Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 42 sur 78

Le temps qu’il lui restait

Katherine

Il était un peu plus de dix-neuf heures quand Kate poussa la porte de la petite salle annexe.

Au bout du couloir, Nora parlait encore à deux invités. Ici, des cartons de livres, les sacs des intervenants, un portant à manteaux, un miroir de travers. Sa veste sur une chaise. Son sac près d’un exemplaire annoté.

Elle rentrait dans le Vermont ce soir. Ethan avait tout confirmé, les livres restants partiraient demain, rien ne l’obligeait à repasser par les bureaux.

Elle ôta ses boucles d’oreilles, les rangea dans leur écrin et regarda la robe dans le miroir.

Elle avait choisi ce dos en pensant à Jack. Au plaisir de le sentir regarder une peau qu’il connaissait, puis de s’éloigner avant qu’il trouve le moyen d’en obtenir plus. Elle avait aimé l’effet. Elle l’avait entretenu, même. La lenteur d’un geste dans ses cheveux. Une jambe croisée pendant les questions. Ce regard rendu sans rien adoucir.

OK. Elle avait carrément joué. Et alors ?

Le problème, c’est que maintenant elle avait trop envie de lui pour savourer sa frustration sans payer la sienne.

On frappa à la porte entrouverte.

— Tu pars déjà ?

Elle se retourna. Il avait enlevé sa cravate et ouvert son col.

Ce seul détail lui coupa le souffle une seconde. Une seule. C’était déjà trop.

— Je rassemble mes affaires.

Il attendit qu’elle l’y autorise d’un mouvement de tête pour entrer. La porte resta entrouverte. Au loin, des voix, des cartons qu’on traînait dans le grand salon.

— Tu pourrais dîner avant de rentrer.

— Je pourrais aussi rentrer comme prévu.

— Je ne savais pas que ton calendrier était sacré.

Kate glissa l’écrin dans son sac.

— Il ne l’était pas beaucoup quand tu décidais de l’heure à laquelle tu arriverais le week-end. Ça m’a donné envie de corriger cette erreur.

Il encaissa sans faire semblant de ne pas avoir entendu.

— Tu veux que je demande autrement ?

— Tu peux essayer.

— J’aimerais passer la fin de cette soirée avec toi. Sans public. Sans téléphone posé à côté d’un contrat. Sans devoir parler d’entrepôt pour que tu acceptes de me regarder.

Elle leva les yeux.

Il ne souriait presque pas. L’assurance était revenue, avec la certitude d’avoir été regardé, désiré, retenu quelques secondes au bout de ses doigts dans le salon. Elle reconnut le Jack qui savait exactement l’effet qu’il produisait, et qui n’avait jamais eu besoin de parler longtemps pour qu’elle s’en souvienne.

— Je t’ai regardé. Tu as donc obtenu une partie de ce que tu voulais.

Elle passa près de lui pour prendre sa veste. Elle aurait pu contourner la table par l’autre côté. Elle choisit le passage étroit. Celui qui lui fit respirer son parfum et sentir ses yeux descendre le long de son dos nu.

Il le remarqua. Évidemment.

— Tu es en train de me punir, ou de m’inviter à te retenir ?

Elle posa la veste sur son avant-bras.

— Tu n’aimes pas qu’une réponse t’échappe.

Il s’approcha. Elle ne recula pas.

La distance entre eux devint ridicule. Elle sentait la chaleur de son corps, le léger froissement de sa chemise quand il inspirait trop fort. Son regard descendit jusqu’à sa bouche, puis remonta très lentement.

— Tu sais très bien que ce n’est pas que ça.

— Je sais ce que tu voudrais que j’arrête de penser quand tu es aussi près.

Il regarda sa bouche. Puis ses yeux.

— Tu me connais assez pour ne pas avoir à deviner.

Elle aurait pu répondre sèchement. Elle leva la main à la place et lissa le bord de sa chemise, près du bouton ouvert. Un geste minuscule, totalement inutile, dont elle connaissait l’effet au millimètre près.

Il retint sa respiration.

Un plaisir aigu la traversa. Puis ses doigts eurent envie de rester. Et ça, ce n’était plus du tout prévu.

Jack posa la main à sa taille.

Elle le laissa faire.

La chaleur de sa paume à travers le tissu. Six ans d’une entente qui n’avait jamais eu besoin de mots. Il savait où poser la main pour l’amener à lui sans effort. Elle savait comment il la regarderait quand elle lèverait le visage. Leurs corps se souvenaient. Leurs corps, ces traîtres, savaient tout ça mieux qu’eux.

Il se pencha vers ses cheveux. Sa voix descendit encore.

— Tu pourrais arrêter de me montrer ce que je ne peux pas avoir.

Son souffle contre sa tempe. Elle ferma les yeux une fraction de seconde. Le temps de mesurer à quel point elle voulait appuyer sa joue contre lui, relever la bouche, oublier la route, oublier la soirée seule qu’elle avait si parfaitement organisée.

Si longtemps qu’elle n’avait pas senti cette main-là…

Sa propre main glissa le long de sa chemise, s’arrêta juste au-dessus de sa ceinture. Elle sentit ses abdominaux se contracter sous le tissu. Jack pencha un peu plus la tête. Ses lèvres frôlèrent presque le creux derrière son oreille.

— Kate…

Elle tourna légèrement le visage. Leurs bouches n’étaient plus qu’à un souffle. Elle sentait le désir qui vibrait entre eux, tendu, presque douloureux. Ses doigts se crispèrent sur sa chemise. Les siens s’enfoncèrent un peu plus dans sa taille. Encore une seconde et elle aurait cédé. Encore une seconde et elle l’aurait embrassé.

Elle resta exactement là.

Le cœur battant trop fort. La peau brûlante là où il la touchait. L’envie si claire qu’elle en avait les jambes un peu molles.

Puis elle recula d’un pas. Juste assez pour que l’air passe entre eux.

Son regard resta accroché au sien. Il n’avait plus aucune assurance. Juste cette expression à la limite de la souffrance, celle d’un homme qui vient de sentir le bord du précipice et qui regarde encore la chute.

— Tu vois, murmura-t-elle. Je peux encore m’arrêter.

Sa voix n’était pas tout à fait stable. Il le remarqua. Elle le vit dans la façon dont ses yeux s’assombrirent.

Il retira sa main très lentement, comme s’il devait se forcer.

— Tu es en train de me tuer.

— Non. Je suis en train de rentrer chez moi.

Elle enfila sa veste. Ses doigts tremblaient un peu. Elle le cacha en prenant son sac.

— Bonne nuit, Jack.

Il ne répondit pas tout de suite. Elle passa près de lui. Assez près pour que son épaule frôle la sienne. Assez près pour qu’il sente encore le parfum de sa peau.

À la porte, elle se retourna une dernière fois.

Il était toujours exactement au même endroit, les mains vides, le col ouvert, le regard fixé sur elle comme s’il n’avait plus aucune idée de ce qu’il était censé faire de son corps maintenant qu’elle ne le touchait plus.

Elle sourit. Pas gentiment.

Puis elle sortit.

Elle partit avant qu’il voie ce que cette victoire lui coûtait.

Ses mains tremblaient quand elle salua Nora près du grand salon. Elle la remercia, confirma un appel de travail, descendit au parking. Chaque geste ordinaire l’aidait à ne pas revenir sur le précédent. Démarrer. Mettre le clignotant. Ne pas faire demi-tour.

Ne surtout pas faire demi-tour.

Au cottage, elle posa ses clés à leur place, ouvrit les fenêtres quelques minutes et alla se changer. La maison était calme, chaude, entièrement à elle.

Elle ne lui envoya pas de message.

Elle avait encore la chaleur de sa main à la taille, et une colère qui n’avait pas baissé d’un degré. Elle pouvait vivre avec les deux.

Elle se coucha quand même avec la robe posée sur le fauteuil, bien en vue. Et merde.

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