Ce qu’on racontait maintenant
JackLe souvenir de sa peau, le parfum de ses cheveux. Il n’arrivait plus à penser à autre chose depuis cette soirée. Elle lui manquait comme rarement quelque chose ou quelqu’un lui avait manqué dans sa vie.
Il n’en avait parlé à personne. Au bureau, il aurait le même visage, les mêmes exigences, et aucune intention de donner un rôle à ses collaborateurs dans cette douleur-là.
La directrice de la communication posa les extraits devant lui.
Une chronique ressortait les propos tenus sur Katherine Whitmore au moment du divorce et les plaçait à côté de la propriétaire d’Astera. Une autre s’amusait beaucoup de l’homme qui avait voulu racheter l’entreprise de son ex-femme sans savoir qu’elle lui appartenait. Le nom de Jane Wilkins rendait l’histoire encore plus facile à raconter.
Jack lut jusqu’au bout.
Il avait perdu le contrôle d’un récit qu’il trouvait très commode tant qu’il parlait d’une épouse effacée. Ça l’agaçait davantage que les commentaires eux-mêmes.
— Impact ?
— Beaucoup de reprises dans le milieu littéraire et mondain. Quelques questions économiques sur Meridian et l’indépendance des discussions. Rien sur nos ventes. Aucun partenaire important n’a demandé à suspendre quoi que ce soit.
Il repoussa la feuille.
— Alors on ne fabrique pas une crise plus grosse pour montrer qu’on sait la résoudre. On répond sur le cadre professionnel. Pas de récit sentimental. Rien sur le divorce. Les questions personnelles restent sans réponse.
Il n’appela pas les invités du gala. Il ne fit pas répéter à Kate une version plus flatteuse de ses remords. Il n’allait pas se soumettre à un tour de table où chacun s’estimerait autorisé à noter sa façon d’avoir été marié.
Il avait des résultats, des moyens, et assez de pouvoir pour laisser quelques personnes rire sans mendier leur indulgence.
Ce qui le dérangeait était ailleurs.
Pendant un instant, il trouva injuste qu’on fasse de son ignorance une preuve de bêtise. Kate avait organisé son anonymat avec soin. Des gens qui n’avaient jamais eu à contourner Lily Vance prétendaient maintenant qu’ils auraient compris en trois conversations.
Puis il se rappela la cuisine. Les questions interrompues. Les phrases où il avait décidé qu’elle n’avait pas d’ambition parce qu’il n’en connaissait aucune. Cette conversation où elle avait voulu lui parler de son héritage et où il avait abréger pour prendre son avion. Il ne se souvenait même plus de la destination. Il avait juste, quoi ? Décider que ce n’était pas important ?
Ça ne rendait pas les chroniqueurs moins opportunistes. Ça rendait certaines de leurs blagues plus difficiles à balayer.
— Nous avons aussi des demandes sur les livres, ajouta la directrice.
— Renvoyez-les à Astera. Ce sont les siens.
Andrew entra avec Paul quelques minutes plus tard. Eux ne venaient pas commenter un portrait. Ils voulaient une prochaine offre défendable, sans mélanger capital et volumes.
— Vous voulez retirer la participation, dit Jack.
— Nous voulons arrêter de faire dépendre tout le contrat d’une réponse qu’elle a déjà donnée, répondit Andrew. Si nous vendons les capacités à un prix rentable, nous avons une opération. Si nous maintenons une condition qu’elle ne signera jamais, nous avons un dossier bloqué et des moyens mal employés.
Aucune leçon de morale là-dedans. C’est pour ça que Jack l’accepta.
Il fit revoir les marges, refusa une réduction excessive, exigea que le coût des modifications demandées soit séparé de ce qui existait déjà dans le réseau. Il ne ferait pas payer sa vie privée à ses actionnaires. Il ne laisserait pas non plus son besoin de gagner contre Kate gâcher un contrat qui pouvait servir Westbridge.
Les équipes reçurent des instructions. Pas une confession.
Le mardi suivant, Kate lut la nouvelle version avec Oliver et Margaret. Jack les regarda relever la disparition d’une condition, puis d’une autre. Elle ne lui offrit ni gratitude ni surprise.
— On peut travailler sur ce texte. Les chiffres restent à reprendre.
— Ils sont documentés.
— Alors on va gagner du temps pour les contester.
Il sourit à peine.
Ils se disputèrent sur deux lignes. Oliver demanda des données, Andrew les transmit, Paul proposa une précision que Margaret accepta après l’avoir corrigée. Kate tint bon sur la priorité et reconnut que les nouveaux volumes justifiaient une partie du tarif.
À la fin, elle resta près de la table pendant que les autres rangeaient.
— Tu as vu ce qui se raconte ?
— Oui.
— C’est désagréable, hein, de découvrir ce qu’on fait de phrases qu’on n’a pas choisies.
Il voyait très bien où elle voulait le mener. Il n’allait pas lui servir une phrase apprise pour clore la conversation.
— Les gens qui commentent n’ont jamais eu besoin de connaître toute l’histoire pour en parler.
— C’est vrai. Ils se contentent souvent de l’explication la plus commode pour celui qui la leur donne.
Elle le regarda sans sourire.
Elle avait le droit de savourer ce retour de bâton. Elle savait aussi très bien ce qu’elle avait gardé secret. Les deux jugements restèrent côte à côte, irritants, sans qu’il parvienne à en choisir un.
— Tu attends quelque chose de moi devant ces gens ?
— Non. Je ne leur ai jamais demandé de décider de ce que je vaux. J’attends que ce que tu fais maintenant ne m’oblige pas à me défendre une deuxième fois de la même chose.
Il soutint son regard.
— Tu as le texte.
— Je l’ai lu. Je lirai la suite aussi.
Elle partit avec ses collaborateurs. Dos droit, la main posée sur le dossier qu’elle avait annoté.
Il n’avait rien montré de l’effet que ça lui faisait. Il n’était pas certain que ça l’ait empêchée de le voir.
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