Son nom devant la porte
KatherineLa robe était suspendue à la porte du dressing quand Kate finit de se coiffer.
Noire, près du corps sans être étroite, encolure nette, manches courtes. Elle l’avait choisie pour la réunion. Elle savait aussi très exactement ce que Jack regarderait quand elle traverserait la salle, et n’avait trouvé aucune raison valable de se priver de ce plaisir.
Elle défit du bout des doigts une ondulation trop sage et s’arrêta devant le miroir. Elle n’avait pas à devenir une autre femme. Il suffisait d’arrêter de lui cacher celle-ci.
Dans le séjour, Lily refermait son ordinateur.
— Tu es prête ?
— Oui.
Lily leva les yeux. Un sourire lent lui vint.
— Il va passer une matinée difficile.
— Il aurait pu lire nos refus avec plus d’attention. Ça lui aurait épargné le voyage.
Elle avait dormi chez Lily cette première semaine. Ensuite, Kate passerait les mardis et mercredis à Boston, dans une suite réservée pour plusieurs semaines. Le reste appartenait au Vermont, à son bureau, à ses livres, et à des journées qu’elle n’avait aucune intention de céder à Westbridge.
Dans la voiture, Lily lui tendit le programme. Les équipes à neuf heures. Les sites distants en transmission interne. La communication extérieure dans la matinée, une fois l’entretien avec Jack ouvert. Kate ne bâtissait pas son annonce autour de sa surprise. Elle tenait seulement à lui parler elle-même avant que le monde entier lui apporte la nouvelle.
— Maya m’a demandé s’il fallait prévoir des chaises en plus, dit Lily. Elle croit toujours que tu nous donnes un coup de main pour l’organisation.
— Je vais lui devoir une explication.
— Tu vas en devoir quelques-unes. Tu n’es pas obligée de les donner en une phrase.
Lily avait fait préparer un bureau près du sien. Rien de spectaculaire : une table de travail, des fauteuils confortables, une bibliothèque, une porte qui fermait. Le nécessaire pour deux vraies journées par semaine.
Une plaque était posée à plat près de l’écran.
Katherine Winslow — Présidente-directrice générale.
Elle la prit, la regarda, la reposa. Elle avait signé assez de décisions pour connaître le poids exact de ce titre. Ce matin, il prenait des visages.
Maya frappa quelques minutes plus tard.
— Tout est installé. Lily demande si vous voulez vérifier le…
Son regard tomba sur la plaque. Elle leva les yeux vers Kate, les baissa, et se figea dans l’encadrement.
— Vous pouvez entrer.
— Je ne comprends pas.
— Je suis la propriétaire d’Astera. Lily en assure la direction exécutive et continuera de le faire. Je travaille avec elle depuis plusieurs années, dans un cadre qui protégeait mon identité. Nous allons l’expliquer aux équipes ce matin.
Maya regarda les murs, comme s’ils allaient confirmer.
— Les déjeuners…
— Étaient aussi des déjeuners avec mon amie. Les dossiers restaient fermés quand vous entriez parce qu’ils ne devaient pas circuler sous mon nom.
Kate ne chercha pas à la faire sourire trop vite. La jeune femme avait le droit de rembobiner plusieurs années de passages et de conversations.
— Je préférais que vous l’appreniez par moi. Vous avez beaucoup travaillé à l’organisation de cette matinée sans avoir toutes les informations. Merci. Et posez vos questions. Vous n’avez pas à trouver ça banal pour nous faciliter les choses.
À neuf heures, Kate entra avec Lily dans la salle où attendaient les équipes. On lui adressa d’abord le sourire poli qu’on réserve à une invitée dont on ignore la fonction. Puis Lily lui céda la place devant la table, et les conversations s’éteignirent.
Lily commença. Son rôle, ses décisions, celles qui exigeaient l’accord de la propriétaire, le travail quotidien qu’ils connaissaient tous. Elle présenta Kate sans laisser croire qu’une intelligence invisible aurait accompli seule ce qu’ils bâtissaient ensemble.
Puis Kate prit la parole.
— Je m’appelle Katherine Winslow. J’ai hérité de la maison fondée par Eleanor Winslow et j’en ai confié la direction exécutive à Lily. Depuis, nous avons décidé ensemble de sa croissance, de ses investissements et des engagements que vous faites vivre chaque jour. Je suis restée à distance. C’était mon choix. Je ne vous demanderai pas de prétendre aujourd’hui que vous saviez qui j’étais.
Une chaise bougea au premier rang. Un homme jeta un regard à sa voisine. Une femme prit lentement son stylo.
Les taux, les salaires, le développement, les difficultés en cours : rien ne changerait parce qu’on pouvait désormais mettre un visage sur les signatures. Lily gardait son autorité. Et personne ne serait prié d’applaudir une apparition avant qu’on l’ait écouté.
Les questions vinrent après un silence. Pourquoi maintenant ? Qui décide de quoi ? Faut-il craindre une vente ? Est-elle prête à financer la suite ?
Elle répondit à chacune. L’indépendance d’Astera était un choix financé, pas une formule pour compliquer une négociation. Les renforts étaient engagés. Les équipes recevraient des calendriers vérifiés. Elle viendrait deux jours par semaine, sans se substituer à Lily dans chaque opération.
— Et le reste de la semaine ? demanda une responsable.
— Je travaille à distance. Comme depuis des années. On ne va pas ralentir l’entreprise pour donner l’impression que je suis là.
Quelques sourires. D’autres restèrent sérieux. Elle apprécia les deux.
À la fin, une femme vint lui parler d’un budget refusé l’année précédente. Elle avait une objection précise, et elle ne la garda pas pour plus tard. Kate reconnut le dossier et lui demanda les nouveaux chiffres. Elle regagna son bureau avec une note à lire et quelques visages de moins à imaginer.
Lily lui présenta Ethan Cole, recruté avec son accord pour organiser ses deux journées de présence et ses rendez-vous à distance. Comme les autres, il venait d’apprendre qui prenait la présidence. Kate lui donna les règles : les réunions avaient une durée, les demandes un objet, et les plages d’écriture n’étaient pas des cases libres. Il gérerait son agenda, pas ses décisions.
Oliver Grant, le directeur financier, et David Morales, responsable des opérations, les rejoignirent pour le dernier point. Margaret vérifia le programme de l’entretien et les documents destinés à Paul. Kate ne prenait pas une nouvelle fonction. Elle donnait un visage et une voix à celle qu’elle exerçait déjà.
À dix heures moins cinq, Ethan annonça l’arrivée de Jack et de son équipe.
Kate referma son ordinateur.
Son cœur accéléra. Pas à cause de la réunion : elle savait ce qu’elle allait y dire et ce qu’elle avait les moyens de refuser.
Elle allait le revoir.
Elle imagina ses yeux sur elle, sa bouche formant son prénom avec cette douceur dont elle connaissait encore trop bien l’effet. Ses mains devinrent moites. Le désir et la colère se levèrent ensemble, comme deux chiens qui se disputent la même porte. Elle les laissa venir sans chercher à rendre l’un plus convenable que l’autre.
Lily apparut à la porte.
— Ils sont dans la salle. Andrew Hale, Paul et Martin Shaw l’accompagnent. Les nôtres sont prêts.
Kate se leva, lissa sa robe sur ses hanches et prit le dossier.
— Allons lui répondre.
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