Celle qui avait pris sa place
JackJack sut que la soirée serait difficile avant même qu’on leur propose un verre.
L’hôtesse connaissait Katherine depuis des années. Elles avaient organisé ensemble deux ventes de charité, elle avait dîné dans la maison face à la mer. En voyant Jack, elle sourit franchement. En voyant Célia à son bras, elle mit une seconde de trop à retrouver le prénom.
— Célia, souffla Jack.
— Bien sûr. Pardon. Nous nous sommes déjà croisées, je crois.
— À la présentation du programme de la fondation. Vous aviez adoré le projet des ateliers.
— Ah oui. C’était très bien.
L’hôtesse s’était déjà tournée vers Jack.
— Katherine nous a transmis toutes ses notes avant de se retirer. Un soulagement. Personne ne comprenait comment elle avait obtenu certains accords.
Les doigts de Célia se resserrèrent sur son bras.
— Quand on a que ça à faire, ce n’est pas si compliqué, dit Célia en souriant de toutes ses dents.
— Elle connaît les gens. Ça fait une différence.
Pas un mot désobligeant. Jack aurait été incapable de citer une phrase dont Célia aurait pu se plaindre. Il avait pourtant vu le sourire de l’hôtesse se refermer dès que sa compagne avait ouvert la bouche.
— Charmant, murmura Célia.
— Elle est occupée.
— Elle a trouvé le temps de raconter tout ce qu’elle aimait chez ton ex-femme.
Célia était très belle ce soir. Robe cuivrée choisie pour l’occasion, boucles d’oreilles assorties, un rendez-vous déplacé pour rentrer se préparer. Dans la voiture, elle lui avait demandé s’il aimait sa coiffure. Il l’avait embrassée sur la tempe, certain de pouvoir lui offrir au moins une soirée agréable.
Il n’avait pas prévu la place que Kate avait laissée chez des gens qu’il croyait essentiellement les siens.
Un homme vint lui parler d’un investissement et demanda, distrait, des nouvelles de la côte.
— Vous allez encore beaucoup à la maison ?
— Moins qu’avant.
L’homme regarda Célia, parut se souvenir de quelque chose.
— Pardon. J’avais mes habitudes.
Il n’essaya pas de lui parler. Une minute plus tard, il entraînait Jack dans une question technique et laissait sa compagne tenir son verre à côté d’eux.
— Je vais passer la soirée à m’excuser de ne pas être Katherine ? demanda Célia quand il fut parti.
— Personne ne te le demande.
Il savait ce qu’elle voulait. Qu’il la serre contre lui, qu’il la présente davantage, qu’il montre à tous qu’elle n’occupait pas simplement un bras disponible. Il posa la main au bas de son dos et l’entraîna vers un groupe près des baies.
Il ne vit Lily qu’au moment où il était trop tard pour faire semblant d’avoir choisi un autre endroit.
Robe noire, une épaule nue, cheveux blonds impeccables. Elle riait avec un dirigeant qu’il connaissait et une responsable de fondation. Entièrement à son aise. Évidemment.
— Jack. Bonsoir.
Elle salua Célia d’un signe poli, ni chaleureux ni méprisant, et revint à la conversation. On parlait d’un dîner où Kate avait été.
Célia tint trente secondes.
— Vous avez tous l’air de beaucoup regretter Katherine, dit-elle avec un petit rire.
La femme de la fondation lui sourit.
— Nous avons travaillé ensemble. Elle faisait très bien ce qu’elle acceptait de prendre en charge.
— Je n’en doute pas. Mais elle ne vient plus. Il va bien falloir vous habituer à voir quelqu’un d’autre avec Jack.
Le silence se forma autour d’eux. Jack le sentit avant de tourner la tête.
Lily, elle, regarda Célia en face.
— Personne ne vous a fait le moindre reproche.
— Ce n’est pas l’impression qu’on me donne depuis le début de la soirée. Je suis sa compagne, maintenant. Je ne suis pas Kate.
Lily posa les yeux une seconde sur la main de Célia crispée autour de son verre, puis les releva.
— Ça, je crois que tout le monde peut voir que vous n’êtes pas elle en effet.
Elle ne força pas le trait. Elle ne sourit même pas. La simplicité de la phrase laissa à Célia tout le temps d’entendre ce qu’elle contenait.
Jack l’entendit aussi. Une part de lui voulut détourner la tête pour cacher sa réaction. Parce que sa réaction, c’était d’être d’accord.
— C’est censé vouloir dire quoi ?
— Que Kate n’aurait jamais demandé à des invités d’arrêter d’apprécier une absente pour la rassurer sur sa propre place. Vous êtes avec Jack. On l’a tous vu. Vous pouvez peut-être passer la soirée avec lui sans exiger qu’on oublie quelqu’un d’autre.
La femme de la fondation baissa les yeux sur son verre. Le dirigeant recula d’un demi-pas, juste assez pour avoir l’air discret et pas assez pour ne pas tout entendre.
— Vous me jugez vite. Vous me connaissez à peine.
— Alors profitez de l’occasion pour me parler de vous. Pour l’instant, vous ne me parlez que de Kate.
La honte gagna Jack avant la colère. Lily avait compris en trois phrases ce qu’il traitait depuis des semaines comme une mauvaise humeur sans importance.
Célia se serra contre lui.
— C’est facile d’être parfaite quand on n’est plus là. Je ne crois pas qu’elle ait été une compagne si exceptionnelle, sinon Jack serait encore avec elle.
Lily cessa de sourire.
— Je suis donc censée me fier au jugement de Jack pour savoir ce que vaut Kate ? Je vais passer mon tour, je crois que tout le monde aura compris que son jugement en matière de femme est à revoir.
— Lily, intervint-il.
— Quoi ? C’est ta compagne qui a décidé que ton choix devait nous servir de preuve.
Il aurait pu s’arrêter là. Prendre le bras de Célia, lui parler ailleurs, reconnaître devant ces gens que Katherine n’aurait jamais dû être le sujet.
Il vit à la place, sur le visage de Lily, la certitude qu’elle avait toujours eue : elle connaissait sa femme mieux que lui. Elle pouvait le regarder se tromper, puis retourner à une conversation où Kate lui répondait librement.
— Tu pourrais être un peu plus accueillante avec une nouvelle venue, dit-il. Elle n’a pas à entendre toute la soirée que ma femme manque à tout le monde.
Il entendit le mot en même temps que la main de Célia se raidissait sur son bras.
Ma femme.
Lily ne releva pas. Elle n’en avait pas besoin.
— C’est toi qui l’as amenée ici, Jack. Tu savais que ces gens connaissaient Kate. Ils ne vont pas faire semblant de l’avoir trouvée médiocre pour rendre votre entrée plus agréable.
— Je ne leur demande pas ça.
— Alors explique-le à ta cavalière.
La réponse était si nette qu’il ne sut par où la reprendre. Célia s’en chargea.
— Vous défendez votre amie, très bien. Mais il a choisi d’être avec moi. Vous pourriez respecter ça au lieu de me parler comme si j’étais une erreur.
Lily se tourna vers Jack.
— Je savais que remplacer Kate serait difficile. Je ne pensais pas que tu prendrais cette difficulté comme une raison de revoir tes exigences à la baisse.
Le visage de Jack se ferma. L’attaque était personnelle, brutale sous le calme. Elle lui retirait le confort de croire qu’il s’agissait seulement d’une conversation mal engagée entre deux femmes.
— Vous êtes odieuse, souffla Célia.
— Je peux l’être en effet. Encore plus maintenant que Kate n’est plus la pour me rendre plus aimable.
La phrase le frappa comme un rappel humiliant. Kate avait donc dû intervenir pour qu’on le traite avec retenue. Et Lily venait de lui annoncer qu’elle n’avait plus aucune raison de s’en donner la peine.
— Tu dépasses les bornes.
— Célia les a franchies en expliquant que ton départ prouvait que Kate était une mauvaise compagne. Tu aurais pu l’arrêter avant moi.
Elle avait raison. Il le savait avec une clarté qui l’exaspéra davantage.
Célia attendait qu’il la défende, les yeux brillants, le menton levé dans un effort visible pour ne pas montrer sa défaite. Il avait honte d’elle. Il eut honte d’en avoir honte devant Lily.
Alors il chercha à reprendre quelque chose, n’importe quoi.
— Tu ne sais pas tout de notre mariage. Kate avait une vie confortable, elle n’avait rien à faire qu’elle n’ait choisi, et personne ne l’empêchait de me parler. Je ne vais pas m’excuser d’avoir eu besoin d’autre chose qu’une présence agréable dans une maison où je n’avais plus grand chose à lui dire.
Les mots sortirent trop facilement. Il en avait pensé des versions moins cruelles assez souvent pour savoir les assembler dans la colère.
Une seconde plus tard, il vit ce qu’ils avaient fait.
Le dirigeant détourna les yeux. La femme de la fondation le dévisagea comme si elle découvrait une partie de lui qu’elle n’avait aucune envie de connaître. Célia se rapprocha, rassurée d’avoir enfin obtenu sa défense, sans voir encore ce qu’elle venait de coûter.
Lily ne bougea pas.
— Tu n’avais plus grand-chose à lui dire, répéta-t-elle lentement. C’est curieux. Depuis janvier, tu as pourtant trouvé beaucoup de choses à me demander sur elle.
Célia tourna la tête.
— Qu’est-ce que ça veux dire ?
Lily regardait Jack.
— Où elle est. Ce qu’elle fait. Si on se voit. Si on se parle. Tu devrais peut-être choisir entre raconter qu’elle ne t’intéressait plus et continuer à vouloir savoir exactement ce qu’elle fait de sa liberté retrouvée.
Il ne répondit pas. Son impuissance devint presque physique. Il voulait la faire taire et n’avait aucune phrase qui ne lui donne pas davantage raison.
Il pensa à la main de Kate sur son bras, autrefois. Cette pression légère qui invitait Lily à laisser passer une remarque. Il avait cru qu’elle protégeait son amie. Il comprenait, avec une honte qui ne trouvait aucun endroit où se poser, qu’elle protégeait aussi la paix de leur mariage.
— Tu n’avais pas à parler de ça ici.
— Tu n’avais pas à parler d’elle comme ça. On aurait tous passé une meilleure soirée.
Lily posa son verre sur le plateau d’un serveur.
— Excusez-moi, dit-elle à la femme de la fondation. Je vais prendre l’air avant de devenir vraiment désagréable.
Elle partit sans hâte. Quelques pas plus loin, un homme l’arrêta ; elle retrouva un sourire, répondit, et se remit à occuper la soirée avec une aisance que Jack ne supporta plus.
Il resta avec Célia et les mots qu’il venait de prononcer.
La honte ne le poussa pas à chercher ce qu’il devait réparer. Elle se concentra sur celle qui l’avait rendue visible. Plus simple. Beaucoup plus simple.
— On sort.
Dans le couloir, Célia explosa.
— Tu la laisses me traiter comme ça ?
— Je t’ai défendue.
— Après l’avoir laissée m’humilier devant tout le monde. Elle vient de me dire que je ne valais pas ton ex-femme, et tu avais l’air de chercher comment la contredire sans y arriver.
— Tu n’aurais pas dû commencer à parler de Kate.
— Donc c’est ma faute.
— Tu lui as donné exactement ce qu’elle voulait.
Il n’en était pas sûr. Lily ne s’était pas approchée d’eux. Elle n’avait rien dit sur Célia avant que celle-ci exige qu’on oublie Kate. Mais faire de Lily la responsable lui permettait de laisser de côté les autres responsabilités.
— Depuis quand tu lui demandes où est Katherine ?
— Je voulais savoir si elle était correctement installée.
— On est en avril, Jack.
— Je sais quel mois on est.
— Alors pourquoi j’apprends ça par cette femme ?
Il aurait voulu qu’elle se taise quelques secondes. Juste assez pour cesser d’entendre Lily dans chacune de ses questions.
— On rentre.
Dans la voiture, Célia parla encore de Lily. Son arrogance, sa méchanceté, le plaisir qu’elle avait pris à l’humilier. Jack regardait les lumières glisser sur la vitre et voyait le visage de son ex-femme, absente de la salle et présente dans chaque silence qu’il n’avait pas su remplir.
Kate riait avec Lily. Kate répondait à Lily. Kate pouvait lui dire où elle dormait, ce qu’elle pensait, ce qui la blessait. À lui, elle opposait une vie fermée et quelques phrases qu’il relisait trop souvent.
Et Lily ne lui laissait pas davantage la moindre victoire en affaires. Elle refusait ses offres, gardait sa propriétaire hors d’atteinte, lui parlait comme si son obstination ne changeait rien à sa place.
— Elle va bien finir par avoir besoin de discuter, dit-il.
— De quoi tu parles ?
— De gens qui pensent pouvoir tout refuser indéfiniment.
Le lendemain, il demanda où en était Meridian Logistics, l’opérateur que Westbridge envisageait de reprendre depuis l’hiver. Le projet avait une logique industrielle. Il existait avant le gala. Ses équipes pouvaient en défendre les chiffres sans savoir pourquoi il devenait soudain urgent.
Jack trouva le nom d’Astera dans la liste des clients de la filiale régionale et relut ses besoins futurs.
Puis il demanda ce qui empêchait encore d’accélérer l’opération.
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