Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 45 sur 78

Une objection solide

Jack

La semaine suivante, Jack trouva une erreur dans leur simulation commune.

Pas une faute qui lui permettrait de triompher. Un enchaînement de dates incompatible avec le temps réel de manutention. Il fit vérifier, demanda les données du site, attendit d’avoir mieux qu’une intuition avant d’envoyer sa note.

Kate répondit une heure plus tard.

C’est juste. On corrige. Tu as un créneau mardi avec les équipes ?

Il relut la première phrase deux fois.

Elle ne lui refusait pas la raison quand il l’avait. Elle lui refusait seulement le confort de croire qu’il pouvait l’obtenir par le ton, le statut ou l’habitude. Il commençait à mesurer combien de leurs anciennes conversations avaient reposé sur ce confort-là.

Le mardi, la réunion avait déjà commencé quand il entra. Kate écoutait David. Lily prenait des notes. Oliver et Andrew avaient les chiffres ouverts, Paul et Margaret les clauses. Martin confirmait les délais du site.

La robe de Kate était bleu sombre. Simple. La jupe suivait ses jambes quand elle se levait pour montrer une ligne à l’écran. Jack regarda le tableau. Puis la main qui tenait le stylo. Puis il s’obligea à revenir au tableau.

Ils travaillèrent une heure. Il dut justifier plusieurs hypothèses et renoncer à une simplification qui aurait fait porter trop de contraintes à Astera. Kate le contredit sur deux points, lui donna raison sur le troisième, et fit préciser le quatrième par quelqu’un qui connaissait le site mieux qu’eux deux réunis.

Il reconnut cette autorité-là avec un respect qui n’avait plus grand-chose à voir avec l’admiration vague qu’il avait eue pour une propriétaire mystérieuse. Elle n’avait pas besoin de répondre à tout. Elle savait ce qui lui revenait dans la décision et ce qu’elle devait écouter avant de la prendre.

À la fin, les équipes sortirent préparer une version corrigée. Lily fut appelée ailleurs. Il resta seul avec Kate devant un écran qui n’affichait plus qu’un calendrier presque vide.

— Tu aurais pu m’envoyer le tableau sans venir.

— Tu m’as invité à cette réunion.

Elle sourit, obligée de lui laisser celui-là.

Ce sourire. Sa façon de mordre à peine l’intérieur de sa joue pour le retenir. Il l’avait vu au tout début, quand il cherchait encore comment lui plaire sans supposer qu’elle l’attendait.

Il se rappela leur première conversation, à la vente de livres. Elle lui avait demandé s’il comptait regarder les cartons ou les porter. Il avait aimé qu’elle le fasse travailler avant de lui demander son nom.

— C’est ça qui m’avait plu chez toi.

Kate leva les yeux.

— Trouver une erreur dans un calendrier ?

— Que tu me fasses travailler avant d’envisager quoi que ce soit d’autre.

Elle le regarda. Puis baissa les yeux sur ses pages.

— Tu aurais pu continuer à aimer ça.

— Je n’ai pas arrêté de l’aimer. Je crois que j’ai arrêté de chercher où c’était passé.

La réponse ne lui suffit pas ; il le vit. Elle avait raison de ne pas le laisser transformer son manque d’attention en mystère dont elle aurait dû lui fournir les indices.

— Je t’ai moins écoutée. C’est plus exact.

Elle acquiesça. Sans le féliciter.

Il aurait voulu lui demander si ça pouvait encore changer, entre eux. Il choisit une question sur ce qu’ils pouvaient réellement décider aujourd’hui.

— Pourquoi laisser autant de revenus aux auteurs alors que tu pourrais investir plus vite en en gardant davantage ?

Kate s’adossa.

— Parce que je ne suis pas obligée de construire la plus grosse entreprise au rythme le plus rapide. Je veux que les auteurs restent parce qu’ils vivent de leur travail et qu’ils savent ce qu’ils signent. Et ça m’a donné un avantage sur toi. Je ne vais pas te le présenter comme un sacrifice.

— Et le jour où ce choix te coûte une expansion ?

— Je choisis l’expansion que je peux financer. Toi, tu fais d’autres arbitrages. C’est pour ça que nos boîtes ne se ressemblent pas.

Il posa son stylo.

— Tu sais que je ne vais pas annoncer demain les mêmes taux à tout Westbridge.

— Je ne t’ai pas demandé de devenir mon double pour me vendre des prestations correctes.

Il sourit.

— Tu n’aurais aucune envie de discuter avec ton double.

— J’aurais beaucoup moins de patience. Elle connaîtrait déjà les objections.

Il rit. Elle rit avec lui.

Le son changea la pièce.

Il se rendit compte qu’il cherchait ce moment-là depuis des semaines. Kate qui ne mesurait pas le volume de son rire. Qui ne vérifiait pas son visage à lui avant de finir une remarque. Qui pouvait être tranchante sans se précipiter pour réparer l’effet.

Elle le surprit en train de la regarder et s’arrêta net.

— Quoi ?

— Rien qui ne gâcherait pas ce moment.

Elle soutint son regard, puis rangea une feuille. Trop lentement.

Ses doigts. La ligne de son poignet. L’absence d’alliance. Le manque lui revint par ce minuscule endroit. Il aurait voulu poser sa main à côté de la sienne et attendre qu’elle décide de la toucher.

Il ne le fit pas.

Elle se leva et alla jusqu’à la fenêtre regarder son téléphone. Il suivit la façon dont la robe se tendait à peine quand elle passait son poids d’une jambe sur l’autre. Elle le vit dans le reflet.

— Tu ne travailles plus du tout, dit-elle sans se retourner.

— Je sais.

Elle revint, sourcils légèrement levés.

— Au moins, on a réglé la partie où tu fais semblant de chercher un chiffre.

— Tu préfères que je mente ?

Le sourire disparut de son visage.

— Je préfère savoir ce que tu as en tête.

Il se leva lentement.

— J’ai envie de toi. C’est dans ma tête depuis que je t’ai vu passer la porte de cette salle il y a trois mois.

Elle inspira. Un mouvement infime. Il ne le rata pas.

— Ce n’est pas nouveau.

— Non. Le dire sans attendre que tu me facilites les choses, ça l’est un peu plus.

Ils restèrent debout, chacun d’un côté de la table.

Il aurait pu s’approcher. Faire du silence une permission. Il connaissait trop bien son talent pour lire une invitation dans tout ce qu’il désirait.

Kate prit son dossier.

— Le texte corrigé demain. Avec la vraie chronologie.

Il hocha la tête.

Elle alla jusqu’à la porte, se retourna.

— Et arrête de faire semblant de ne pas regarder quand je le vois très bien. Ça m’agace encore plus que le reste.

La porte se referma sur le dernier mot.

Il resta seul dans la salle et se mit à sourire comme un homme qui vient de perdre une discussion avec un plaisir très difficile à défendre devant son conseil d’administration.

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