Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 47 sur 78

Il avait appris à regarder

Jack

Il sut qu’il avait repris un peu d’avantage quand elle ne répondit pas tout de suite.

Le texte était presque prêt. Restait une partie des flux futurs, trop incertaine pour qu’il accepte le tarif demandé. Andrew avait établi trois scénarios. Kate avait démonté le premier, fait préciser le deuxième, et s’était arrêtée sur le troisième.

— Celui-ci n’est pas compatible avec notre calendrier.

— Il l’est si vous acceptez de déplacer cette préparation, répondit Martin en montrant l’écran. David et moi avons vérifié les opérations. Aucun transfert supplémentaire sur cette phase.

Elle tourna la tête vers son directeur. Il confirma, avec une réserve précise. Jack l’avait prévue, cette réserve, et proposa la condition qui permettait de la traiter.

Kate relut.

Il ne chercha pas son regard pour savourer le silence. Il laissa son offre se défendre avec ses chiffres. Elle était assez bonne pour ça.

— On va vérifier l’effet sur les équipes. Sur le coût, c’est défendable.

— Merci.

Elle leva les yeux sur lui.

Il eut un léger sourire. Elle le vit, et retrouva aussitôt cette expression qui lui donnait envie de pousser un peu plus loin.

— Ça ne change rien au mécanisme de sortie.

— Je n’ai pas encore essayé de t’en parler.

— Tu avais l’air de te préparer.

Les deux directeurs financiers échangèrent un regard qui n’avait rien d’amusé. Ils avaient une autre séance à mener, et très peu d’intérêt pour le plaisir particulier que leurs patrons trouvaient à se contredire.

La réunion se termina sur de vraies vérifications. Jack ne transforma pas l’ouverture en nouvelle exigence. Il voulait qu’elle voie ce qu’il savait proposer quand il ne cherchait pas seulement à exploiter un obstacle.

Il resta après le départ des équipes, à sa demande à elle, pour une conséquence sur le calendrier. Elle avait encore une heure avant son entretien suivant.

— Tu es très content de toi, observa-t-elle.

— J’ai présenté une solution qui fonctionne et tu as été obligée de le dire. Laisse-moi savourer.

Elle leva un sourcil.

Il retira sa veste, la posa sur le dossier d’une chaise et retroussa ses manches. Aucune nécessité. Il avait vu ses yeux suivre ce geste assez souvent pour savoir exactement ce qu’il faisait.

Cette fois, il la regarda pendant qu’il le faisait.

Kate s’en aperçut.

— Tu comptes vraiment travailler comme ça ?

— En chemise ? Ça m’arrive.

Un petit rire agacé. Elle baissa les yeux sur la page. Son propre désir répondit à ce bref effort de concentration. Il connaissait maintenant assez la différence entre son calme et son indifférence pour ne plus les confondre.

Ils reprirent le calendrier. Il donna une réponse précise, attendit qu’elle ait noté, et se pencha légèrement pour montrer un chiffre. Pas assez près pour l’obliger à bouger. Assez pour respirer son parfum et voir sa main s’arrêter une seconde sur le stylo.

Il recula après avoir montré la ligne.

Elle releva les yeux.

— Tu n’es pas subtil.

— Je t’ai vue choisir des moments très intéressants pour croiser les jambes pendant nos réunions. On pourrait peut-être arrêter de s’attribuer toute l’innocence à tour de rôle.

Le rouge lui monta aux joues. Léger, mais bien visible.

Il n’avait pas eu besoin de la toucher pour ça. Le plaisir lui rendit une assurance qu’il croyait avoir perdue avec leur mariage.

— Tu peux me désirer et lire correctement un calendrier. Je ne vais pas baisser mes exigences pour t’aider à te concentrer.

— Ce n’est pas moi qui ai arrêté d’écrire.

Kate regarda sa main immobile sur la feuille. Puis lui.

Il attendit, avec un sourire qu’elle lui aurait reproché autrefois si elle s’était autorisée à le faire.

Elle posa le stylo.

— Très bien. Tu as gagné une seconde de distraction. Tu veux que ce soit inscrit au compte rendu ?

Il éclata de rire.

Elle sourit malgré elle. Et ce sourire lui donna beaucoup plus que le petit avantage qu’il était venu chercher.

Le silence changea entre eux. Il ne le remplit pas avec une nouvelle objection. Elle ne reprit pas son dossier.

— Je me souviens de la première fois où tu m’as regardé comme ça.

— Tu te souviens de beaucoup de choses, depuis quelque temps.

— Celle-là, je ne l’avais jamais oubliée. Tu m’avais fait porter des cartons et tu faisais semblant de vérifier que je n’allais pas les laisser tomber.

Elle baissa les yeux. Un sourire plus lent au coin de la bouche.

— Je vérifiais vraiment.

— Pas seulement les cartons.

Il la vit retenir une réponse. Puis décider de ne plus la retenir.

— Tu étais beau. Tu le savais. Tu avais l’air tellement habitué à obtenir ce que tu voulais que j’ai eu envie de te faire travailler un peu avant de te laisser croire que ça m’intéressait.

Le désir se mêla à quelque chose de plus ancien. Le plaisir de cette femme qui n’avait jamais été impressionnée par les mêmes choses que les autres.

— Ça m’avait plu.

— Tu t’es ensuite beaucoup plaint des complications.

Le rappel resta entre eux. Il ne le repoussa pas.

— Je suis capable d’aimer quelque chose et de me comporter très mal quand ça cesse de m’arranger.

— Tu commences à le reconnaître.

Il acquiesça.

Elle reprit le dossier. Il ne protesta pas contre cette façon de ne pas lui donner toute la suite sous prétexte qu’il avait trouvé une phrase juste.

Ils finirent le calendrier.

Au moment de partir, il la regarda ranger ses pages. Elle leva les yeux avant qu’il parle.

— Tu as encore quelque chose ?

— Plusieurs choses. Aucune qui vaille que tu rates ta prochaine réunion.

Un silence. Puis ce sourire qui le faisait revenir à Boston avec des objections mieux préparées qu’il ne l’aurait jamais admis.

— On avance, Jack.

Il ne demanda pas de quel côté de la table.

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