Une chambre pour une nuit
KatherineKate invita Lily pour le deuxième samedi d’avril.
Elle avait commencé le message par une blague sur tous les kilomètres que son amie menaçait de parcourir depuis janvier. Elle l’effaça. Elle n’avait pas besoin d’une moquerie pour justifier l’envie de la voir.
Tu peux venir samedi et rester jusqu’à dimanche, si tu es libre ?
Moins d’une minute.
Je suis libre. Et même si je ne l’avais pas été, j’aurais trouvé une méthode.
Lily arriva à quinze heures avec un sac, deux bouteilles et un carton. Kate l’attendait sur le perron. Elle la regarda sortir de voiture, lever les yeux vers la maison et s’immobiliser avec cette franchise qui rendait ses émotions impossibles à confondre.
— C’est beau. Vraiment beau.
Puis elle monta les marches et serra Kate si fort que celle-ci dut fermer les yeux.
— Tu es glacée. Tu aurais pu attendre dedans.
— Tu aurais trouvé à redire sur la qualité de mon accueil.
— Je trouve toujours.
Lily visita, essaya les fauteuils, resta longtemps dans le bureau. Le citronnier avait de nouvelles feuilles. Kate lui montra un bouton minuscule avec une fierté qu’elle ne chercha pas à cacher.
— Je vais devoir te faire livrer un deuxième arbre pour éviter que tu investisses toute ta vie affective dans celui-là.
— Huit minutes que tu es là, et tu insultes déjà un membre de la famille.
Dans le carton, des livres, des biscuits et une vieille boîte en métal. Kate la reconnut avant de soulever le couvercle. Un ticket de cinéma, une photo pliée, un bracelet de fil, deux billets d’un dollar jamais dépensés. Au fond, une liste écrite à seize ans pour leur future maison : une porte qui ferme, un réfrigérateur où personne ne compte ce qu’on prend, un endroit pour écrire, un canapé pour Lily.
Le dernier point était souligné trois fois.
— Tu as toujours été modeste dans tes exigences, murmura Kate.
— On avait vingt-trois dollars à nous deux. J’avais prévu de négocier le canapé d’occasion.
Pendant quelques heures, Kate eut exactement la visite qu’elle voulait. Elles marchèrent sur le chemin détrempé, parlèrent du gros chien d’un homme que Lily avait revu, se disputèrent pour savoir si l’absence de défaut visible chez un homme devait être considérée comme suspecte.
— Il m’a dit que je pouvais être difficile à suivre, annonça Lily.
— C’est le premier homme honnête que tu rencontres depuis longtemps.
— Tu pourrais défendre ma délicatesse.
— Je ne défends que ce que je peux prouver.
Lily lui donna un coup d’épaule. Kate rit, le bras passé sous le sien, et s’aperçut qu’elle n’avait pas ri comme ça depuis des semaines. Un vrai rire. Pas la version polie.
Elles cuisinèrent. Kate corrigea le sel ; Lily l’accusa de diriger jusqu’aux pommes de terre. Elles mirent une vieille chanson, chantèrent deux phrases et s’arrêtèrent en constatant qu’aucune ne connaissait la suite.
Mais une conversation attendait. Lily repoussait un sujet avec trop d’énergie pour qu’il reste invisible.
Kate posa sa fourchette.
— Tu les as vus jeudi.
— Oui.
— J’ai vu les photos. Tu es sur l’une d’elles, derrière lui.
La robe cuivrée de Célia avait eu les honneurs d’un article. Jack, une main dans son dos, ce visage composé qu’elle connaissait par cœur, le léger mouvement de tête pour entendre une remarque dans le bruit. Quelques lignes célébraient « leur élégance et leur complicité ». Kate avait ouvert, agrandi, refermé. Elle y était revenue après le dîner, comme si un regard plus attentif pouvait déplacer cette main.
— Je comptais t’en parler, dit Lily.
— C’est pour ça que tu t’acharnes autant sur ce pauvre chien ?
— Je ne voulais pas gâcher la première soirée où tu m’invites ici.
— Tu ne la gâches pas en me racontant ce que je finirai par apprendre. Dis-moi les choses comme elles se sont passées.
Lily ne lui récita pas chaque échange. Célia, déjà vexée d’entendre les invités parler de Kate. Célia rappelant à tout le monde qu’elle était la compagne de Jack, puis se servant du divorce pour suggérer que Kate n’avait pas dû être si exceptionnelle. La façon dont Lily l’avait remise à sa place, sans prétendre l’avoir ménagée. Puis les phrases de Jack, en séparant les mots exacts de l’impression qu’ils lui avaient laissée.
Une vie confortable. Une présence agréable. Plus grand-chose à lui dire.
Kate regarda les deux verres. Elle venait de passer trois heures à parler d’un arbre, d’un contrat, d’une boîte en métal et d’un homme qu’elle ne connaissait pas. Elle n’avait pas eu à chercher quoi dire. Pas une seconde.
— Il a vraiment employé cette formule ?
— Oui.
Kate se leva, porta les assiettes à la cuisine et resta les doigts posés sur le bord d’un plat.
Elle aurait voulu que la colère arrive tout de suite. À la place, elle sentit une humiliation lente, presque physique, qui lui chauffait les joues et lui tordait le ventre. Il avait été si proche d’elle, dans leur chambre, dans le noir. Il connaissait la chaleur de son ventre. Et devant des invités, il n’avait pas trouvé d’autre mot pour sa présence qu’« agréable ».
Agréable. Comme un fauteuil. Comme une vue sur la mer.
Lily entra sans bruit.
— Je ne regrette pas de l’avoir remise à sa place. Elle avait décidé que ta valeur se mesurait au fait qu’il était parti avec elle. Il fallait bien que quelqu’un lui dise ce que valait ce raisonnement. Mais je n’imaginais pas qu’il se servirait de toi pour me faire taire.
— Tu n’as pas choisi ses mots.
— Non. Et je peux être contente de l’avoir arrêtée sans me réjouir de ce que tu dois entendre ensuite.
Lily avait l’air furieuse et triste, sans savoir laquelle des deux émotions serait la plus utile. Kate tendit la main. Son amie la prit aussitôt.
— Tu ne vas pas recommencer à te retenir pour me protéger de ce qu’il pourrait dire. C’est à lui de choisir ses mots.
— Très bien. Parce qu’il vient de perdre une protection à laquelle il s’était beaucoup habitué. Je ne faisais pas d’efforts avec lui pour lui plaire. Je les faisais pour toi.
Kate ouvrit le robinet.
— Il sait que tu viens ici ?
— Non.
— Il cherche encore ?
— Oui.
Elle le savait déjà, par Margaret, par les demandes de Paul, par les messages qu’elle laissait sans réponse. Elle avait besoin de l’entendre de la bouche de Lily pour mesurer l’autre face de ses phrases du gala.
— Il n’avait plus grand-chose à me dire, mais il veut savoir à qui je parle maintenant.
— Il m’a demandé plusieurs fois si on se voyait, à quelle fréquence on se parlait. Il dit qu’il s’inquiète de tes conditions de vie. Je crois qu’il déteste surtout ne pas pouvoir imaginer une journée que je pourrais lui raconter si je voulais.
— Il n’a jamais beaucoup aimé que je sois différente avec toi.
— Il ne m’a jamais beaucoup aimée, pour tout un tas de raisons. Certaines étaient même assez bonnes.
Kate sourit malgré elle.
Elle se rappela un rire coupé net par l’arrivée de Jack, et la façon dont elle cherchait aussitôt sur son visage s’il avait trouvé la plaisanterie déplacée. Avec Lily, elle pouvait parler trop fort, répondre de travers, être injuste, s’excuser. Une mauvaise phrase ne les séparerait jamais.
Elle avait voulu que Jack la trouve facile à aimer. Elle lui avait laissé si peu de difficultés qu’il avait fini par croire qu’il n’y avait rien derrière.
Ça ne lui donnait pas le droit de le raconter comme une absence d’intérêt.
— Je ne vais pas lui écrire ce soir.
— Tu peux, si tu veux.
— Je veux lui faire mal. Je vais attendre de savoir ce que je veux en plus.
Elles ne parlèrent plus de lui pendant une heure. Elles lavèrent la vaisselle, choisirent un film qui n’intéressa personne, finirent le vin. Plus tard, Kate demanda quelle tête il avait.
— Tu veux vraiment ma réponse ?
— Oui.
— Il avait honte d’elle. Il voyait très bien qu’elle avait commencé et qu’elle ne savait plus comment s’en sortir. Il avait honte de ce qu’il venait de dire de toi, aussi. Mais au lieu de s’arrêter, il m’en voulait de l’avoir vu. Et il a compris qu’il ne pourrait plus compter sur toi pour me demander de le ménager.
Kate connaissait cette façon qu’il avait de se raidir quand il se sentait exposé. Pendant des années, elle en avait tenu compte avant même de choisir ses mots. Savoir qu’il s’était senti humilié ne lui rendait aucune des phrases qu’il avait dites sur elle. Et elle n’allait pas recommencer à chercher comment les rendre plus faciles à pardonner.
Le lendemain, Lily repartit après le déjeuner, comme prévu. Elle n’essaya pas d’arracher une nuit de plus.
— Pas seulement quand je vais mal, dit Kate sur le perron. J’aimerais qu’on refasse une soirée qui ne soit pas organisée autour d’un désastre.
— Alors invite-moi quand ton citronnier fleurira. Je suis disponible pour les événements familiaux.
La maison redevint silencieuse. Kate rangea la boîte en métal dans son bureau, puis ouvrit un carnet personnel. Elle y nota les paroles de Jack aussi exactement qu’elle put. Elle refusa de les rendre plus cruelles. Elle refusa aussi de les rendre moins précises.
Sous la dernière ligne, elle écrivit : Il ne sait pas. Il a eu six ans pour demander.
Puis elle ferma le carnet et appela Nora pour parler de son roman.
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