Le dernier appel
JackÀ la fin de juin, Jack ne supportait plus de trouver les affaires de Célia dans sa salle de bains.
La pensée était injuste, puisqu’il l’avait invitée à les y laisser. Il n’en déplaçait pas moins son flacon chaque fois qu’elle le posait à côté du sien, agacé par cette façon de s’installer à petits pas dans une vie dont il ne savait plus ce qu’il voulait.
Il savait en revanche ce qu’il ne voulait plus entendre. Une remarque sur Katherine. Une plaisanterie sur la photo. Une question sur le coffret. Depuis des semaines, il guettait le moment où elle partirait et se reprochait ensuite ce soulagement, sans rien en faire d’utile.
Ce jeudi-là, elle posa une brochure sur la table.
— On pourrait passer une partie d’août ici. J’ai demandé les disponibilités. Ce serait bien de prévoir quelque chose avant ton dernier jour de liberté, pour une fois.
Une maison blanche, une piscine, une mer trop bleue.
Il avait emmené Kate dans cette région au début de leur mariage. Sa robe relevée au-dessus des chevilles pour marcher dans l’eau. Ses cheveux attachés avec un élastique qu’elle avait perdu ensuite. Son rire quand il vérifiait l’heure avant même le petit déjeuner.
— Tu ne m’écoutes pas.
— J’ai entendu.
— Alors réponds.
Il aurait pu dire qu’il devait regarder son agenda. Il l’avait fait assez souvent pour gagner encore une soirée.
— Je ne vais pas partir avec toi en août.
— À cause du travail ?
— Non.
Célia referma lentement la brochure.
— Tu aurais pu choisir un moment où je ne suis pas en train de faire un projet pour nous.
— C’est justement ce projet qui me fait répondre.
— Ne présente pas ça comme une honnêteté généreuse. Tu savais déjà que tu n’en avais pas envie avant que j’ouvre ce dépliant.
L’irritation monta, trop rapide pour appartenir seulement à cette conversation.
— Très bien. Je n’en avais pas envie. Et je n’ai plus envie de continuer, nous deux.
Elle le regarda sans ciller, puis se leva.
— Depuis combien de temps ?
— On se dispute depuis des mois.
— Ce n’est pas une réponse.
Il aurait voulu qu’elle le laisse dire les phrases dans l’ordre où il les trouvait. Qu’elle accepte ce qu’il décidait sans l’obliger à examiner tous les jours où il avait repoussé la décision. La pensée passa. Il ne s’y arrêta pas.
— Je ne peux pas te donner une date, Célia.
— Tu peux au moins me regarder quand tu m’expliques que les derniers mois ne comptent plus.
— Je n’ai pas dit qu’ils ne comptaient pas.
— Tu n’as jamais besoin de dire exactement les choses. Tu laisses les autres deviner la partie qui t’embarrasse.
— Je ne vais pas rester avec toi pour éviter une conversation désagréable.
— Tu l’as pourtant fait assez longtemps.
Il n’eut pas de réponse. Elle prit ce silence pour une place à remplir et revint à ce qui la rongeait depuis des mois.
— C’est elle, évidemment.
— Ne recommence pas.
— Je ne recommence rien. Je finis la phrase que tu ne veux pas dire. Katherine sur les photos. Katherine dans tes habitudes. Katherine qu’on ne peut ni évoquer ni ignorer sans te contrarier. Tu m’as choisie pour changer de vie, et ça fait six mois que tu me reproches de ne pas connaître celle d’avant.
— Je te reproche de fouiller dans mes affaires et de te servir de ce que tu trouves pour la rabaisser.
— Parce que toi, tu ne l’as jamais rabaissée ? Au gala, tu m’as laissée comprendre pendant cinq bonnes minutes que Lily avait raison de me trouver moins bien qu’elle. Et ensuite, pour lui répondre, tu as expliqué devant tout le monde que Katherine n’était qu’une présence agréable avec qui tu n’avais plus rien à partager.
Le coup porta. Il se durcit.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— C’est ce que tout le monde a entendu. Tu étais tellement occupé à vouloir remettre Lily à sa place que tu aurais dit n’importe quoi pour ne pas lui donner raison.
— C’est toi qui as commencé à parler de Kate. Tu as voulu rappeler à tout le monde que j’étais avec toi, et tu m’as obligé à le justifier.
— Tu n’avais rien à justifier. Tu pouvais me prendre le bras et partir. Tu es resté parce que tu voulais gagner contre Lily. Et tu n’as même pas gagné. Ne me fais pas porter toute la responsabilité maintenant que tu n’as plus besoin de me défendre.
La honte était là. Il la reçut comme une accusation dont il fallait se protéger.
— Je n’ai plus envie de cette conversation.
— C’est pratique. Tu n’as plus envie de grand-chose dès que ça ne se passe pas comme tu veux.
Elle désigna la porte ouverte du bureau.
— Tu devrais mettre tes souvenirs à côté du lit. Au moins, la prochaine comprendra plus vite.
— Il n’y aura pas de prochaine.
La phrase partit avec une certitude qui les immobilisa tous les deux.
Il pensa à Kate. Sa bouche. Sa façon de baisser les yeux quand il la regardait trop longtemps. Le dernier dîner, et la limite qu’elle avait posée dans l’entrée. Il y avait pensé chaque fois qu’une autre femme s’était approchée de lui avec la certitude d’être désirée. Il l’avait détestée de lui manquer, puis il avait cherché où elle dormait, comme si une adresse pouvait mettre fin à cette douleur.
— Tu l’aimes encore, dit Célia.
— Oui.
Il n’essaya pas de reprendre le mot. Le dire lui donna une force brutale, dont il se servit aussitôt pour croire qu’il allait pouvoir régler la suite.
— Alors tu aurais dû la garder.
— C’est fini entre nous.
— J’avais compris. Je ne te demande pas de rester.
Elle avait les yeux brillants. Elle passa dans la chambre et vida avec des gestes secs les tiroirs où il l’avait autorisée à laisser des affaires. Il ne la suivit pas. Il retourna la brochure pour ne plus voir la mer trop bleue.
— Fais envoyer le reste par ton assistante. Elle a l’habitude de faire disparaître les conséquences de tes décisions.
Sur le seuil, elle se retourna.
— Tu es jaloux de Lily. Tu l’as toujours été. Elle connaît Katherine, elle peut l’appeler, elle peut la voir rire. Toi, tu as cru qu’il suffisait d’être son mari pour avoir tout ça sans effort. Tu peux la détester autant que tu veux : elle n’a même pas besoin de se battre pour te garder dehors. Kate ferme la porte elle-même.
Elle était partie avant qu’il réponde.
Il resta dans l’entrée. Puis il prit son téléphone.
J’ai besoin de te parler.
Il l’envoya à Kate avant d’avoir décidé ce qu’il lui dirait.
Distribué. Dix minutes. Vingt. Il appela. Les sonneries lui firent imaginer une pièce vide, puis un téléphone posé près d’elle, puis sa main à elle choisissant de ne pas le prendre.
Il rappela une heure plus tard.
Tu peux au moins me dire quand tu seras disponible.
Il savait qu’elle lui avait demandé de ne plus insister. Il trouvait à cette soirée un caractère exceptionnel qui rendait, à ses yeux, la demande moins applicable. Un raisonnement qu’il aurait démoli en trente secondes chez n’importe quel collaborateur.
À vingt-trois heures :
Je ne te demande pas de revenir. Je te demande de répondre à quelqu’un qui a partagé ta vie pendant six ans.
Il fit les cent pas, ouvrit le coffret, le referma. Son alliance à elle, réelle, usée sur le bord. Elle l’avait portée des milliers de jours et pouvait maintenant le laisser devant six mots sans même lui dire de se taire.
Il ne pensa pas qu’elle le lui avait déjà dit sous d’autres formes. Ou il y pensa assez vite pour l’écarter.
Le matin, il ajouta :
Ce silence est cruel, Kate. Tu sais très bien que je m’inquiète.
Rien.
Il appela Daniel entre deux réunions et lui annonça la rupture.
— Et maintenant ?
— Parler à Kate.
— Elle veut te parler ?
— Elle ne répond pas.
— Alors tu as ta réponse pour aujourd’hui.
— Tu ne comprends pas. Je l’aime.
— Ça ne te donne aucun droit supplémentaire sur elle.
La phrase lui parut d’une froideur insupportable.
— Je ne parle pas de droit.
— Ça fait des mois que tu cherches comment l’atteindre alors qu’elle te demande de la laisser tranquille. Appelle ça comme tu veux, mais ne me demande pas de t’aider.
Il raccrocha plus vite qu’un autre jour.
À seize heures, Margaret appela. Il décrocha avant la deuxième sonnerie.
— Kate va bien ?
— Katherine va bien. Je vous appelle à sa demande au sujet de vos contacts répétés.
Il s’assit lentement.
— Je souhaitais lui parler d’une chose personnelle.
— Elle vous a demandé de cesser d’insister. Elle ne souhaite plus recevoir d’appels ni de messages personnels de votre part. Je vous le notifie aujourd’hui formellement. Les questions qui nécessiteraient réellement un échange passeront par votre avocat et mon cabinet.
— Vous êtes en train de me menacer pour avoir appelé mon ex-femme ?
— Je vous demande de respecter une volonté qu’elle vous a déjà exprimée. La répétition de vos démarches malgré ses refus est documentée. Si elles se poursuivent, Katherine me charge d’engager les démarches judiciaires appropriées pour la protéger de ces contacts. Vous recevrez une confirmation écrite.
Son calme rendait chaque mot plus tranchant.
— Elle pourrait me le dire elle-même.
— Elle l’a fait. Vous avez choisi de l’ignorer.
Il voulut contester le verbe. Il se rappela les messages de la nuit, les deux appels, la demande des semaines précédentes, et toutes celles qu’il avait traitées comme provisoires parce qu’il ne supportait pas leur effet.
Le rappel ne le rendit pas humble. Il le mit en colère.
— Très bien. Je passerai par Paul.
— Pour les questions qui le justifient, monsieur Whitmore. Pas pour contourner cette demande.
Elle raccrocha.
Kate avait demandé à son avocate de l’arrêter. L’idée lui parut plus violente qu’une insulte, parce qu’il ne pouvait pas la mettre sur le compte d’une émotion passagère qu’il aurait su apaiser.
Il ouvrit leur conversation.
Tu en es donc arrivée là.
La phrase resta dans le champ de saisie. La confirmation écrite arriva dans sa messagerie professionnelle. Il effaça les mots avec une colère froide. Il ne se félicita pas de s’être retenu. On venait de lui fermer cette porte-là aussi.
Dans le dossier suivant, une note : Lily refusait toujours l’accord global et réclamait des garanties de capacité indépendantes de toute participation.
Il appela son directeur financier.
— Maintenez notre calendrier.
— On ne leur accorde pas la semaine demandée ?
Il revit le visage de Lily au gala. Sa certitude de pouvoir le tenir à distance. Cette façon de savoir que Kate vivait très bien sans lui, pendant qu’il ne savait rien de ses journées.
— Non. L’offre a une échéance. Ils la connaissent.
Il raccrocha et resta devant la note.
Là, au moins, quelqu’un serait obligé de lui répondre.
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