Ses deux jours
KatherineLe jeudi, Kate travailla chez elle jusqu’à onze heures, puis descendit déjeuner au village.
Elle avait repris la route la veille, comme prévu. Deux jours à Boston suffisaient pour tout ce qui exigeait une présence. Elle n’avait pas acheté le cottage pour le quitter chaque fois que la vie publique devenait bruyante.
Ethan lui avait envoyé le calendrier de la semaine suivante. Elle supprima un entretien qui pouvait se régler par écrit et bloqua deux heures pour son manuscrit avant de valider le reste. Il avait compris très vite qu’un agenda ne se remplit pas sous prétexte que des cases sont vides. Il savait aussi répondre à un dirigeant impatient sans lui céder le temps de sa patronne. Kate lui en était reconnaissante.
Lily appela après le déjeuner.
— Paul confirme le cadre des prochaines réunions. Lui, leur directeur financier, Martin Shaw.
— Oliver et David de notre côté. Je ne veux pas passer la séance à relayer des questions à ceux qui savent y répondre.
— Tu veux parler du tête-à-tête ?
Kate regarda la tasse près de l’écran.
— Je lui ai dit de sortir. Il a fini par le faire.
Lily se tut. Elle n’avait pas besoin qu’on lui rejoue la scène pour en mesurer la gravité.
— Il a essayé de te joindre ?
— Pas directement. Il demande une réunion commerciale. On va la lui donner, à nos conditions. Je ne vais pas lui abandonner le dossier parce qu’il n’a pas su tenir les cinq minutes qu’il avait obtenues.
Elle ne tremblait pas. Elle avait été furieuse, l’était encore, et savait où ranger cette colère parmi tout le reste. Le manque n’avait pas disparu avec l’envie d’appeler la sécurité. Ça ne changeait rien à sa décision.
— J’ai vu son regard, ajouta-t-elle. Quand il a compris que je le regardais aussi.
— Il comprend beaucoup de choses en retard.
— Celle-là, il l’a comprise drôlement vite.
Sa main dans ses cheveux. Sa mâchoire serrée. Ce corps qu’elle connaissait par cœur, à une distance qu’elle avait dû lui ordonner de respecter. Elle avait eu envie de l’embrasser et de le mettre dehors dans la même seconde. Elle n’allait pas le laisser se servir du premier élan pour effacer le second.
L’offre de Westbridge exigeait de vraies réponses. Jack n’avait pas bâti son groupe en se contentant d’intimider les gens. Il savait où une hypothèse cessait d’être solide et comment rendre coûteux un refus mal préparé. Kate voulait le rencontrer sur ce terrain-là, sans perdre une minute à prétendre qu’il était devenu incompétent parce qu’elle lui en voulait.
Les dossiers ne lui arrivaient plus seulement par les comptes rendus de Lily. Elle entendait les objections en direct, posait ses questions, laissait les gens compétents se répondre entre eux. Sa photo dans les journaux n’avait pas doublé ses responsabilités ; elle avait seulement multiplié les invitations. Elle n’avait aucune intention d’ajouter une réunion à chaque sujet pour prouver qu’on pouvait désormais la voir.
Le soir, elle travailla avec Nora. L’annonce de Jane Wilkins viendrait plus tard. La propriétaire était connue ; l’autrice avait encore quelques semaines avant de devenir une curiosité de plus. Kate comptait bien s’en servir pour écrire.
Elle ne parla pas de Jack. Elle parla d’une scène sans mouvement et d’un personnage beaucoup trop satisfait de sa propre logique. Nora lui demanda si elle avait envie de l’étrangler ou de le rendre plus intéressant.
— Les deux.
— Commence par le second. On verra ensuite si le premier reste nécessaire.
Le dimanche, elle choisit ses tenues pour Boston. Elle écarta une robe très sage, prit un tailleur sombre bien ajusté à la taille et un chemisier qui découvrait légèrement sa gorge.
Jack la regarderait. Elle n’avait aucune envie de lui faciliter les choses. Elle n’avait pas davantage envie de s’enlaidir pour se protéger d’un regard dont elle pouvait savourer l’effet sans lui devoir la suite.
Elle ferma la housse et laissa son téléphone sur le bureau.
Il attendrait mardi. Comme tout le monde.
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