Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 28 sur 78

Ce qu’elle ne lui devait plus

Katherine

Quand Lily lui apprit la séparation de Jack et Célia, Kate était sur la terrasse, des pages imprimées sur les genoux, un verre d’eau près du coude.

Une belle journée de juillet. Fenêtres ouvertes, déjeuner débarrassé. Elle avait consacré la matinée à Astera et comptait travailler son roman jusqu’à dix-sept heures avant d’aller chercher des livres au village.

La nouvelle traversa cette journée ordinaire sans demander la permission.

— Depuis quand ?

— Quelques jours. Hannah me l’a confirmé.

Elle posa son stylo.

Elle avait senti quelque chose. Pas la rupture : l’urgence qui avait soudain chargé les messages de Jack la semaine précédente. Il avait besoin de parler. Il fallait qu’elle réponde. Son silence était cruel. Maintenant, elle entendait mieux la place qu’il lui attribuait : celle d’une femme qu’on quitte, puis qu’on rappelle quand l’autre vie cesse de convenir.

Le numéro de secours. Charmant.

La colère arriva avec le soulagement.

Elle aurait voulu ne ressentir que la première. Son ventre se contracta pourtant, et son corps se souvint avant qu’elle puisse lui opposer quoi que ce soit. Célia n’aurait plus ses nuits. Plus cette façon qu’il avait d’attirer une femme contre lui quand il posait son livre. Kate imagina ses mains, le poids de son regard, sa bouche au coin de la sienne. Une chaleur idiote lui monta au visage.

Elle détesta le désirer aussi vite.

— Il t’a appelée ?

— Non. Et je ne l’ai pas appelé.

— Bien.

Le mot fut sec. Lily n’essaya pas de l’adoucir.

Depuis janvier, elles avaient parlé des photos. Certaines étaient arrivées malgré elle, d’autres avaient été cherchées à des moments qu’elle préférait ne pas raconter. Les robes, les dîners, Miami, les gestes de Jack qu’elle connaissait dans le moindre détail. Six mois plus tard, l’absence de cette femme sur les prochaines images ne lui rendait aucun de ces mois.

— Margaret a reçu la confirmation de son avocat. Les échanges personnels doivent cesser. Il a pris connaissance du courrier.

— Elle me l’a transmis.

Elle avait gardé les messages. Pas pour les relire le soir en cherchant un aveu caché. Pour pouvoir les montrer tels quels, sans avoir à expliquer ensuite qu’elle avait peut-être mal compris son ton.

Les questions prudentes. Puis les demandes répétées. Les appels pendant le dîner, les appels manqués découverts au retour d’une promenade, les messages envoyés assez tard pour qu’elle sache qu’il avait passé sa soirée à attendre.

Lily n’a pas à me répondre à ta place.

Je ne comprends pas ce que tu cherches à obtenir en m’ignorant.

Elle ne cherchait rien à obtenir. C’était précisément ce qu’il refusait de croire.

Quand Margaret avait proposé d’intervenir, Kate n’avait pas hésité longtemps.

— Dites-lui que c’est terminé. Pas que je suis trop fragile pour lui parler. Que je ne veux pas lui parler.

Margaret avait compris la différence.

Depuis, son téléphone était calme. Elle avait retrouvé le plaisir de le laisser sur une table sans se demander ce qu’elle y découvrirait. Il avait fallu une menace de procédure pour obtenir de l’homme qu’elle aimait ce qu’elle lui avait demandé elle-même.

Elle n’avait aucune envie de le féliciter de s’y plier enfin.

— Tu veux me dire autre chose ? demanda Lily.

— Je suis furieuse contre lui.

— Je sais.

— Non, tu ne sais pas. Pas seulement pour le divorce. Il m’a quittée. Il m’a décrite devant des gens comme une femme avec qui il n’y avait plus grand-chose à partager. Et maintenant, il voudrait décider de la façon dont j’ai le droit de m’éloigner. Comme si sa douleur à lui lui donnait le droit de diriger la mienne.

Elle inspira lentement.

— Et j’ai encore envie qu’il me touche. C’est ça qui me met le plus en rage aujourd’hui.

Lily ne lui proposa aucune explication indulgente.

— Tu peux avoir envie de lui sans lui ouvrir la porte. Tu le fais depuis des mois. Ça ne t’oblige à rien de nouveau.

Kate passa les doigts dans la marge de son manuscrit. Elle savait tenir une décision même quand son corps la lui rendait inconfortable. Elle l’avait assez prouvé pour ne plus se demander si elle en était capable.

— On a reçu l’offre finale, reprit Lily. Il maintient le lien entre participation et capacités. Notre demande de délai est refusée.

La conversation changeait de terrain. La colère resta exactement à la même place.

— Combien de temps ?

Lily donna l’échéance. Les capacités de remplacement couvraient une partie des volumes. Le reste pouvait l’être, à condition d’accepter un coût élevé et plusieurs ajustements. Le risque portait sur les lancements, la confiance des partenaires, la parole donnée aux auteurs.

— On ne lui cède pas une part pour acheter la fin d’un problème qu’il a aggravé exprès. Confirme les réservations alternatives dans la limite validée. Le dépassement, tu m’envoies le détail ce soir. Margaret vérifie avant signature.

— C’est ce que je recommande aussi.

— Je sais. Tu n’as plus besoin de me convaincre qu’il faut tenir. On décide comment.

Elles travaillèrent près d’une heure. Kate reclassa les priorités, fit attendre certains projets, maintint les moyens des équipes qui encaissaient déjà les conséquences. Aucune économie ne serait prise sur ce qu’on avait promis aux auteurs.

Puis Lily lui lut une phrase qu’une connaissance lui avait rapportée. La querelle du gala avait fait le tour des tables. On répétait les remarques de Célia, les réponses de Lily, et surtout la défense de Jack, comme si le fait d’avoir été son mari rendait exact tout ce qu’il affirmait. On voulait maintenant savoir si Kate s’était toujours désintéressée de tout ce qui dépassait sa maison. À force d’être répétés, les mots avaient perdu la colère dans laquelle il les avait prononcés. Il n’en restait que le portrait commode d’une épouse sans conversation.

Inutile. Ennuyeuse. Personne ne les avait dits. Tout le monde les avait entendus.

Kate eut un petit rire sans joie.

— Ils ont beaucoup de temps à consacrer à une femme qu’ils trouvent si ennuyeuse.

— Je l’ai fait remarquer.

L’avis de ces gens n’avait jamais été un bien assez précieux pour qu’elle organise sa vie autour.

Celui de Jack l’avait été.

La distinction lui fit mal exactement là où elle aurait préféré n’avoir que de la colère.

— Peut-être que je l’étais, avec lui, murmura-t-elle. À force de ne rien lui demander, je suis peut-être devenue cette femme-là. Agréable. Silencieuse. Sans grand-chose…

— Arrête.

Lily n’avait pas élevé la voix. Elle avait pris ce ton tranchant qu’elle sortait quand une conversation menaçait de s’égarer dans une très mauvaise hypothèse.

— Tu peux dire que tu t’es retenue avec lui. Que tu aurais dû parler. Je te laisserai en discuter aussi longtemps que tu voudras. Mais tu ne vas pas te servir de son regard paresseux pour décider que tu n’avais rien à offrir. Pas devant moi.

— Je sais ce que je vaux dans mon travail.

— Je ne parle pas de ton chiffre d’affaires. Tu étais déjà drôle, difficile, curieuse, et capable de me contredire pendant une heure quand on n’avait pas dix dollars pour finir la semaine. Astera n’a pas créé la femme intéressante. Elle lui a donné un endroit où elle ne demandait pas la permission de l’être.

Le silence qui suivit n’avait plus la même forme.

Kate revit une pièce fermée à clé dans la maison face à la mer, une conversation interrompue pour ne pas retenir Jack, une réponse raccourcie alors qu’elle aurait eu tant à dire. Elle pouvait reconnaître ses propres silences sans lui abandonner la définition de ce qu’ils contenaient.

— Très bien. Je retire la fin de la phrase.

— Toute la fin.

— Toute la fin, Lily.

— Tu veux qu’on reprenne le calendrier ?

— Non. Je veux une réunion avec toi, Margaret et Nora. Cette semaine. À Boston.

Elle regarda le document de Westbridge.

— Il cherche la propriétaire depuis assez longtemps. Je vais lui répondre moi-même.

Quelques secondes de silence.

— On peut préparer ça sans se précipiter.

— On va le préparer correctement. Mais je ne vais pas attendre de ne plus être en colère. Je le suis, et je compte bien qu’il s’en aperçoive.

Après l’appel, Kate resta sur la terrasse, immobile dans la lumière chaude.

Elle aimait Jack. Elle le désirait avec une persistance qui l’exaspérait. Elle le détestait pour la liberté qu’il avait prise avec elle, pour les mois où il avait appelé sollicitude ce qui finissait par ressembler à une traque, pour la façon dont il s’attaquait maintenant à son entreprise afin d’obtenir une réponse.

Aucun de ces sentiments n’annulait les autres.

Elle rangea les pages sans travailler davantage et descendit au village chercher ses livres. Au retour, elle fit un détour pour acheter de quoi dîner.

La réunion pouvait attendre qu’elle ait fini sa journée. Jack n’aurait pas ça aussi.

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