Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 41 sur 78

Le nom sur la couverture

Jack

Il sut que quelque chose lui échappait dès que Nora Bell s’assit près de Kate.

Il connaissait son nom pour l’avoir croisé dans des échanges éditoriaux. Pas son visage. Astera avait réservé le grand salon d’un hôtel de Boston : lecteurs invités, auteurs, professionnels. Au bout du couloir, une petite salle annexe servait aux intervenants, aux manteaux, aux derniers cartons de livres. Lily avait ouvert la soirée sans cérémonie. Les équipes avaient eu l’information le matin. Le public allait l’avoir maintenant.

Jack ne savait pas laquelle.

Kate était assise près d’une table où l’on avait disposé plusieurs livres.

Il reconnut une couverture.

La robe bordeaux lui avait déjà pris une part déraisonnable de son attention. Quand Kate s’était tournée pour saluer une invitée, il avait vu son dos. La ligne nue entre le tissu et ses cheveux. On lui avait posé une question ; il avait dû demander qu’on la répète. Lily l’avait remarqué et avait eu l’élégance exaspérante de ne rien dire.

Maintenant, il regardait le livre, et les deux choses se percutaient.

— Pendant des années, commença Nora, j’ai eu le privilège de lire ces romans avant vous. Je connaissais la femme qui les écrivait. Vous connaissiez le nom sur la couverture. Ce soir, elle a décidé de vous laisser réunir les deux.

Kate prit le micro.

— Je publie sous le nom de Jane Wilkins.

Jack cessa de respirer. Littéralement. Il dut s’en rendre compte pour recommencer.

Autour de lui, les réactions arrivèrent en vagues. Un murmure. Des sourires. Un rire surpris. Une femme plaqua les mains sur sa bouche. Quelqu’un dit derrière lui qu’il avait lu tous ses livres.

Lui aussi avait lu celui qui était posé devant elle.

Il l’avait emprunté dans leur maison. Il l’avait rendu à sa femme le jour du divorce, avec un reçu de pressing glissé entre les pages.

Deux chemises.

Kate parla de son pseudonyme, de l’enfance où elle avait commencé à écrire, de la liberté d’histoires qui ne ressemblaient pas à sa vie. Pas un détail de plus que ce qu’elle voulait donner. Nora l’interrogea sur les versions jetées, les personnages qui avaient pris plus de place que prévu. Kate répondit avec une précision tranquille, une ironie qu’il commençait seulement à entendre sans filtre.

Il ne sut pas combien de temps passa avant de comprendre la question suivante.

Il voyait une table de cuisine. Le roman ouvert à côté de son téléphone. Une phrase dont il s’était demandé pourquoi elle lui faisait penser à Kate. Il avait reconnu son attente dans une scène et s’était dit que la fiction avait cette faculté de ressembler à plusieurs vies à la fois.

Évidemment, qu’elle ressemblait à sa vie à elle. C’était la sienne.

Il repensa au début de leur mariage. À ses carnets. À ce qu’il avait rangé dans la case « loisir qu’elle préfère garder discret ». Il avait su qu’elle aimait écrire. Il avait simplement cessé de poser des questions assez tôt pour pouvoir croire ensuite qu’il ne savait rien.

Le public applaudit. Il applaudit aussi. Un peu après les autres.

Les invités se levèrent. Plusieurs allèrent vers Kate, un livre à la main. Elle les accueillait sans faire de chaque dédicace un spectacle. Une question, le temps d’écouter la réponse, la page de garde.

Jack resta en retrait.

Il aurait voulu être seul avec elle. Il comprit, avec un désagrément très net, qu’elle était exactement là où elle devait être, et que son impatience à lui n’y changerait rien.

Un agent s’approcha d’elle. Grand, souriant, assez à l’aise pour la faire rire. Il lui effleura l’avant-bras en désignant un livre.

La jalousie arriva avant le jugement sur sa puérilité.

Il ne connaissait pas cet homme. Il n’avait aucun moyen de savoir et aucune question qu’il puisse poser sans rejouer la scène qu’il avait imposée à la moitié de son entourage pour obtenir une adresse.

Il regarda donc Kate sourire à un autre homme. Sans bouger.

Lily vint se poster à côté de lui.

— Tu veux de l’eau ?

Le regard qu’il lui lança la fit sourire pour de bon.

— Tu savais qu’elle me l’avait prêté ?

— Oui.

— Et qu’elle l’avait repris au cabinet ?

— C’était son livre.

Il se passa la main sur la nuque. Il n’aimait toujours pas Lily. Il respectait ce qu’elle avait su garder. Tenir les deux ensemble demandait un effort.

— Elle écrivait pendant que j’étais en ville.

— Elle écrivait avant toi. Elle a continué pendant ton absence. Elle écrira après cette soirée. Ne fais pas de tout ce qu’elle a construit une réponse à ce que tu n’as pas fait. Tout ne tourne pas autour de toi, Whitmore. Même ça.

Il ne se défendit pas. C’était moins pénible que de l’entendre avoir raison plus longtemps.

Une lectrice resta plus longtemps que les autres. Il vit le livre ouvert, la main de la femme posée à plat sur une page, le visage de Kate devenir attentif d’une façon qui ne cherchait rien à montrer.

Elle n’était pas seulement brillante devant des dossiers. Elle avait donné à des inconnus quelque chose qui les faisait venir lui parler avec une confiance qu’il n’avait jamais eu besoin d’acheter, et dont il n’avait même pas soupçonné l’existence.

Il avait envie d’être fier d’elle. Il savait aussi qu’il ne pouvait pas arriver après tout le monde et ranger cette réussite parmi les souvenirs heureux de leur mariage.

Un homme qu’il connaissait vint le saluer.

— Quelle surprise. Tu dois apprécier le changement de dimension.

— Quel changement ?

— Astera, les livres, tout ça. Je ne savais pas que vous étiez… Enfin, c’est impressionnant.

L’homme voulait être aimable. Il assemblait l’ex-femme, la fortune et la présence de Jack en une histoire assez claire pour se passer de vérification.

— Elle était déjà impressionnante quand je l’ai rencontrée.

Le dire lui rendit d’un coup la mesure de ce qu’il n’avait pas fait ensuite. Ce n’était pas une réplique pour soigner son image. Il se souvenait vraiment d’avoir voulu prolonger une conversation avec une femme qu’il ne savait pas encore retrouver en passant par son assistante.

— Vous travaillez ensemble, maintenant ?

— Nous négocions un contrat. Elle dirige son groupe. Je dirige le mien.

Il n’ajouta pas ce qu’il espérait. Ce type n’avait aucun droit sur cette partie de la soirée.

Seul, il regarda de nouveau les livres.

Le soir où elle lui avait prêté ce roman, avait-elle espéré qu’il comprenne ? Avait-elle attendu une question ? Une remarque qui ne porte pas seulement sur l’intrigue ? Il ne pouvait pas le savoir. Et pour une fois, il allait devoir accepter de ne pas savoir sans appeler quelqu’un pour régler le problème.

Il avait eu entre les mains une chose qu’elle avait faite. Il la lui avait rendue le jour où elle sortait de sa vie.

Il baissa les yeux sur ses propres mains.

Tout à l’heure, en signant pour la lectrice, Kate les avait regardées. Une seconde. Il l’avait remarqué avant de comprendre qu’elle aussi pouvait connaître ses gestes par cœur. Ça lui fit un manque plus intime que la jalousie.

Il ne voulait pas seulement qu’elle le regarde encore. Il voulait qu’elle ait une raison de le faire sans devoir d’abord se souvenir de ce qu’il lui avait coûté.

Quand les derniers lecteurs s’éloignèrent, Kate leva les yeux vers lui. Un signe presque imperceptible. Il s’approcha.

— Tu l’as donc lu jusqu’au bout.

— Tu savais que je l’avais terminé.

— Je ne savais pas ce que tu en avais gardé.

Il regarda les livres. Puis ses mains à elle. Il avait tenu ces doigts dans les siens pendant six ans sans jamais demander combien d’heures par jour ils passaient sur un clavier.

— Plus que je ne l’avais compris.

Son visage perdit un instant la froideur des réunions.

— Je ne te demanderai pas de compte rendu ici.

Il aurait voulu la remercier. Il aurait surtout voulu lui toucher la joue, là où la fatigue commençait à percer sous le maquillage.

— Cette robe est une très mauvaise idée, dit-il à voix basse.

Un sourire. Lent. Dangereux pour le peu de calme qui lui restait.

— Pour qui ?

Il ne répondit pas assez vite.

Elle se leva, prit un exemplaire et le lui tendit.

— Tu peux garder celui-ci. Il n’y a pas de reçu dedans.

Il prit le livre. Leurs doigts se touchèrent. Un contact minuscule qui lui fit relever les yeux.

Kate ne retira pas sa main tout de suite. Elle savait. Et elle le laissait savoir qu’elle savait.

Puis elle se détourna pour répondre à Nora.

Jack resta avec le livre contre sa paume, incapable de décider lequel de ses nouveaux manques faisait le plus de bruit.

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