Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 22 sur 78

Le prix du papier

Katherine

À la mi-mars, le problème se présenta sous la forme d’une photo trop blanche.

Kate agrandit l’image et demanda le contrôle du tirage précédent. Les deux pages apparurent côte à côte. Même couverture, même maquette. Sous la lumière de l’atelier, le papier du nouveau tirage n’avait pas la même teinte.

— Ils parlent d’une variation normale, dit Lily.

— Ce n’est pas une variation. Le fournisseur a changé de papier.

— Sans l’indiquer sur le bon de livraison.

Évidemment.

Le défaut ne touchait ni la sécurité ni la lisibilité. On pouvait vendre ces livres. C’était exactement ce qui rendrait la décision pénible à défendre : rien n’obligeait Astera à perdre du temps et de l’argent, sinon la promesse de livrer ce qu’elle annonçait.

— Tu as suspendu les expéditions ?

— Depuis huit heures.

— On maintient l’arrêt sur les lots concernés. Je veux les certificats de ce papier-là, pas ceux de leur catalogue. Et leur explication par écrit.

Le silence de Lily lui apprit que le vrai coût n’était pas encore apparu à l’écran.

— Dis-le.

— Le papier conforme coûtera plus cher. Beaucoup plus si on veut tenir le calendrier. Notre marge sur ces tirages va devenir une blague.

— Elle sera encore moins drôle si on demande à nos auteurs ou à nos salariés de payer un défaut qu’on a laissé passer.

— Je ne te proposais pas ça.

— Je sais. Pardon.

Kate se leva. Près de la terrasse, le dégel avait commencé ; une bande de terre noire apparaissait sous la neige.

— On sépare les choses. La conformité du lot, c’est notre problème avec le fournisseur. Les rencontres déjà annoncées, c’est notre parole aux auteurs et aux libraires. On peut tenir la seconde sans livrer tout le premier tirage le même jour. Calcule-moi les volumes indispensables dans les dix jours. Les précommandes touchées sont prévenues une par une, avec une date vérifiée. Pas un petit mot désolé pour la gêne pendant qu’on continue d’encaisser.

La réponse écrite du fournisseur arriva à dix heures. Il se retranchait derrière une « équivalence technique » et la tension du marché.

— En gros, il nous demande de considérer que le produit est assez proche puisque le contrôle aurait pu ne rien voir.

— En termes plus aimables, oui.

— Les termes aimables seront dans notre réponse. Il finance le remplacement des lots non conformes, on organise une transition, et on remet son volume annuel en concurrence.

— Il va croire qu’on le menace.

— On ne le menace pas. On lui retire du travail. Il peut choisir de négocier correctement ce qui reste.

— Tu sais que j’adore les journées où tu me donnes raison avant même que j’aie besoin de me battre ?

— Tu n’as pas encore gagné contre le directeur commercial.

— Tu gâches tout.

À quinze heures, la décision avait coûté plus que prévu le matin. Kate signa le dépassement et resta un moment devant le montant. Une part d’elle aimait ce pouvoir. Il suffisait d’une signature pour que des gens qu’elle ne connaissait pas travaillent différemment le lendemain. Elle ne se raconterait pas qu’il s’agissait seulement de bonté. Elle aimait aussi que l’entreprise tienne parole parce qu’elle l’avait décidé.

Ça lui fit penser à Jack.

Il aurait examiné le risque, estimé le coût d’une contestation, demandé combien de lecteurs remarqueraient la différence. Peut-être aurait-il remplacé, lui aussi. Elle n’en savait rien. Six ans à le connaître assez pour prévoir son café, et trop peu pour avoir cette conversation-là.

Elle se surprit à vouloir l’entendre objecter. Pas un Jack imaginaire qui découvrirait ses talents et regretterait tout sur-le-champ. Le vrai, celui qui fronçait les sourcils devant une ligne de coût et exigeait qu’on lui déroule toute la logique. Elle aurait aimé défendre cette décision devant lui. La fierté fut vive. Le chagrin aussi.

Le soir, elle rappela Lily.

— Je peux te poser une question qui n’a rien à voir avec le papier ?

— Si c’est sur mon dîner de samedi, je te rappelle que je suis une adulte libre.

— Tu crois que j’aurais dû lui dire ?

Lily ne demanda pas à qui.

— Oui.

— Tu aurais pu mentir un peu plus longtemps.

— Tu ne m’aurais pas appelée si tu voulais que je te mente. Tu aurais dû lui dire que tu écrivais, que tu dirigeais Astera, que tu détestais la place qu’il te laissait. Et tu aurais dû pouvoir le lui dire sans avoir peur qu’il t’aime moins. Les deux sont vrais.

— Je croyais qu’une fois que je n’aurais plus besoin de lui matériellement, j’aurais moins peur.

— Tu avais vraiment peur de ne pas pouvoir payer ta vie ?

— Non.

Elle ne l’avait jamais compris aussi nettement.

— J’avais peur qu’il me laisse parce qu’il le pouvait. L’argent ne change rien à ça.

Lily ouvrit et ferma quelque chose. Le tiroir où elle cachait des biscuits en prétendant qu’ils appartenaient à Maya, sûrement.

— Tu n’es pas obligée de résoudre six ans ce soir. Et j’ai besoin de toi demain pour empêcher un homme très sûr de lui de m’expliquer que la blancheur du papier est une affaire de goût personnel.

Le lendemain, Lily lui transmit un article sur la fermeture d’une petite maison d’édition. Kate reconnut le nom avant de lire. Plusieurs de ses auteurs étaient passés chez Astera, et deux avaient vendu au-delà de toutes les prévisions. L’article parlait de difficultés anciennes, de coûts d’impression, de départs, d’un dernier financement qui n’avait pas abouti.

Elle demanda les contrats. Les auteurs étaient arrivés au terme de leurs engagements, avaient comparé les offres, choisi Astera. Aucun catalogue racheté. Aucune clause qui les ait arrachés à leur maison.

Ça n’avait pas empêché leur départ de contribuer à la fermeture.

— On n’a pas créé leurs difficultés, dit Lily.

— On a utilisé ce qu’ils ne pouvaient pas offrir à leurs auteurs. Ça fait partie de l’histoire.

Sur la photo, des salariés devant leurs bureaux. Kate connaissait le prix d’un emploi perdu. Elle n’allait pas se raconter que le mot « éthique » retirait à ses victoires leurs conséquences.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— Continuer à proposer de meilleures conditions. On ne va pas demander aux auteurs de gagner moins pour protéger une maison qui ne peut plus les retenir. Mais si on a des postes qui correspondent à leurs équipes, fais circuler les offres. Mêmes critères que pour tout le monde.

— Sans communiqué ?

— Surtout sans communiqué expliquant qu’on recueille généreusement les gens après avoir gagné le marché où ils travaillaient.

Elle pouvait être dure. Elle aimait gagner des auteurs, des lecteurs, des parts de marché. Elle aimait voir fonctionner une décision qu’on lui avait dite trop ambitieuse. Ce plaisir ne disparaissait pas parce qu’elle connaissait le prix payé ailleurs.

Jack, lui, aurait demandé si le fonds pouvait se racheter à bon prix. Elle aurait refusé. Ils auraient eu un désaccord réel, précis, dont aucun des deux n’aurait pu sortir par une caresse ou une réponse polie.

L’envie d’avoir cette dispute avec lui lui serra la gorge.

Elle envoya à la place deux objections sur le projet d’extension. Lily répondit : J’ai cru une seconde que tu allais me laisser gagner une journée entière.

Kate lui renvoya une troisième page annotée.

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