Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 40 sur 78

Cinq jours

Katherine

Le vendredi matin, Kate prit son café sur la terrasse.

Elle avait quitté Boston le mercredi, après sa dernière réunion. Quelques centaines de kilomètres suffisaient à remettre une frontière entre ses deux journées publiques et le reste de sa vie. Ici, personne ne la regardait traverser un couloir en se demandant depuis combien de temps elle signait ses décisions. Elle pouvait lire une page, regarder les arbres, et décider de commencer par son roman.

Elle le fit pendant deux heures.

À dix heures, elle retrouva en visio Lily, Oliver, David et les responsables des sites concernés. Ethan avait préparé l’ordre du jour depuis Boston. Jack participait de New York avec Andrew, Martin et Paul ; Margaret les rejoignit pour les clauses.

Pull fin, cheveux attachés sans les serrer, la forêt derrière la fenêtre, hors du cadre. Aucune raison de transporter cette réunion à Boston pour lui donner plus de poids.

Ils reprirent les capacités et le prix d’une flexibilité que les deux groupes évaluaient très différemment. David présenta ses données sans passer par Lily à chaque phrase. Kate fit compléter une réponse et laissa Oliver démonter le calcul d’Andrew. Chacun parlait de ce qu’il connaissait. Elle décidait de ce qui lui revenait.

Jack demanda une réponse sur une variante avant le lendemain.

— Ce sera lundi, quatorze heures.

— Vous avez déjà les éléments.

— Nous avons ceux que tu viens de présenter. Les équipes vont les vérifier. Je ne vais pas appeler ça une décision examinée parce que ton calendrier préfère le samedi.

Sa mâchoire se tendit à l’écran. Sa main partit vers le clavier, s’arrêta quand Andrew reprit une donnée à sa place. Il ne ferait pas de son irritation un spectacle devant les autres. Ça ne l’empêcha pas d’y revenir dès le calcul terminé.

— Une partie de cette flexibilité disparaîtra si nous attendons trop.

— Alors précise laquelle. On décidera sur une conséquence réelle, pas sur l’impatience de l’un de nous.

Il précisa. Cette fois, elle nota et demanda à David de traiter le point en priorité. Il avait raison sur ce coup-là. Ça ne lui donnait pas droit à une échéance impossible.

À la quarante-cinquième minute, Ethan rappela qu’il en restait cinq. Kate termina les arbitrages. Jack proposa de poursuivre à deux après la déconnexion des équipes.

— Pas maintenant. Demande un créneau à Ethan, avec le sujet.

La réunion se termina à l’heure. Kate resta quelques secondes devant l’écran noir. Les manches de sa chemise. Sa main dans ses cheveux. Ce regard qui restait sur son visage une seconde de trop après la fin d’une réponse.

La distance ne retirait rien au désir. Elle rendait seulement plus facile de fermer l’ordinateur.

Les questions arrivaient désormais parfois jusqu’à elle. Elle en renvoya deux à Lily avec un mot assez clair pour qu’on ne vienne pas chercher chez la propriétaire une réponse différente de celle de la directrice. Pour ses propres dossiers, elle réunissait les gens concernés en visio ; Ethan préparait les créneaux, elle gardait ses matinées pour écrire.

Lily appela à midi.

— J’adore ma nouvelle activité : rappeler aux gens que je sais encore décider.

— Tu en as profité pour demander une augmentation ?

— J’attends que ton retour public te rende généreuse.

Elles parlèrent de l’équipe de Denver, d’un contrat étranger, et de la rencontre prévue pour annoncer Jane Wilkins. Nora avait relu les éléments destinés aux lecteurs. Kate voulait parler des livres et de la façon dont on les fabrique ; pas transformer une présentation d’autrice en séance publique sur son divorce.

— Jack sera invité ?

— Westbridge reçoit des invitations professionnelles. Je ne vais pas rayer son groupe de la liste pour lui simplifier la vie.

— Tu pourrais aussi le prévenir.

Kate regarda les pages ouvertes sur la table.

— Je ne lui dois pas un passe-droit sur cette partie-là de ma vie. J’ai gardé ce secret assez longtemps pour choisir le moment où je le lâche. Il l’apprendra avec les autres.

— Parfait. Nora sera ravie de garder le contrôle de son programme au moins vingt minutes.

Après l’appel, Kate relut un chapitre. Nora avait entouré une réplique avec cette remarque : Elle peut être en colère sans devenir moins intelligente.

Kate sourit et garda la phrase.

L’après-midi, elle descendit au village, récupéra une commande, prit rendez-vous pour la voiture, déjeuna tard dans un restaurant dont elle connaissait maintenant la carte par cœur. Deux personnes la saluèrent. Personne ne lui demanda d’expliquer Astera avant de lui apporter son assiette.

À dix-sept heures, en rentrant, elle trouva un message de Jack.

Votre projection sur les créneaux partagés oublie une contrainte. Je t’ai envoyé le détail.

Votre, puis tu, dans la même ligne. Elle leva un sourcil.

Il n’avait pas tort sur la contrainte. Il avait simplement oublié une option de son propre réseau qui en réduisait le coût.

Tu as oublié un site dans ton raisonnement. C’est embêtant, il t’appartient.

Il demanda cinq minutes pour en parler avant leur appel. Elle accepta, s’installa dans le fauteuil du bureau et lui fit reprendre le calcul.

— Ce site doit rester prioritaire pour nos propres volumes.

— Il peut le rester. Je te parle de la fenêtre où il tourne à vide.

— Tu veux me faire construire un service autour de tes besoins.

— Tu veux me vendre un service en faisant semblant de ne pas avoir ce qui le rendrait moins cher. On peut continuer longtemps à décrire la même discussion de deux façons.

Un silence. Un objet qu’il déplaçait sur son bureau.

— Je fais vérifier les horaires.

— Excellente idée. Tu transmets la réponse à David. Pour le reste, on se parle à dix-huit heures trente.

— Je n’ai pas oublié.

— Moi non plus.

Elle envoya sa remarque aux équipes, ferma le dossier, retourna à ses pages. Ces cinq minutes-là ne compteraient pas dans l’autre demi-heure.

À dix-huit heures vingt-neuf, elle posa son manuscrit sur l’accoudoir et emporta son téléphone sur la terrasse.

Dix-huit heures trente.

— Bonsoir, Kate.

— Bonsoir. On a une demi-heure.

Un bref silence.

— Tu as vraiment prévu la fin avant le début.

— Oui. Tu as accepté l’horaire. Je préfère qu’on ne passe pas les premières minutes à le renégocier.

Son souffle. Un bruit de chaise. Elle l’imagina s’asseoir, ou renoncer à le faire, et en tira un plaisir qu’elle ne chercha pas à rendre plus innocent.

— Tu voulais me parler. Personnellement. Je t’écoute.

— Je voulais savoir si chaque conversation entre nous allait ressembler à une audition.

— Tu peux raccrocher si les conditions ne te plaisent pas.

— Je ne vais pas raccrocher.

— Alors commence par quelque chose que tu as vraiment envie de me dire.

Il se tut assez longtemps pour qu’elle cesse de préparer sa réponse.

— Je te regarde à Boston et j’essaie de me rappeler quand tu as cessé de me parler comme ça. Pas de l’entreprise. De ta façon de répondre. De me contredire sans vérifier si ça va me plaire.

Elle passa le doigt sur le bord de son verre.

— Ça ne s’est pas fait en une soirée.

— Je sais.

— Je ne crois pas que tu le saches encore. J’avais envie que tu restes. Quand tu rentrais pour un week-end, je ne voulais pas passer le peu de temps qu’on avait à parler de ce qui me manquait le reste de la semaine. Je gardais les questions pour plus tard. Puis tu repartais, et plus tard devenait la fois suivante.

— Je ne t’ai jamais demandé de te taire.

Trop vite. Beaucoup trop vite.

Kate ferma les yeux une seconde.

— Tu as demandé cet appel pour m’entendre, ou pour trouver ce que j’aurais dû faire autrement ?

Il ne répondit pas tout de suite.

— Je ne me rappelle pas avoir senti que tu te retenais autant.

— C’était le but. Je connais ma part dans ce silence, Jack. Je ne te la raconte pas pour te faire porter chaque phrase que je n’ai pas dite. Je te raconte pourquoi je ne recommencerai pas, même pour sauver une bonne soirée avec toi.

Sa voix revint, plus proche du téléphone.

— Il y avait de bonnes soirées.

Le souvenir arriva avec la peine. Ensemble, sans lui demander son avis. Sa gorge se serra.

— Oui. C’est pour ça que je continuais à les attendre.

Il n’essaya pas de combler le silence. Elle lui en sut gré, sans aucune intention de le lui dire.

— Après notre première réunion, dit-il enfin, j’ai pensé que tu avais trouvé le moyen de me faire sentir tout ce que je ne savais pas de toi. J’étais furieux. Une partie de moi l’est encore.

— Je ne vais pas te consoler d’avoir découvert que j’avais une vie.

— Je n’allais pas te le demander.

— Bien.

Un rire bref, agacé malgré lui.

— Tu me rends les choses délibérément difficiles.

Kate s’adossa.

— Oui. Parfois. Tu as cru longtemps qu’il me suffisait d’avoir envie de toi pour laisser passer le reste. J’aime bien découvrir que tu peux encore me désirer quand le reste ne passe plus.

Elle avait baissé la voix sans l’avoir décidé. Il l’entendit.

— Tu sais très bien que je te désire.

— Je le vois.

— Et tu prends un plaisir remarquable à me le faire savoir devant une table pleine de collaborateurs.

Elle sourit.

— Je n’ai pas toujours besoin qu’ils soient là.

Ce silence-là lui appartint entièrement. Elle imagina son visage et sentit une chaleur satisfaite lui descendre dans le ventre. Puis quelque chose de moins simple. Elle avait voulu lui faire mal en le laissant regarder. Elle avait aussi envie de le voir sourire à quelques centimètres d’elle, de retrouver sa main à sa taille, et d’arrêter de compter les minutes.

Elle regarda l’heure. Exprès.

— Tu es où ? demanda-t-il.

Ce n’était pas une demande d’adresse. Elle lui laissa la différence.

— Sur ma terrasse.

Il expira lentement.

— Je n’ai même pas une image correcte de cette partie de ta vie.

— Ça ne t’empêche pas de me parler.

Elle aurait pu lui envoyer une photo. Elle décida que non. Pas encore.

Ils parlèrent un peu de la mer. Il lui demanda si elle lui manquait. Elle répondit qu’elle aimait toujours l’eau, mais qu’elle avait choisi cette maison pour elle et ne passait pas ses journées à comparer les fenêtres.

— Tu es bien, là où tu es.

— Oui, Jack.

Il ne demanda pas avec qui. Elle le remarqua.

À dix-neuf heures, elle se redressa.

— Je vais te laisser.

— On venait à peine…

Il s’interrompit. Il connaissait l’heure, la règle, et la raison pour laquelle elle ne négocierait pas la fin d’un appel au moment même où elle l’annonçait.

— Très bien, dit-il, plus sec.

Elle sourit malgré elle.

— C’est plus difficile quand ce n’est pas toi qui pars.

— Tu n’es pas obligée d’avoir l’air aussi satisfaite.

— Tu ne vois pas mon air.

— Je l’entends.

Elle regarda la terrasse, les pages à reprendre, la soirée entière devant elle. Elle avait tenu sa limite. Elle avait aussi passé la moitié de l’appel à vouloir la faire sauter.

— Bonne soirée, Jack.

— Bonne soirée, Kate.

Elle raccrocha avant de lui accorder les cinq minutes supplémentaires qu’elle avait déjà commencé à imaginer.

Ni volumes ni prix. Pour la première fois depuis Boston. Elle resta un moment avec ça avant de rouvrir son roman.

Le dimanche, elle choisit ses tenues pour Boston. Un tailleur clair pour le mardi. Une robe bordeaux pour la rencontre avec les lecteurs, le mercredi soir. Sobre de face. Le dos, beaucoup moins.

Elle l’avait achetée parce qu’elle l’aimait. Puis elle avait pensé à la façon dont Jack la regarderait.

Elle ne fit pas semblant que la deuxième raison ne comptait pas.

Lily reçut une photo de la robe.

Je vais prévoir de l’eau pour les invités. Et un défibrillateur pour Whitmore.

Kate éclata de rire, suspendit la robe et retourna à ses pages.

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