Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 46 sur 78

Chez elle

Katherine

Le vendredi, Kate passa la matinée à écrire et l’après-midi à lire des pages qui n’étaient pas les siennes.

Une autrice dont Lily lui relayait autrefois les doutes voulait parler de son prochain contrat. Désormais, Kate pouvait lui répondre elle-même. Elle relut les questions, organisa un appel, et laissa son interlocutrice finir la première sans montrer qu’elle connaissait déjà une partie de la réponse.

Ça lui plut. Beaucoup.

Sortir de l’anonymat n’avait pas seulement ajouté des photos et des demandes d’interview. Ça ouvrait des conversations qu’elle avait longtemps reçues par d’autres voix. Certaines la fatiguaient. D’autres lui rappelaient pourquoi elle avait voulu faire grandir cette maison.

Elle appela ensuite Lily, qui avait enfin accepté un troisième dîner avec l’homme au chien et prétendait que ce n’était pas une information.

— Tu m’as envoyé le nom du restaurant et tu m’as demandé quelle robe mettre.

— Pour des raisons logistiques.

— Je reconnais la méthode. Elle circule beaucoup dans mes appels récents.

Lily éclata de rire.

— Et toi ? Whitmore ?

Kate regarda la tasse grise posée près de l’écran.

— On discute. On se dispute. Il ne s’excuse pas. Il commence à changer certaines de ses décisions et à supporter que je refuse les autres. Et ça m’énerve de le remarquer.

— Tu préférerais qu’il ne change rien ?

— Je préférerais ne pas avoir envie de lui chaque fois qu’il ouvre le col de sa chemise.

Une seconde de silence. Puis un fou rire à l’autre bout du fil.

— Ça a le mérite d’être une objection précise.

— Tu pourrais faire preuve d’un peu de compassion.

— Je compatis énormément. Pauvre chérie, coincée face à un homme sublime qui commence à tenir compte de ce que tu dis, et qui te laisse libre de ne rien lui donner du tout. Quelle tragédie. Tu veux que j’ajoute une critique de ses chemises ?

Kate sourit.

— Non. Elles sont bien coupées.

— Évidemment. Ça aurait été trop simple.

Après l’appel, Kate alla marcher. La fin de l’été commençait à changer la lumière sans vraiment rafraîchir les journées. Elle connaissait le chemin, ses détours, l’endroit où elle aimait s’arrêter. Elle n’y cherchait pas la solution de son mariage. Elle avait juste besoin de bouger après des heures assise.

Elle rentra, fit quelques courses en ligne, prépara son dîner. Ruth passerait la semaine suivante avec le jardinier : les arbres près de la terrasse avaient besoin d’une taille légère, le citronnier d’un plus grand pot. Elle avait voulu ce confort-là aussi. Pouvoir vivre ici sans que chaque journée devienne une liste de corvées.

À vingt heures, Jack lui envoya une remarque sur une phrase du projet de contrat.

Kate leva les yeux au ciel.

Tu as déjà eu la réponse de Lily sur cette ligne.

J’espérais obtenir une réponse plus agréable de toi.

Elle rit avant d’avoir décidé de le faire.

Tu manques de données pour soutenir cette hypothèse.

Quelques secondes.

Je peux appeler ?

Elle regarda le téléphone. La terrasse vide. Le livre qu’elle comptait ouvrir.

Oui. Et tu peux arrêter de demander la permission pour chaque appel. On a posé les règles avec Margaret. Je sais ne pas décrocher, je sais raccrocher. À toi de supporter la réponse sans insister.

L’appel arriva presque aussitôt.

— Tu trouves ça excessivement drôle, dit-il en guise de bonsoir.

— Découvrir que ma réponse peut être moins agréable que celle de Lily ? Oui. Un peu.

— Elle m’a renvoyé quatre remarques sur un paragraphe.

— J’en avais cinq. Je l’ai laissée choisir.

Il rit, et la conversation changea de ton.

Dix minutes de contrat. Elle tint bon sur la ligne litigieuse, accepta de modifier un terme qui posait réellement problème, et refusa de traiter une nouvelle demande avant lundi.

— Tu ne travailles pas ce week-end ?

— J’écris demain matin. Le reste dépendra de moi.

Il ne posa aucune question pour retrouver son adresse. Elle le remarqua encore. Elle détestait de moins en moins le remarquer.

— Tu es à ton bureau ? demanda-t-elle.

— Chez moi.

Elle le vit immédiatement. La lampe allumée. La chaise tournée de biais. La veste jetée ailleurs. Les manches sûrement remontées. Elle connaissait sa façon de tenir le téléphone quand il se levait pour aller à la fenêtre.

— Quoi ? demanda-t-il.

— Rien.

— Tu viens de te taire comme si tu avais quelque chose à ne pas dire.

Kate appuya l’épaule contre le dossier du fauteuil.

— J’imaginais exactement comment tu es assis.

Il ne répondit pas tout de suite.

Elle sourit. Elle savait très bien ce qu’elle venait de lui donner.

— Et ? finit-il par demander.

— Tu as enlevé ta veste et remonté tes manches. Tu vas te lever dès que la conversation te donnera envie de marcher.

Un léger bruit. Il venait de se lever.

Ha.

— C’est agaçant, dit-il.

— Quoi donc ?

— Que tu me connaisses si bien alors que moi je ne sais pratiquement rien de toi.

Le sourire s’effaça. Elle regarda la forêt derrière la vitre.

— Tu savais certaines choses.

— Je voudrais garder celles-là. Et apprendre les autres.

Elle ferma les yeux.

Ce serait tellement plus simple s’il restait maladroit. Elle aurait des réponses prêtes. Des endroits où s’arrêter sans que ça ressemble à de la peur.

— Je suis encore très en colère, Jack.

— Je sais.

— Et j’ai envie de toi. Je ne te le dis pas pour que tu décides qu’une partie de la conversation est enfin gagnée. Je te le dis parce que je n’ai plus envie de prétendre le contraire chaque fois que tu me regardes.

Sa respiration changea. Rien d’exagéré. Une seconde retenue, qui lui fit un effet presque plus intime qu’un geste.

— Tu ne devrais pas me dire ça aussi loin de moi.

Le désir lui répondit jusqu’au bout des doigts.

— Tu vas devoir apprendre à vivre avec cette distance aussi.

Un silence. Puis, plus bas :

— Je ne viendrai pas la réduire sans que tu le demandes.

Elle laissa la phrase exister. Ce n’était pas une grande déclaration. C’est justement pour ça qu’elle pouvait l’entendre.

Ils parlèrent encore un peu, de choses ordinaires. Le livre posé sur sa table. Le dîner qu’il n’avait pas encore pris. Une réunion qui avait duré trop longtemps. Kate ne s’en servit pas pour lui reprocher toutes les précédentes.

Quand ils raccrochèrent, elle resta un moment dans le fauteuil.

Elle ne lui avait rien promis. Elle avait juste passé une partie de sa soirée à le vouloir sans taire sa colère. C’était nouveau, ça aussi.

Le samedi, Nora appela pour une question sur le manuscrit.

Elles travaillèrent sur une scène trop expliquée. Kate avait donné à son héroïne une décision nette, puis ajouté plusieurs paragraphes pour que le lecteur n’ait aucun doute sur ses bonnes raisons. Nora lui demanda simplement si elle voulait que cette femme soit comprise, ou qu’on ne puisse jamais rien lui reprocher.

Kate relut et coupa la moitié.

— Je vais finir par t’interdire d’appliquer ce que tu sais de moi à mes pages.

— Je fais exactement l’inverse. Je lis les pages. C’est toi qui tiens à m’expliquer chaque précaution que tu y as mise.

Elle rit. Elle avait besoin de ce travail-là. D’une conversation où le nom de Jack n’était ni une question ni une réponse.

Elles parlèrent des lecteurs. Certains cherchaient maintenant Kate dans tous les personnages ; d’autres avaient peur de perdre Jane Wilkins derrière une photo. Kate comprenait la curiosité. Elle n’avait pas l’intention d’y consacrer sa vie. Les prochains livres resteraient la meilleure réponse.

Elle n’avait pas l’impression d’être moins autrice parce qu’on reconnaissait son visage. Elle avait seulement plus de décisions à prendre sur ce qu’elle donnait et ce qu’elle gardait.

Le désir de Jack entrait dans cette catégorie. Elle pouvait le lui dire sans lui promettre une maison commune, un pardon ou une nouvelle alliance.

En rentrant, elle trouva un message de ses équipes et une photo de Lily avec un chien beaucoup trop grand sur les genoux. Légende : Je précise que ça ne signifie rien.

Kate répondit que l’animal avait visiblement une autre interprétation et rangea son téléphone.

Sa vie était assez pleine pour accueillir une conversation avec Jack sans lui rendre toute la place. C’était cette différence-là qu’elle tenait à garder, maintenant qu’elle attendait le mardi avec une impatience qui ne lui déplaisait plus tant que ça.

Le lendemain, elle écrivit mieux qu’elle ne l’avait fait depuis des jours.

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