Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 31 sur 78

L’autre côté de la table

Jack

Dans l’ascenseur, Andrew Hale lui demanda une dernière fois jusqu’où il pouvait aller sur les volumes.

— Vous exposez les hypothèses. Aucune garantie nouvelle tant qu’on ne sait pas ce qu’elle met en face.

Paul referma sa serviette. Martin Shaw, chargé de l’intégration de Meridian, vérifiait une donnée du site régional. Deux jours de préparation. Jack n’avait pas attendu des années pour rencontrer une propriétaire introuvable afin de lui offrir une conversation sans moyens de conclure.

À l’accueil, un homme les salua.

— Ethan Cole. Je travaille auprès de la présidente. Je vous accompagne.

La trentaine, chemise sombre sans cravate, une assurance tranquille qui ne cherchait pas à rivaliser avec celle des visiteurs. Il connaissait leurs noms, leurs fonctions, et ne demanda pas si le voyage s’était bien passé. Il leur indiqua la durée prévue et qui était déjà présent.

Lily les attendait avec Margaret Ellison.

Jack s’arrêta à peine. Une avocate pouvait avoir plusieurs clients. Sa présence lui déplut pourtant : elle lui rendait une voix au téléphone, un courrier, et l’humiliation d’avoir dû cesser d’appeler son ex-femme.

Oliver Grant, directeur financier. David Morales, opérations. Poignées de main brèves. Jack observa les dossiers, la répartition des places, le fauteuil vide au bout de la table. La propriétaire avait envoyé les bonnes personnes. Il préférait ça à une apparition symbolique.

Ethan s’écarta de la porte.

Kate entra.

Le bruit de la pièce changea sans que personne bouge vraiment.

Jack se leva. Il vit d’abord la robe noire, les cheveux sur les épaules, la bouche. L’envie de la toucher arriva avec une brutalité si familière qu’il oublia une seconde les hommes autour de la table.

Puis il vit qu’elle ne s’arrêtait pas pour le saluer comme une visiteuse.

— Kate ?

Elle posa son dossier devant le fauteuil vide.

— Bonjour, monsieur Whitmore. Merci d’être venus. Je suis Katherine Winslow, propriétaire et présidente-directrice générale d’Astera. Lily vous a transmis les sujets que nous souhaitons examiner. Nous allons commencer par votre demande de participation.

Paul tourna lentement la tête vers lui.

Jack ne s’assit pas tout de suite. Il chercha sur le visage de Kate une explication, une hésitation, n’importe quoi qui lui permette de la retrouver avant qu’elle fasse ça devant son équipe.

— Vous pouvez vous asseoir, monsieur Whitmore. Nous avons beaucoup de points à reprendre.

Il s’assit parce que rester debout ne lui offrait plus aucun avantage.

Andrew avait cessé de tourner les pages. Martin fixait le document de gouvernance. Margaret n’avait l’air surprise de rien. Lily non plus.

Toutes ces personnes avaient eu une minute d’avance sur lui. Ou plusieurs années.

— Depuis quand ?

— Vous avez l’historique utile à notre discussion dans la première partie du dossier.

Il baissa les yeux. Eleanor Winslow. La succession. Le développement. Les investissements. Son ex-femme à la tête de l’entreprise qu’il voulait absorber. Les refus qu’il attribuait à une propriétaire dont il avait parfois parlé devant elle avec admiration. À trente centimètres d’elle. À table. Au lit, peut-être.

Le ridicule lui monta au visage avant qu’il trouve la colère qui l’en protégerait.

— Vous auriez pu éviter cette mise en scène, madame Winslow.

— J’aurais pu vous envoyer un refus de plus. Vous demandiez à rencontrer la personne qui décide. Je suis là.

Elle ne sourit pas. Ce vouvoiement appliqué devant les deux équipes lui retirait jusqu’au refuge de son prénom. Jack reprit son visage de négociation. S’il fallait l’appeler madame Winslow pour lui répondre, il le ferait. Le calme de Kate lui donnait surtout envie de la faire sortir du sien.

— Si nous devons réexaminer certains éléments à la lumière de cette information, intervint Paul, commençons par les points de principe.

— C’était prévu, répondit Margaret. Le dossier ne promettait aucune acceptation d’investissement. La situation personnelle passée de nos clients ne modifie pas les engagements de leurs groupes.

Nos clients. Jack entendit l’expression avec une gêne furieuse. Ils n’étaient pas les deux personnes les plus importantes de la pièce sous prétexte qu’ils s’étaient aimés. Autour d’eux, des gens faisaient leur travail.

Il reprit ce terrain, parce qu’il savait s’y tenir.

— Nous proposons un apport qui accélère votre développement et garantit des capacités que vous n’obtiendrez pas ailleurs à ce prix.

— Nous avons étudié le prix. Oliver va reprendre nos hypothèses. Ensuite, David vous montrera ce que nous avons déjà réservé.

Les chiffres s’affichèrent. L’alternative était réelle. Plus chère, moins confortable par endroits. Elle n’avait pas trouvé de quoi habiller un refus. Elle avait engagé les moyens de le tenir.

Il fit pointer une ligne à Andrew, qui demanda comment Astera avait évalué les risques de retard sur la deuxième phase. David répondit, sépara ce qui était signé de ce qui restait conditionnel, et reconnut lui-même une fragilité que Jack aurait de toute façon relevée.

Il apprécia la rigueur. Il détesta qu’elle lui laisse si peu de prise.

— Vous immobilisez une somme considérable pour régler un problème de réseau, dit-il à Kate. Un investisseur minoritaire vous laisserait plus de liberté financière.

— En échange de droits qui réduiraient toutes les autres. Nous les avons chiffrés aussi.

— L’indépendance n’a d’intérêt que si elle ne finit pas par coûter plus que ce qu’elle permet.

Kate leva les yeux.

— Vous appliquez volontiers cette règle à mon groupe. Seriez-vous prêt à céder les mêmes droits chez Westbridge pour obtenir une solution moins chère ?

Andrew retint un mouvement. La question n’avait rien d’une boutade.

— Les situations ne sont pas comparables.

— Alors ne commencez pas par réduire la mienne à une ligne de coût. Nous refusons l’entrée au capital. Nous pouvons examiner les prestations que vos groupes sont capables de nous vendre. C’est la discussion utile aujourd’hui.

La première défaite avait une netteté qui n’avait rien d’intime. Elle avait préparé le point, financé sa position, et lui interdisait de la traiter de sentimentale.

Il ne lâcha pas le reste. Il fit reprendre les volumes par Martin, exigea qu’on sépare les annonces des garanties, releva une fenêtre de transition trop optimiste et demanda qui paierait si elle glissait. Kate ne répondit pas à la place de David. Elle écouta, posa une question qui affina le calcul, et maintint sa décision une fois la réponse obtenue.

Il la regardait faire. Ses jambes croisées sous la table. Une mèche ramenée derrière l’épaule sans quitter des yeux la personne qui parlait. Elle ne cherchait pas sur son visage à lui le signe qu’il trouvait son intervention acceptable. Pas une fois.

Il avait voulu cette intelligence chez une adversaire. Il avait oublié de la chercher dans son mariage.

— Ce tarif ne couvrira pas l’engagement demandé, reprit-il quand les prestations revinrent à l’écran.

Cette fois, elle n’eut pas immédiatement le dernier mot. Il avait les données du réseau et un point de comparaison qu’elle n’avait pas vu sous cet angle. Elle écouta, fit vérifier une hypothèse par Oliver et nota, sans céder sur le principe.

— Nous reprendrons cette ligne. Ça ne rouvre pas la question du capital.

— J’ai entendu votre refus, madame Winslow.

— J’attends de le voir dans votre prochaine proposition.

Lily leva brièvement les yeux sur lui. Il se rappela Boston, ses questions, son ton patient quand il expliquait que Kate n’avait pas de métier. Il eut envie de savoir combien de ces scènes elles avaient commentées ensemble. En riant, sûrement.

Il ne pouvait pas le demander devant les équipes. La suite de la réunion n’en fut que plus sèche.

Aucun accord. Deux points techniques à recalculer. La participation refusée. Les volumes engagés toujours dus. Paul fit préciser le circuit des échanges. Margaret demanda que les nouvelles conditions soient transmises séparément de toute proposition d’investissement.

À la fin, Ethan entra rappeler le rendez-vous suivant de Kate et posa une note près de sa main. Elle la lut, hocha la tête et lui demanda de décaler un appel d’un quart d’heure.

Jack regarda cet homme obtenir en trois mots une part de son temps à laquelle lui n’avait plus accès.

— Kate, reste une minute. Je voudrais te parler.

Elle referma son dossier.

— Tu peux transmettre les questions complémentaires par Paul.

— Je ne parle pas du dossier.

Le tutoiement était revenu d’un coup, avec la colère qu’il avait tenue derrière les formules. Le silence autour d’eux devint plus attentif. Kate le regarda assez longtemps pour qu’il mesure ce qu’il venait d’exiger, encore, devant témoins.

— Cinq minutes. Dans cette salle. Mes collaborateurs vont rejoindre la réunion suivante. Les tiens peuvent attendre au salon.

Il aurait dû entendre la limite. Il n’entendit d’abord que la possibilité de ne plus avoir tous ces gens entre eux.

Envie de lire la suite sans réseau ?

Installer l'appli