La clause et le reste
KatherineLe mercredi suivant, Kate choisit la jupe noire en pensant à la tête de Jack quand il verrait la proposition corrigée.
Puis elle pensa à la tête qu’il ferait en voyant ses jambes.
Les deux pensées lui plurent. Chemisier sans manches, cheveux ramenés sur une épaule. Elle se regarda dans le miroir de la suite et aima ce qu’elle voyait. Elle aimait surtout ne plus réserver ses plus jolis vêtements aux soirées où elle l’accompagnait sans avoir sa place dans la conversation.
À dix heures, les deux équipes reprirent les seuils et les volumes. Paul et Margaret firent préciser deux formulations ; Oliver et Andrew repartirent chiffrer une variante avec David et Martin. Kate accepta de rester vingt minutes avec Jack pour régler le désaccord de principe.
— Ce seuil est trop bas, annonça-t-il en guise de bonjour.
— Bonjour à toi aussi. Assieds-toi et montre-moi le calcul.
Il le montra. Le seuil fixait les volumes qu’Astera pourrait faire circuler ailleurs sans toucher à la base tarifaire. Jack voulait de la prévisibilité. Kate voulait garder la liberté que l’épisode Meridian lui avait appris à défendre bec et ongles.
Ils avaient tous les deux de bonnes raisons. Ça rendait la dispute bien plus vive que s’il avait simplement essayé de lui refiler une mauvaise clause.
— Tu veux réserver une capacité sans me garantir ce qui la remplira.
— Je garantis ce qui est dans la colonne. Le reste, c’est une activité que je peux développer autrement.
— En utilisant l’accès au réseau pour financer ta sortie.
— En payant chaque prestation que j’utilise. Je ne te demande pas de me parrainer.
Il se renversa dans le fauteuil. Son regard descendit quand elle croisa les jambes, puis remonta.
L’effort. La mâchoire un peu plus tendue. Le stylo qui tournait entre ses doigts. Elle posa le sien, très calmement, et attendit.
— Tu le fais exprès.
— De maintenir le seuil ? Oui.
Un rire bref.
— Tu sais très bien de quoi je parle.
Kate se leva pour prendre un document sur le meuble derrière elle. Son regard suivit le mouvement. Une satisfaction chaude, presque insolente, lui remonta le long du dos. Elle revint poser devant lui le calcul qu’il n’avait pas demandé.
— Je sais que tu regardes. Ça ne change pas le chiffre.
Il leva les yeux, pris de court par la franchise.
— Tu avais toujours ce genre de réponse en réserve, et tu la gardais pour toi ?
Elle posa les mains sur le bord de la table.
— Beaucoup plus souvent que tu ne l’imagines.
Il la regarda un peu trop longtemps.
Puis il reprit la feuille et lui opposa un coût qu’elle avait estimé autrement. Elle écouta, demanda une précision, et comprit qu’il avait de vrais éléments en plus.
Elle refusa quand même la conclusion qu’il en tirait.
— Tu ne peux pas transformer chaque risque que tu repères en liberté que je dois te céder.
— Et toi, tu ne peux pas faire de chaque engagement une tentative de te posséder.
Elle se redressa d’un coup.
— Fais attention.
Il le vit. Il continua quand même.
— On discute d’un contrat, Kate. À un moment, il faut accepter que Westbridge ne travaille pas seulement pour te rassurer.
— Je ne t’ai jamais demandé de me rassurer. Je t’ai demandé une offre qui ne te permette pas de rendre mon développement dépendant de ton humeur. Tu es particulièrement mal placé pour trouver ça excessif.
Il posa le stylo.
— Tu comptes me ressortir cette décision à chaque désaccord ?
— Tant que ses conséquences se retrouvent dans tes clauses, oui.
Sa voix avait monté. Elle ne la baissa pas pour lui rendre les choses plus confortables.
Jack se leva et alla jusqu’à la fenêtre. Ses épaules sous la veste. Cette carrure qu’elle connaissait assez pour sentir, en pleine colère, ce qu’elle aurait voulu oublier. Il passa une main dans ses cheveux, revint, resta debout face à elle.
— Je ne peux pas négocier éternellement contre tout ce que j’ai fait de travers.
— Alors ne me propose pas de signer la possibilité que ça recommence.
Il ouvrit la bouche. La referma. Regarda le paragraphe.
Kate le laissa lire. Elle n’avait pas besoin de remplir ce silence pour l’aider à digérer qu’elle venait de gagner le point essentiel.
— Révision à trois mois, dit-il enfin. Pas le droit de modifier seul la priorité, mais une révision documentée si les volumes s’écartent de ce qui est annoncé.
Elle relut la ligne.
— Avec un délai qui nous laisse répondre avant l’application.
— Ce délai ne peut pas rendre la révision inutile.
— Propose-le.
Ils se remirent au travail. Le nouveau texte n’était pas celui qu’elle voulait au départ. Il protégeait ce qu’elle refusait de perdre, et laissait à Jack de quoi vendre réellement son service. Elle l’entoura, nota les vérifications, ferma le dossier.
Il était toujours debout.
— Tu me parles encore comme si j’étais en train de t’arracher quelque chose.
Kate leva les yeux.
— Il y a des jours où je t’écoute en me demandant à quel moment je vais devoir recommencer à me défendre. C’est une conséquence, Jack. Tu ne peux pas me demander de l’effacer pour rendre nos rendez-vous plus agréables.
Il regarda ses mains sur la chemise cartonnée.
— Je voudrais que tu puisses me voir autrement.
— Moi aussi, j’ai voulu être vue autrement. Je n’aurais pas dû avoir besoin de posséder un groupe d’édition pour que tu t’arrêtes sur ce que je disais.
L’émotion était là, sous sa voix. Elle la détesta presque. Elle n’allait pas pleurer. Elle n’avait aucune raison de pleurer. Mais sa poitrine se serrait, comme chaque fois qu’une dispute arrivait enfin à l’endroit où il n’y avait plus de chiffre à montrer.
Jack fit un pas. S’arrêta.
Elle le remarqua. Elle aurait préféré que ça ne lui donne pas envie de le laisser faire le suivant.
— Je t’ai choisie avant de savoir tout ça. Tu ne faisais pas partie de mon monde, et je ne me suis pas demandé si tu y avais ta place. Je voulais juste que tu sois avec moi.
Kate soutint son regard.
— Tu m’as choisie. Puis tu as décidé très vite de la place qui t’arrangeait pour moi.
Il baissa les yeux.
Elle avait encore gagné. Ça n’avait pas du tout le goût du calcul de tout à l’heure.
Elle connaissait la tentation qui la traversait. Adoucir une réponse. Laisser un détail en suspens. Garder quelques minutes de sa proximité au lieu de finir la dispute. Elle avait fait ça tellement souvent quand ils étaient mariés. Une remarque gardée pour plus tard, un désaccord abandonné parce qu’il ne restait que deux heures avant son départ. Le prix lui avait toujours paru minuscule.
Elle savait maintenant ce que ces petits reports avaient fini par fabriquer.
— Tu te rends compte de ce que tu demandes, parfois ?
— Je te demande de pouvoir parler sans que chaque phrase devienne un rappel du passé.
— Tu me demandes aussi de choisir le moment où j’ai le droit de m’en souvenir. J’ai passé des mois à ne pas décrocher parce que tu ne respectais pas mes refus. Aujourd’hui je décroche, je te reçois, je te laisse approcher. Tu ne peux pas prendre tout ça comme un point de départ à partir duquel je devrais devenir plus commode.
Il serra les lèvres. Elle voyait qu’il aurait voulu se battre sur le mot commode, défendre une intention qu’il trouvait plus acceptable que l’effet.
Il regarda le document à la place.
— Je n’aime pas perdre contre toi.
La franchise faillit la faire sourire, malgré ce qui restait de colère.
— Moi non plus, je n’aime pas perdre. Tu peux arrêter de traiter mon obstination comme une humeur et la traiter comme la tienne. Un truc avec lequel il faut faire.
Un petit mouvement de tête.
— Tu pourrais gagner avec un peu moins de plaisir.
— Je peux essayer de ne pas sourire devant tes équipes. Ne m’en demande pas beaucoup plus aujourd’hui.
Cette fois, il sourit, lui.
Et voilà. Le visage changea, et Kate comprit d’un coup pourquoi il lui avait été si difficile, autrefois, de tenir ses réponses. Ce sourire-là avait longtemps suffi à lui faire croire qu’il y aurait une meilleure occasion de parler de ce qui lui faisait mal.
Elle le regarda sans rien retirer de ce qu’elle venait de dire.
Il n’eut pas de réponse élégante qui répare tout. Il eut seulement l’intelligence de ne pas essayer de lui en vendre une.
Son téléphone vibra. Réunion suivante dans dix minutes.
— Tu as les corrections. Tes équipes peuvent nous renvoyer un texte.
Jack resta immobile.
— La prochaine objection aurait pu se régler par téléphone.
Elle le regarda.
Un sourire fatigué, presque insolent.
— Je sais. J’avais envie d’être ici.
Le désir revint pile à l’endroit où la colère était encore. Ce mélange lui donna envie, dans la même seconde, de lui dire de partir et de le retenir par le revers de sa veste.
— Trouve un prétexte moins coûteux en temps. Je ne vais pas organiser toute ma journée autour de ton envie de me regarder.
— Tu pourrais me demander de fermer les yeux.
Elle prit son ordinateur.
— Tu aurais encore besoin d’aide pour retrouver les bonnes lignes.
Il rit. Elle passa près de lui, assez près pour sentir son parfum, et sortit avant qu’il voie à quel point elle avait dû se concentrer pour continuer à marcher.
Envie de lire la suite sans réseau ?
Installer l'appli