Sans cavalier
JackElle arriva seule.
Jack écoutait près de l’entrée du grand salon un dirigeant qui cherchait visiblement à faire porter une partie de ses problèmes à Westbridge. Il entendit son nom avant de la voir.
Katherine Winslow. Astera.
Une robe claire qui dégageait les épaules et suivait sa marche sans la ralentir. Les cheveux relevés, quelques mèches libres près du visage. Elle remit sa veste à l’accueil, salua l’hôtesse et entra sans chercher des yeux quelqu’un à rejoindre.
Elle n’attendait pas qu’un homme lui donne une place dans la salle.
Le désir, puis la jalousie. Plusieurs visages s’étaient tournés. Un homme vint la saluer ; elle sourit, écouta, l’accompagna vers un groupe près des fenêtres.
Il se rappela des soirées où il posait la main dans son dos, certain de la retrouver dès qu’il la chercherait. Cette certitude lui manqua avec une violence presque humiliante.
— Tu m’écoutes ?
— Oui. Envoie les éléments à Andrew. Il ne décidera rien sur un résumé de cocktail.
Il s’excusa et chercha Kate. Elle riait d’une remarque qu’il n’avait pas entendue. Sa main remonta jusqu’à une mèche échappée, la replaça lentement, retomba sur son verre.
Il ne savait plus quoi faire de la sienne.
Il guetta une occasion. Elle changea de groupe avant qu’il ait fini de répondre à une salutation. Elle remercia une organisatrice, parla à un auteur, se laissa entraîner vers une œuvre mise en vente pour la soirée, pencha la tête pour lire le cartel, puis écouta un homme ravi d’avoir trouvé quelque chose à lui expliquer.
Elle l’avait vu. Il en fut certain quand elle leva les yeux vers lui, soutint son regard une seconde, puis se retourna vers son interlocuteur comme si rien ne justifiait d’interrompre la conversation.
Elle le faisait exprès.
Ça l’agaça assez pour lui donner envie de sourire. Elle savait où il était. Elle savait l’effet de cette distance qu’elle traversait librement sans jamais venir jusqu’à lui.
— L’équipe d’Astera répond demain sur les volumes, glissa Andrew en passant.
— Pas ici.
Andrew suivit son regard et eut la prudence de ne rien ajouter.
Après le dîner, la musique changea. Une partie des invités se rapprocha de l’espace dégagé devant les fenêtres. Kate était debout près de l’hôtesse, avec deux hommes et une femme qui la complimentait sur son intervention.
Jack s’approcha avant qu’un autre le fasse.
— Bonsoir, madame Winslow.
La surprise passa sur son visage et disparut presque aussitôt derrière un sourire de réception.
— Monsieur Whitmore.
L’hôtesse prit l’air satisfait des gens qui croient assister à une scène beaucoup plus simple que la vraie.
— Vous m’accordez cette danse ?
Il avait parlé assez fort pour qu’on l’entende. Il savait qui regardait. Il savait aussi que Kate pouvait refuser, mais qu’il lui faudrait pour cela rendre visible ce qu’elle avait passé la soirée à cacher.
Ses yeux refroidirent de plusieurs degrés. Il attendit, la main tendue.
— Une seule.
Ses doigts dans les siens. Le contact lui retira une part de la satisfaction qu’il avait préparée. Elle était réelle, chaude, assez proche pour qu’il retrouve son parfum dès qu’ils s’éloignèrent du groupe.
Il posa la main à sa taille. Elle ne s’approcha pas plus que la danse ne l’exigeait.
— Tu aurais pu demander sans public, murmura-t-elle.
— Tu ne m’as pas beaucoup laissé l’occasion d’être dans la même conversation que toi.
— Pourquoi l’aurais-je fais ? Je te rappelle qu’on est divorcés.
Il sentit le reproche. Il sentit aussi ses doigts sur son épaule, son corps qui suivait le sien, et dut se rappeler que rien de tout ça ne ressemblait à un retour.
— Tu pouvais refuser.
— Ne me présente pas l’issue que tu viens de rendre très désagréable comme une preuve de délicatesse. Tu as obtenu trois minutes. Emploie-les mieux.
Piqué. Fasciné.
Il la fit tourner. Elle suivit avec cette aisance que les mois de séparation ne lui avaient pas retirée. Le tissu frôla sa jambe. Sa main retrouva sa place dans son dos, assez haut pour ne pas la retenir plus qu’elle ne l’avait accepté.
Il avait envie de la rapprocher.
Cette fois, il le fit. Juste d’un centimètre. Assez pour que sa poitrine effleure la sienne. Assez pour qu’elle sente sa respiration changer.
Elle ne recula pas.
— Tu sais ce que tu fais, murmura-t-il près de son oreille.
— Ce soir, oui.
Ses doigts glissèrent un peu plus bas dans son dos, sous le prétexte du rythme. Personne ne pouvait le voir. Elle, si. Elle sentit la pression de son pouce contre sa colonne, chaude, insistante, et dut serrer les dents pour ne pas laisser échapper le moindre son.
— Cette robe, reprit-il. Ta façon de passer devant moi sans t’arrêter…
— Je m’habille comme je veux et je parle aux gens que j’ai envie d’écouter. Si c’est un désagrément pour toi, je n’y vois aucun inconvénient.
Il pencha la tête, assez près pour que ses lèvres frôlent presque sa tempe.
— Tu es cruelle.
Ses doigts se raidirent sur son épaule. Puis, au lieu de se détendre, ils s’ouvrirent légèrement, glissèrent le long de sa nuque, effleurèrent la peau découverte juste sous sa coiffure. Un contact si bref que personne dans la salle n’aurait pu le remarquer. Elle, elle le sentit jusqu’au bas du ventre.
— Fais attention au mot, souffla-t-elle. Je danse avec toi. Je ne suis pas en train de t’expliquer que j’ai choisi quelqu’un d’autre et que tu devrais apprécier que je t’en fasse part.
— Tu crois que ça ne m’a rien fait de te voir partir ?
— Tu l’as voulu, Jack. Tu as demandé le divorce. Tu as choisi la vie que tu préférais, et maintenant tu voudrais que je rende mon absence plus douce parce que tu la supportes mal.
Il la fit tourner à nouveau. Cette fois, sa main resta un peu trop bas, juste au-dessus de la courbe de sa hanche. Ses doigts s’y enfoncèrent une seconde, assez fort pour qu’elle le sente à travers le tissu. Elle releva le menton, le regarda droit dans les yeux, et sourit. Pas gentiment.
— Tu viens de me traiter de cruelle parce que je passe une soirée sans venir te consoler. Si tu souffres, c’est ton choix qui t’y a mené. Si je souffre, c’est encore ton choix. Alors, de là où je suis, tu pourrais me laisser être en colère sans m’imposer la tienne, qui, admettons le, n’a pas vraiment de logique.
Il encaissa sans réponse. Sa main, elle, ne quitta pas sa hanche. Le pouce traça un cercle minuscule, invisible, juste assez pour qu’elle comprenne qu’il savait exactement ce qu’il faisait.
— Je n’arrive pas à te regarder sans avoir envie de te toucher, dit-il enfin, très bas.
Elle ne détourna pas les yeux.
Il sentit le changement avant de pouvoir le nommer. Un souffle plus court. Sa main qui glissa d’un centimètre sur sa veste. Elle le désirait. Il l’avait deviné dans les bureaux, aperçu dans ses regards. Il le savait maintenant assez nettement pour que toute son assurance revienne.
— Tu ne peux pas prétendre que je te laisse indifférente.
— Je ne prétends rien du tout, répondit-elle. Je danse. Tu es celui qui a du mal à respecter les limites.
Son genou frôla l’intérieur de sa cuisse en tournant. Accidentel. Ou pas. Il serra les dents.
— Kate…
— Quoi ? Tu veux que je te dise que j’ai encore envie de toi ? Que ta main dans mon dos me rappelle exactement ce que tu faisais après les soirées comme celle-ci ? Que je sais ce que tu as sous ce costume et que ça m’empêche de respirer correctement depuis dix minutes ?
Elle le dit sans lever la voix, le regard parfaitement calme, comme si elle commentait le temps qu’il faisait. Lui, il eut l’impression qu’elle venait de le frapper en pleine poitrine.
— Alors dis-le, demanda-t-il, la voix un peu trop rauque.
Elle sourit, lente, presque douce.
— Non.
Et elle se colla un peu plus contre lui, juste assez pour qu’il sente la pointe de ses seins à travers le tissu, juste assez pour que sa hanche s’emboîte parfaitement contre la sienne. Assez pour qu’il comprenne qu’elle savait exactement où elle le touchait.
— Parce que ce n’est pas une permission, Jack. C’est juste un constat. Et un constat ne te donne aucun droit.
Il resta silencieux une seconde de trop. Ses doigts se crispèrent sur sa hanche. Elle sentit le tremblement qu’il n’arrivait plus à cacher.
La musique ralentit. Elle s’écarta la première, avec une aisance parfaite, et lui rendit un sourire public, poli, impeccable.
— Merci pour la danse, Monsieur Whitmore.
Puis elle le quitta sans se retourner, laissant derrière elle l’odeur de son parfum et le souvenir brûlant de sa main juste au-dessus de sa hanche.
Jack resta sur place quelques secondes.
Il avait réussi à l’approcher. Il l’avait payé cher, mais ça en valait la peine. Elle lui avait repris la fin de la conversation. Il avait du mal à reconnaître sa femme si calme et sereine derrière ce caractère affirmé et cette facilité à le tenter qu’il ne lui connaissais pas. Mais bon sang, qu’elle était belle. Et elle le voulait encore.
Ça le rendit plus sûr de lui. Et beaucoup moins patient.
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