Les choses qu’il gardait
JackEn mai, Célia déplaça la photo.
Depuis la soirée d’avril, elle ramenait Lily au milieu de conversations qui n’avaient rien à voir. Un nom sur une liste d’invités, un article sur Astera suffisaient. Elle demandait s’il comptait continuer à saluer une femme qui l’avait traitée comme une erreur de casting.
— Tu étais d’accord avec elle, lui avait-elle lancé un soir. Je t’ai vu chercher une réponse. Pas pour me défendre. Pour éviter d’admettre qu’elle avait raison.
Il lui avait reproché de revenir sans cesse à cette scène. Il n’avait pas répondu à la question.
Lui aussi y revenait. Les yeux baissés des invités, Célia qui se serrait contre lui après qu’il avait parlé de Kate, le calme de Lily énumérant ses recherches. Il aurait voulu garder de cette soirée un souvenir où il n’avait pas l’air aussi démuni. Il la retrouvait intacte chaque fois que le nom de Vance apparaissait en haut d’un dossier.
Le petit cadre était sur une étagère de son bureau depuis un dîner chez sa mère. Evelyn avait retrouvé une vieille photo et lui en avait fait tirer un exemplaire, sans commentaire : Kate au bord de l’eau, un livre fermé sur les genoux, le visage tourné vers quelque chose hors champ. Il l’avait posé là en rentrant, et pris l’habitude de le voir en ouvrant les rideaux.
Ce soir-là, un vase occupait sa place.
Célia lisait sur le canapé, une jambe repliée sous elle.
— Tu as rangé mon bureau ?
— Juste l’étagère. La femme de ménage n’ose jamais toucher à tes affaires. Je voulais enlever la poussière.
Il ouvrit le meuble bas. Le cadre était couché derrière deux dossiers.
— Tu n’es pas obligé de le remettre exactement au même endroit, dit Célia.
— Je ne t’ai pas demandé de le déplacer.
— Et toi, tu ne m’as pas demandé si j’aimais passer mes soirées avec le portrait de ta femme sous les yeux.
Le mot resta entre eux.
— Ton ex-femme, corrigea-t-elle elle-même. C’est difficile de s’en souvenir, ici.
Jack remit la photo sur l’étagère. Avec trop de précision. Assez pour que Célia se lève.
— C’est comme ça que tu réponds ?
— Je réponds que ce bureau contient des affaires qui m’appartiennent. Si l’une d’elles te blesse, parle-m’en. La cacher dans un meuble ne règle rien.
— Je l’ai rangée, Jack. Je ne l’ai pas brûlée.
Elle avait raison sur la disproportion. Il n’avait aucune envie de lui donner raison.
— Ne recommence pas.
Elle le regarda longtemps et quitta la pièce.
Le cadre n’expliquait pas sa colère. Il représentait une chose qu’il refusait de perdre davantage. Depuis janvier, il supportait de moins en moins qu’on déplace ce qui restait de Kate, et refusait encore de se demander pourquoi il en avait besoin.
Le lendemain, il fit livrer des fleurs. Célia le remercia d’une photo du bouquet. Il la regarda en pleine réunion, retourna le téléphone et se sentit brusquement très las. Il avait fait un effort. Il se raccrocha à cette idée, agacé de devoir encore prouver qu’il ne l’oubliait pas sous prétexte qu’il tenait à une photo.
À midi, il appela le cabinet. Rien de décisif. Des pistes examinées puis abandonnées. Katherine n’avait rien acheté à son nom. Les gens qui savaient se taisaient. Aucune trace publique d’une activité professionnelle, ce qui, lui rappela-t-on, ne prouvait pas qu’elle n’en avait pas.
— Elle pourrait vivre avec quelqu’un, dit Jack.
Il s’entendit formuler cette possibilité comme un point à vérifier.
— Nous n’avons aucune information dans ce sens.
— Ni dans l’autre.
L’homme ne releva pas.
Aurait-il été soulagé de la savoir seule ? Il aurait voulu répondre oui. Il imagina aussitôt une maison silencieuse, personne pour l’entendre si elle tombait malade, et trouva une nouvelle raison de ne pas se satisfaire de cette hypothèse non plus. Le problème se déplaçait chaque fois qu’une réponse devenait possible. C’était, au fond, très pratique.
Il demanda que la veille publique se poursuive. Rien d’intrusif, avait-il précisé plusieurs fois. Il se servait maintenant de cette limite comme d’une preuve qu’il restait raisonnable.
Hannah ne le laissa pas s’en servir quand ils déjeunèrent la semaine suivante.
— Tu ne me demandes plus si elle va bien. Tu cherches comment savoir ce qu’elle ne veut pas te raconter.
Il avait encore posé une question sur Lily. Il s’en aperçut au moment où Hannah la replaçait devant lui.
— Je n’essaie pas de lui nuire.
— Je sais. C’est pour ça que je te parle. On peut faire quelque chose de pesant sans avoir envie d’être cruel.
— Je trouve étrange que tout le monde sache mieux que moi ce qu’il faut faire pour elle.
— Personne ne prétend connaître toute sa vie. Lily respecte ce qu’elle lui confie. Margaret fait son travail. Toi, tu veux une place qu’elle ne te donne pas.
— Lily a toujours eu cette place.
Il regretta la phrase. Elle avait trop de choses derrière elle.
— Oui, dit Hannah doucement. Bien avant toi.
— Je sais. On me l’a assez rappelé, qu’elles avaient tout traversé ensemble.
— Kate te le rappelait ?
Il chercha un exemple et ne trouva que ses impressions. Lily entrant dans une pièce sans hésiter. Kate parlant plus vite au téléphone. Une plaisanterie qu’il ne comprenait pas. Une colère qu’elle laissait vivre devant son amie et qu’elle avalait devant lui.
— Ce n’était pas nécessaire.
Hannah ne le contredit pas. Elle le laissa entendre le vide de sa réponse.
Il se réfugia dans le travail l’après-midi même.
La reprise de Meridian Logistics avançait. Westbridge financerait la modernisation de plusieurs sites et récupérerait des capacités utiles à ses propres lancements. Une filiale avait un contrat important avec Astera, à renouveler avant la fin de l’été, et des créneaux supplémentaires promis sans engagement ferme. La croissance du groupe de Lily reposait en partie sur eux.
Le directeur de l’opération présenta trois scénarios. Le plus simple conservait les clients extérieurs aux conditions négociées. Le deuxième donnait la priorité aux flux du groupe et renégociait les volumes futurs. Le troisième proposait à certains clients des accords plus étroits en échange d’une garantie de capacité.
— Le deuxième et le troisième, dit Jack. Ensemble.
— On risque de se retrouver en conflit avec des engagements signés, objecta un juriste.
— Les engagements signés seront honorés. Je parle des volumes qui ne le sont pas encore.
— Ça réduira fortement leur marge de manœuvre.
Personne n’avait besoin de dire le nom.
— Ils ont d’autres prestataires.
— Pas forcément disponibles au bon endroit et aux bonnes dates.
Jack voyait le risque avec la précision qu’il aurait mise à le réduire s’il avait été de l’autre côté. Les livres prévus, les annonces, les coûts d’une solution de rechange. Il voyait aussi Lily obligée de revenir discuter, au lieu de clore la conversation au bout de vingt minutes.
Cette dernière image l’emporta sur les autres pendant un instant dont il ne chercha pas à mesurer la durée.
— Préparez une proposition qui leur permette de sécuriser leur développement dans un accord global. Participation minoritaire et accès au réseau. Les deux volets ensemble.
Personne ne demanda s’il s’agissait d’une décision personnelle. Les chiffres offraient une explication suffisante à tous ceux qui n’avaient pas assisté au gala.
Quand Lily appela quelques jours plus tard, sa voix ne lui offrit aucun des signes de victoire qu’il avait imaginés.
— On a reçu l’annonce des nouvelles priorités du réseau. Tu veux m’expliquer le calendrier ?
— L’opération n’est pas finalisée. Nous précisons ce que les clients pourront réserver ensuite.
— Les capacités qu’on nous annonçait deviennent incertaines, mais elles réapparaissent comme par magie si on discute de ton entrée au capital. C’est assez lisible.
— Vos contrats en cours seront respectés.
— Je ne t’ai pas demandé de me rassurer sur ton obligation de les respecter.
Il se leva et ferma la porte.
— Tu voulais une proposition honnête. Je t’explique ce que le groupe compte faire de son réseau.
— Tu m’expliques surtout à quel prix tu aimerais nous revendre notre liberté de choix.
— Recommande à ta propriétaire de refuser.
— Je n’ai pas attendu cet appel.
Le silence ramena tout : sa précision, son absence de peur, cette certitude qu’elle avait toujours quelqu’un d’autre à qui parler après lui.
— Elle pourrait me le dire elle-même.
— Elle le fera si elle le juge utile.
— Au gala, tu as pris beaucoup de plaisir à me faire passer pour un imbécile.
Une seconde.
— Nous parlons de la capacité du réseau, Jack.
— Tu n’as plus aucune retenue quand il s’agit de moi.
— C’est Kate qui me demandait d’en avoir. Ce n’est pas à toi que je faisais cette concession. Et maintenant, tu veux me faire payer la soirée avec les lancements de nos auteurs ?
Il aurait pu entendre l’aveu qu’il venait presque de faire. Il préféra se raidir contre la façon dont elle le lui renvoyait.
— Tu t’es donné pour mission de garder toutes les portes.
Lily se tut. Il entendit ce silence comme la preuve qu’elle avait compris à qui d’autre il pensait.
— De quelle porte tu parles, Jack ?
— D’Astera. Évidemment.
— Alors tiens-toi à ce dossier. Parce que si tu mélanges tes contrariétés, ce n’est pas seulement mes journées que tu vas compliquer. Il y a des salariés, des auteurs et des clients derrière ce nom.
— Nous sommes concurrents. Tu le rappelles volontiers quand ça t’arrange.
— Oui. Et on va te répondre comme tels.
Elle raccrocha après avoir exigé que toute proposition arrive par écrit.
Il n’avait obtenu aucune concession. Il avait obtenu qu’elle appelle. Il ne voulut pas examiner le plaisir que ça lui avait donné.
Le soir, Célia l’attendait dans le bureau. Le tiroir était ouvert. Elle tenait le coffret.
— Je cherchais les papiers du voyage.
Ils étaient sur la table du salon. Elle le savait. Ils regardèrent tous les deux la boîte sans parler du mensonge.
— Repose ça.
— Elle te les a rendus ?
— Repose le coffret, Célia.
Elle le posa sans le refermer.
— Je ne savais pas que tu gardais ses bijoux comme des reliques. Tu comptes les lui rendre quand elle aura fini de te faire courir ?
La colère le traversa si brutalement qu’il dut rester immobile.
— Tu ne sais pas de quoi tu parles.
— J’ai l’impression que personne ne le sait, à part cette Lily. C’est gênant, pour un homme qui prétend avoir choisi sa nouvelle vie.
Il referma la boîte et la rangea.
— Tu n’ouvres plus ce tiroir.
— Et tu me laisses quelle place, exactement ?
La question était légitime. La façon dont elle l’avait posée, les bijoux de Kate dans les mains, lui donnait envie de ne rien céder.
Ils se disputèrent longtemps. Il dit qu’elle n’avait pas à fouiller. Elle dit qu’il la faisait vivre au milieu d’une femme absente. Aucun des deux ne prononça le mot rupture.
Quand elle partit dormir chez elle, il éprouva un soulagement si immédiat qu’il en eut honte.
Il resta pourtant dans le bureau, sous la photo remise à sa place, et ne lui demanda pas de revenir.
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