Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 29 sur 78

Sa place à la table

Katherine

Kate arriva à Boston un mardi de juillet, après avoir passé la veille à relire les dossiers.

Elle avait bien dormi, bien déjeuné, laissé le cottage dans l’ordre où elle aimait le retrouver. Elle n’avait aucune envie de se présenter devant Jack épuisée par les conséquences de ses décisions. Il lui avait déjà pris assez d’heures.

À l’accueil d’Astera, on la salua avec la familiarité discrète réservée à l’amie de Lily.

— Madame Whitmore ?

— Winslow. Katherine Winslow.

On s’excusa et on lui fit signe de monter.

Elle passa devant les salles de réunion, les couvertures exposées, les équipes au travail. Une femme coinçait son téléphone entre l’épaule et l’oreille en portant une pile d’épreuves. Un homme attendait près d’une imprimante, un café à la main et une expression résignée. Ce quotidien lui appartenait par les responsabilités qu’elle avait acceptées, pas par la reconnaissance que ces gens pourraient lui offrir. Elle voulait qu’il continue à tourner après la visite de Jack aussi bien qu’avant.

Margaret était déjà dans le bureau de Lily. Nora posa son livre et se leva pour l’embrasser.

Kate ouvrit son dossier.

— Je veux refuser l’offre. Sécuriser les capacités alternatives et confirmer les investissements qui nous rendront moins dépendants de ce réseau. Et je veux que Jack entende la décision de la personne qu’il essaie de joindre depuis des années.

— On commence par les engagements financiers, dit Margaret.

Plus d’une heure sur les chiffres. Kate ne chercha aucune solution spectaculaire. Le coût réel, les délais, le prix d’une semaine perdue. Elle réduisit un projet qui pouvait attendre, maintint deux autres, confirma ce qu’elle était prête à financer. Lily connaissait les objections des équipes ; elles les reprirent une par une.

— Celle-ci est fondée. On leur demande de confirmer des volumes qu’ils ne connaîtront qu’après notre décision. On change l’ordre.

Margaret posa ensuite les offres de Westbridge au milieu de la table.

— Le refus reste possible sans révéler votre identité. Je veux que vous choisissiez en le sachant.

— Je le sais.

Kate regarda ces documents qu’elle avait lus tant de fois dans un bureau fermé à clé.

— Mais il se sert de mon absence pour traiter Lily comme quelqu’un qu’on peut contourner. Depuis le gala, il ne lui pardonne ni de l’avoir contredit ni d’avoir vu la différence entre ce qu’il raconte et ce qu’il fait. Et il utilise nos capacités de développement pour lui faire payer une humiliation personnelle. Les décisions sont aussi les miennes. Je ne vais plus le laisser croire qu’en la faisant plier, il gagnera contre elle seule. Il va me trouver derrière chaque refus.

— Je n’ai pas besoin que tu viennes me défendre parce qu’il me trouve irritante, dit Lily.

— Je sais. Tu as cultivé ce talent bien avant de diriger Astera.

Un bref sourire.

— Tu restes directrice exécutive, poursuivit Kate. Tu ne perds rien parce que mon nom devient public. Je ne vais pas me présenter comme celle qui a tout fait pendant que tu portais les dossiers. J’assume ma part, et il ne pourra plus nous utiliser l’une contre l’autre.

— Et Jane Wilkins ? demanda Nora.

Kate posa la main sur le second dossier.

— On prépare ça aussi. Je ne veux pas lui laisser une découverte qu’il exploiterait à sa convenance. Les équipes et les gens directement concernés l’apprendront avant de le lire ailleurs. Et je garde le nom sur mes livres.

Elles parlèrent des engagements en cours, de l’équipe éditoriale, de ce qu’il faudrait expliquer sans transformer chaque roman en commentaire de son mariage.

— Je ne vais pas me mettre à écrire des livres plus prudents parce qu’on saura que j’ai été mariée à lui.

— Je m’y opposerais avec la dernière énergie, dit Nora.

Lily éclata de rire.

L’adresse du cottage resterait privée. Son enfance ne deviendrait pas une histoire pour vendre la marque. Elle répondrait sur son entreprise, ses décisions, son travail d’autrice. Pour le reste, elle choisirait. Les salariés seraient informés avant toute annonce extérieure, et personne ne leur demanderait de faire semblant d’avoir toujours su.

Margaret prit enfin le dossier des contacts de Jack. Une copie des messages dépassait. Kate connaissait leur ordre, la façon dont les formules avaient glissé, l’insistance devenue reproche. Elle n’avait pas besoin de les relire pour être en colère. Elle l’était très bien toute seule.

— La demande que je lui ai adressée reste entière, dit l’avocate. Un rendez-vous d’affaires ne lui rouvre pas l’accès à votre vie personnelle. Vous n’êtes pas tenue de l’écouter parler de votre séparation parce qu’il aura découvert votre nom sur un dossier.

— Je ne l’écouterai pas s’il essaie de déplacer la conversation.

— Tu peux aussi mettre fin à la réunion, dit Lily.

— Je le ferai si c’est nécessaire. Mais je ne vais pas quitter ma propre table parce qu’il est surpris de m’y trouver.

Elle ne baissa pas les yeux.

Elle connaissait le pouvoir qu’il avait sur elle. Un regard qui s’attarde, son prénom prononcé plus bas, une main à sa taille dans un couloir. Il pourrait encore la bouleverser. Elle n’allait plus traiter cette possibilité comme une raison de lui céder.

— Je l’aime, dit-elle. Je le désire encore. Et je lui en veux assez pour ne pas avoir envie de lui rendre la prochaine conversation facile. Je ne vais pas lui laisser croire que sa surprise efface ce qu’il a dit, ses messages, ou ce qu’il essaie d’arracher à Astera. Il aura devant lui tout ce qu’il n’a pas voulu entendre. Et je n’ai aucune intention de parler plus doucement pour qu’il m’apprécie davantage.

Lily prit sa tasse. Ses doigts avaient cessé de jouer avec la soucoupe.

— Voilà une réunion pour laquelle je tiens particulièrement à être disponible.

Elles fixèrent le cadre. Jack viendrait à Boston rencontrer la propriétaire, comme il l’avait demandé. Lily serait présente, son autorité intacte. Les documents exposeraient le refus, les solutions en place, ce qu’Astera acceptait de discuter et ce qu’elle refusait. Aucune promesse pour obtenir sa venue. Il pourrait partir ; elles n’avaient pas besoin de son accord pour avancer.

— Il voudra savoir depuis quand, dit Nora.

Depuis quand l’entreprise. Depuis quand les livres. Depuis quand cette femme qu’il croyait connaître avait une vie qui ne l’attendait pas.

— Il aura les informations utiles à la réunion. Pour notre mariage, il ne choisira plus seul le moment, le lieu et les réponses qu’il estime mériter.

À midi, quelqu’un apporta des plateaux. Il ne vit que quatre femmes autour d’une table, des dossiers fermés, un livre près d’une tasse. Kate le remercia et demanda des nouvelles du service dont Lily lui avait parlé.

Elle n’avait jamais eu honte de son rôle. Elle en avait choisi les conditions. Elle pouvait les changer.

L’après-midi, Margaret prit en charge les derniers documents, Nora le volet Jane Wilkins, Lily le calendrier des équipes et du rendez-vous. Kate signa ce qui exigeait sa signature. Quand elle rangea son stylo, ce n’était plus une intention.

Le soir, elle dormit chez Lily. Elles parlèrent travail, puis l’interdirent pendant une heure. Lily raconta un rendez-vous raté qu’elle avait provoqué par une remarque trop sèche, avant de jurer qu’elle n’avait aucun regret.

— Tu devrais peut-être lui dire que tu en as un.

— Tu pourrais faire preuve de solidarité dans cette maison.

— Je suis solidaire de ta capacité à écrire un message de plus de trois mots.

Lily lui lança un coussin. Kate le rattrapa et s’en servit pour caler son dos.

Jack n’occupa pas toute la soirée.

Le lendemain, elle retrouva le cottage tel qu’elle l’avait laissé. Elle ouvrit les fenêtres et passa un moment sur la terrasse avant de se mettre au travail.

Lily envoya le projet de confirmation.

La propriétaire d’Astera accepte de vous recevoir pour examiner la position de votre groupe et vous présenter sa décision. Les modalités et le dossier préparatoire vous seront transmis séparément.

Il avait voulu une réponse. Il allait l’avoir.

Elle valida, puis ouvrit un document pour l’entretien. Sur la première ligne, elle écrivit son nom complet, sa fonction, et celle de Lily.

Elle n’essaya pas d’imaginer comment le rassurer quand il la verrait.

Elle reprit la première clause qu’elle refusait et prépara les mots exacts avec lesquels elle comptait la lui renvoyer.

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