sien la preuve qu’elle cherchait à gâcher le dîner.
Quand ils changèrent enfin de sujet, il ressentit un plaisir plus profond que s’il avait gagné. Elle lui avait parlé comme à quelqu’un qu’elle croyait capable d’entendre. Il ne voulait pas abîmer cette confiance minuscule en la confondant avec une obligation de l’approuver.
Ils parlèrent de la maison côtière. Il n’essaya pas de la lui rendre. Il lui demanda seulement s’il restait une chose qu’elle voulait récupérer.
— Non. J’ai pris ce qui comptait.
Il pensa aux bijoux dans son tiroir. Il ne les posa pas sur la table entre eux.
Au dessert, elle demanda des nouvelles de sa mère. Il répondit, et se rendit compte qu’il connaissait des détails de ses journées qu’il aurait été incapable de donner quelques mois plus tôt. Kate le remarqua.
Elle ne le félicita pas. Elle sourit simplement à l’histoire d’Evelyn qui avait enfin retrouvé le nom du pianiste de son concert.
Dehors, la nuit était douce. Kate garda sa veste sur le bras et marcha près de lui. Assez près pour que leurs mains se frôlent une première fois par hasard. Puis une deuxième, sans que ni l’un ni l’autre prenne la peine de l’éviter.
Jack tourna la tête. Elle le regardait.
Il connaissait cette expression. Ses yeux qui descendaient lentement vers sa bouche avant de remonter. Elle n’avait plus besoin de faire semblant de vérifier un dossier ni de chercher une réplique pour justifier les secondes qu’elle y passait.
Elle glissa ses doigts dans sa main.
C’est elle qui avait choisi. Il referma les siens avec une satisfaction qu’il ne réussit pas du tout à cacher.
— Tu as l’air très content de toi.
— Je pourrais essayer de le cacher.
— Tu le ferais très mal.
Elle sourit et, de sa main libre, remit une mèche derrière son oreille. Il regarda le geste. La peau de son cou. Le bord de la robe sous lequel il connaissait si bien la chaleur de ses épaules. Elle le laissa regarder, et revint elle-même à la ligne de sa mâchoire, au col ouvert, à ce sourire qui lui avait fait perdre tant de bonnes résolutions.
Devant l’hôtel, elle ralentit.
Il s’arrêta avec elle, sa main toujours dans la sienne.
Une voiture se rangea plus loin. Le portier descendit une marche pour accueillir un couple. Autour d’eux, la soirée continuait, à une distance qui lui parut presque irréelle.
Kate se rapprocha et posa la main sur sa veste.
— Tu pourrais arrêter de me regarder comme ça, murmura-t-elle.
Un sourire plus lent.
— Tu ne me facilites rien.
— Je n’ai pas très envie de te faciliter quoi que ce soit.
Elle l’avait dit tout près de sa bouche. Il sentit le désir, la pointe de colère qu’elle gardait même là, et ce petit mouvement par lequel elle hésitait à supprimer la dernière distance.
Il l’embrassa.
Elle vint à lui aussitôt, sans laisser le moindre doute sur son envie. Sa main remonta à sa nuque. Il retrouva cette façon qu’elle avait de s’appuyer contre lui quand elle arrêtait enfin de se retenir. Il la serra plus fort, sûr de ses gestes, et elle suivit, avec cette confiance du corps qu’il connaissait mieux que ses pensées.
Quand elle recula, ce fut d’un centimètre à peine.
Il vit ce que ce recul lui coûtait. Ses doigts ne lâchaient pas sa veste. Elle regardait sa bouche comme si partir exigeait une décision qu’elle n’avait plus du tout envie de prendre. Il comprit qu’elle envisageait de lui demander de monter. De franchir avec elle la porte derrière son dos.
La satisfaction lui monta à la tête.
Des semaines à attendre. À retenir ses mains. À subir les fins de conversation qu’elle choisissait et les regards qu’elle lui accordait avant de s’éloigner. Il voulut retrouver, tout de suite, la certitude d’être celui qui savait où ils allaient.
— Tu vois, Kate… dit-il avec un sourire beaucoup trop assuré. On aurait pu s’épargner tout ça si tu avais arrêté plus tôt de faire semblant de ne plus vouloir de moi.
Elle se figea.
Ses doigts quittèrent sa veste avant qu’il comprenne ce qui venait de changer dans son regard.
— Faire semblant ?
Très bas. Presque sans souffle.
Il aurait pu s’arrêter là. Il se sentit au contraire poussé à lui rappeler ce qui venait de se passer, comme si son désir à elle suffisait à prouver qu’il n’avait pas choisi la pire phrase possible.
— Tu sais très bien que…
La gifle partit avant la fin.
Sa tête tourna sous le choc. Il resta une seconde immobile, la joue brûlante, incapable de suivre assez vite le chemin qu’elle venait de faire de son baiser à ce geste.
Kate avait déjà serré sa veste contre elle.
Pas un mot de plus. Il vit la colère sur son visage. Une douleur bien plus difficile à supporter que la brûlure sur sa peau. Et cet effort très net pour ne pas laisser son corps la ramener vers lui.
Puis elle se détourna.
Elle franchit la porte de l’hôtel sans se retourner.
Jack resta sur le trottoir. Il fallut quelques secondes pour que ses propres mots lui reviennent en entier.
Tout ça.
Il avait mis dans ces deux mots le divorce qu’il avait demandé. Les mois où elle l’avait attendu. Les messages auxquels elle avait refusé de répondre. La colère qu’elle n’avait jamais cachée. Les limites qu’il avait dû apprendre à ne plus contourner.
Il venait de lui dire que rien de tout ça n’avait été vrai, puisqu’elle avait encore envie de lui.
Le portier regardait ailleurs avec une application remarquable.
Jack baissa la tête, ferma les yeux et expira entre ses dents.
— Mais quel con…
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