Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 48 sur 78

Sans dossier entre eux

Jack

Le mardi suivant, il eut un mal fou à regarder Kate.

Il la regardait pourtant depuis des semaines. Il connaissait les nouvelles robes, les gestes qui avaient arrêté de s’excuser, sa façon de choisir un mot avant de le lui opposer. Mais il avait maintenant sa voix du vendredi dans la tête. Et j’ai envie de toi. Sans détour. Et la certitude qu’elle savait exactement ce qu’il imaginait quand il se taisait.

Elle entra en pantalon noir et veste claire, salua les équipes et s’assit en face de lui. Le chemisier sous la veste découvrait juste assez la base de sa gorge pour qu’il le remarque dans la seconde.

Elle vit son regard. Un sourire si bref que personne d’autre n’aurait pu lui donner un sens.

La réunion fut sérieuse. Andrew et Oliver sur les coûts, David et Martin sur les contraintes, Paul et Margaret sur les clauses, Lily à la baguette. Aucun des deux patrons ne pouvait prendre un raccourci sans que quelqu’un réclame les données.

Restaient la répartition de certains frais et un mécanisme de sortie que Kate jugeait encore trop favorable à Westbridge. Jack refusa deux demandes. Elle lui opposa les chiffres, ses alternatives, et une question toute simple sur ce qu’il comptait réellement vendre.

Il dut séparer le risque qu’il prenait de l’avantage qu’il voulait garder parce qu’il avait l’habitude de le garder.

Il détesta l’exercice.

— On ne va pas négocier tous les contrats de mon groupe sur la base de ce qui te paraît suffisamment élégant.

Elle releva les yeux.

— Je ne négocie que le mien. Tu peux garder les autres pour ceux qui acceptent de les signer.

Un de ses collaborateurs plongea le nez dans ses notes. Jack sentit la réplique trop rapide lui monter aux lèvres et prit le temps de relire.

Elle avait choisi son terrain. Elle pouvait quitter cette négociation sans mettre son entreprise en danger. Elle le savait. La solidité de sa position lui plaisait presque autant qu’elle l’exaspérait.

Ils finirent par deux variantes à chiffrer pour le lendemain.

Les équipes sortirent. Kate resta répondre à un message. Jack rangea plus lentement qu’il ne l’aurait fait sans elle.

— Tu as encore une objection ?

— Plusieurs. Aucune qui justifie de retenir tout le monde.

Elle posa son téléphone.

— Alors vas-y.

Il reprit le mécanisme de sortie. Elle le laissa finir, puis lui montra ce qu’il avait négligé.

— Tu calcules la compensation comme si on quittait un service que tu avais développé uniquement pour nous. Une partie de ces capacités était prévue avant notre accord. Je ne vais pas financer deux fois l’organisation de ton propre réseau.

Il regarda la feuille.

— Tu ne laisses passer aucun avantage.

— Tu ne renonces à aucun sans qu’on le relève. On gagne du temps en admettant les deux.

Il sourit malgré lui.

Elle s’adossa à la table, le dossier posé près de sa hanche. Ses cheveux glissèrent sur son épaule ; elle les repoussa d’une main. Il se rappela leur texture entre ses doigts avec une précision qui lui fit perdre l’argument suivant.

— Tu as terminé ?

Il la regarda dans les yeux.

— Sur cette clause. Pour aujourd’hui.

— C’est presque une victoire complète.

— Tu pourrais avoir la modestie de t’en contenter.

Elle rit doucement.

Il aurait pu rester là une heure à provoquer ce son. Il le comprit assez clairement pour arrêter de chercher une autre ligne dans le dossier.

— Je n’ai aucune envie de partir.

Le sourire de Kate s’effaça.

Elle le regarda. Il lui restait plusieurs pas à faire pour être près d’elle. Il ne les fit pas.

— Je ne vais pas inventer un autre désaccord pour rester.

— Tu commences à manquer d’arguments ?

— J’en ai. Aucun n’est la raison pour laquelle je te regarde depuis cinq minutes.

Ses yeux descendirent sur sa bouche. Remontèrent. Si visiblement qu’il dut serrer le stylo pour ne pas s’approcher trop vite.

— Pose ça, dit-elle.

Il regarda le stylo. Le posa sur la table. Attendit.

Kate quitta le bord du meuble et vint jusqu’à lui. Sans cette hésitation qu’il avait parfois prise pour de la douceur. Ses yeux sur son col. Sur sa gorge. Sa main qui se leva et s’arrêta contre le revers de sa veste.

Il ne bougea pas.

— Tu as toujours cette façon de te tenir, murmura-t-elle.

— Laquelle ?

— Comme si tu savais que les gens vont venir à toi.

Ça lui fit mal. Juste avant qu’il réalise que sa main, elle, restait là.

— Je peux apprendre à attendre sans rien supposer.

Elle soutint son regard, puis fit glisser ses doigts le long du col de sa chemise. À peine. Il le sentit comme si personne ne l’avait jamais touché à cet endroit.

— Je suis encore en colère.

— Je sais.

— Ne réponds pas comme si tu attendais que j’aie fini pour passer à autre chose.

Il baissa un peu la tête. Sans franchir la distance.

— Je t’écoute.

Elle le regarda si longtemps qu’il cessa même de préparer la phrase suivante.

Puis elle l’embrassa.

Une seconde de stupeur. Puis la mémoire, avant la pensée.

Sa main trouva sa taille. L’autre remonta dans son dos. Kate se pressa contre lui, les doigts refermés sur sa veste, et cette réponse-là lui arracha le peu de patience qui lui restait.

Il reprit le baiser. Plus sûr. Plus profond. Il connaissait l’inclinaison de son visage, ce petit mouvement par lequel elle revenait chercher sa bouche dès qu’il s’écartait d’un souffle. Il posa la main sur sa nuque ; elle le laissa mener, la tête renversée, les doigts déjà perdus dans ses cheveux.

Il avait oublié. Non. Il n’avait rien oublié du tout. Il s’était seulement interdit de s’en souvenir.

Des mois. Des mois sans ce goût-là. Sans le poids de ses mains à elle. Sans ce soupir qu’elle avait contre sa bouche, ce son minuscule qu’il aurait reconnu entre mille.

Ici, ils n’avaient aucune langue nouvelle à apprendre. Elle connaissait ses mains. Il connaissait sa façon de retenir son souffle juste avant de l’attirer plus près. Ils n’avaient jamais manqué de réponses à cet endroit de leur mariage. Leurs corps savaient. Leurs corps avaient toujours su mieux qu’eux.

Kate fit un pas. Plus de distance du tout. Il la suivit, la cala contre lui, contre le rebord de la table, et l’embrassa encore, plus lentement, avec l’intention très nette de lui faire oublier tout ce qui traînait sur cette table.

Elle répondit avec une impatience qui lui prouva qu’elle avait parfaitement compris.

Sa main glissa sur sa chemise, remonta au col ouvert, puis à sa nuque. Il aurait reconnu ce chemin dans le noir. Le désir le traversa, brutal : reprendre entièrement les choses en main, la garder là jusqu’à ce qu’elle n’ait plus aucune envie de décider où ça devait s’arrêter.

Il s’interdit d’en faire un droit. L’effort lui serra la mâchoire quand elle s’écarta juste assez pour regarder sa bouche sans le lâcher.

Elle le vit.

Un sourire, à peine, sur ses lèvres gonflées. Et elle revint l’embrasser avant qu’il puisse en faire autre chose qu’une raison de la vouloir davantage.

Encore. Et encore. Plus fort, cette fois, ses doigts à elle tirant doucement sur ses cheveux, son corps arqué contre le sien, sa respiration à lui devenue un problème qu’il n’avait plus du tout envie de résoudre…

Le téléphone vibra sur la table.

Ils l’entendirent tous les deux. Kate garda la main dans ses cheveux une seconde de plus. Il espéra qu’elle allait ignorer le bruit. Comme lui, si souvent, l’avait laissée choisir entre attendre son retour et l’attendre à trois mètres d’elle.

Deuxième vibration.

Elle tourna les yeux vers l’écran.

— Laisse sonner, murmura-t-il contre sa bouche.

Elle revint à son visage. Il savait déjà ce qu’elle avait entendu dans sa voix. Un homme qui trouvait très simple de mettre le monde en pause dès qu’il voulait qu’on reste avec lui.

— Je vais répondre.

Il desserra les mains quand son corps annonça qu’elle allait s’écarter. Sans douceur excessive. Furieux de devoir rendre la distance alors qu’elle venait de l’abolir aussi franchement.

Kate lui effleura encore le col. Juste assez pour lui montrer qu’elle sentait sa contrariété. Puis elle prit le téléphone.

— Oui, Ethan.

Le prénom lui fit un effet qu’il n’avait aucune envie d’examiner maintenant.

Elle écouta, passa une main dans ses cheveux et reprit d’une voix presque calme :

— Passe-moi David. On attendait sa confirmation avant ce soir.

Jack resta près de la table. La bouche brûlante. Le cœur trop rapide. Les doigts de Kate encore imprimés sur sa nuque. Elle parlait déjà d’un engagement à confirmer, d’une limite à ne pas dépasser, d’un document à envoyer avant demain.

Il avait fait ça pendant six ans. Répondre parce qu’il fallait répondre. Attendre qu’elle comprenne. Reprendre la soirée en supposant qu’elle était restée exactement où il l’avait laissée.

Le reconnaître ne rendait pas l’autre côté plus agréable à vivre.

L’appel dura moins d’une minute. Elle raccrocha, posa le téléphone et le regarda.

— Tu n’as pas l’air content.

— Tu t’attendais à ce que je le sois ?

— Je me rappelle avoir dû faire bonne figure très souvent.

La pointe. Et derrière, le sourire qui menaçait encore. Elle avait voulu ce baiser. Elle le voulait toujours ; il le voyait à sa respiration, à ses yeux qui revenaient sur sa bouche. Elle choisissait pourtant de le laisser attendre. Et ce choix l’agaçait bien plus que le téléphone.

Il fit un pas.

— Tu sais très bien que tu préfères quand tu me laisses faire.

Elle leva le visage vers lui sans reculer.

— Pour certaines choses, oui. Tu as toujours trouvé pratique d’oublier les autres.

Il s’arrêta. Elle venait de poser la limite sans retirer l’aveu.

Il avait envie de la reprendre dans ses bras, de lui arracher ce calme qu’elle mettait entre eux alors que tout son corps disait l’inverse. Il resta assez près pour qu’elle sache ce qu’il retenait. Assez loin pour qu’elle n’ait pas à le repousser.

Kate tendit la main et remit à plat le col qu’elle avait froissé. Le bout de ses doigts traîna une seconde sur sa gorge.

— Tu n’es pas obligé d’aimer attendre, murmura-t-elle. Tu peux juste le faire.

Il la regarda avec une exaspération si franche qu’elle sourit pour de bon.

— Tu prends goût à me donner des ordres.

— Je prends goût à ne plus organiser toutes mes envies autour des tiennes.

Un bref mouvement vers elle, arrêté avant de devenir quoi que ce soit. Elle le vit aussi. Elle lui en laissa la maîtrise. Puis elle retira sa main.

— Ce baiser ne répond pas au reste.

Il baissa les yeux sur le dossier. La clause entourée était toujours là.

— Et je veux toujours la correction demain.

Un rire incrédule.

— Tu vas vraiment reprendre cette ligne maintenant ?

— Oui. Je n’ai pas arrêté de la refuser pendant que je t’embrassais.

Il la fixa. Partagé entre l’envie de la contredire et celle de la ramener contre lui assez vite pour lui couper l’envie de savourer sa retenue.

— Tu auras une proposition. Pas une capitulation.

— C’est exactement ce que j’attends.

Elle ramassa ses pages. Il aurait voulu qu’elle soit moins belle en reprenant l’initiative. Moins consciente de l’effort qu’il faisait pour ne pas prolonger l’instant à sa place.

À la porte, elle se retourna. Un dernier regard. Lent. Sans la moindre prétention à l’indifférence.

Il resta seul avec l’envie de la suivre, et la certitude que s’il le faisait maintenant, il perdrait bien plus que les minutes qu’elle venait de lui reprendre.

Il ne lui envoya pas de message.

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