Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 21 sur 78

Les traces qu’il ne trouvait pas

Jack

En mars, il connaissait la formule du cabinet avant d’ouvrir le message.

Aucun élément nouveau permettant de confirmer une résidence.

Il appela au lieu de répondre.

— Vous avez vérifié les achats récents ?

— Dans le périmètre convenu, oui.

— Les locations ?

— Il n’existe pas de liste générale des endroits où une personne pourrait louer. Je vous rappelle que nous nous en tenons aux informations accessibles et aux interlocuteurs autorisés.

Jack avait l’habitude qu’on lui annonce une limite avec une proposition pour la franchir. Ici, la voix restait neutre et n’offrait rien.

— Elle a déménagé avec des meubles, des livres, des vêtements. Ça laisse forcément une trace.

— Certainement. Ça ne signifie pas que nous puissions y accéder à votre demande.

Il raccrocha sèchement.

Paul appela à midi.

— Margaret me demande si nous avons besoin d’un point sur les suites du divorce. Elle a reçu une nouvelle demande du cabinet au sujet d’une adresse de notification.

— Ce n’est pas moi qui l’ai appelée.

— Tu as mandaté ceux qui l’ont fait.

— Je ne leur ai pas demandé de lui mentir.

— Je ne parle pas de mensonge. Je te dis que tu essaies de faire traiter comme une question juridique une demande personnelle qui a été refusée. Le divorce est réglé.

— Elle peut traverser une période difficile sans avoir envie de me le dire.

— Elle peut aussi passer une très bonne journée sans que tu saches ce qu’elle en a fait.

Des variantes de cette phrase, il en entendait depuis des semaines. Aucune ne réduisait le silence de son téléphone.

— Je garde la mission dans le périmètre public.

— Tu pourrais te demander pourquoi il te faut encore une mission.

Il ne répondit pas.

Le vendredi, il partit pour Miami avec Célia.

Elle avait préparé ce voyage avec une application touchante et un peu épuisante. La chambre, les restaurants, les sièges dans l’avion : chaque choix devait leur offrir enfin un commencement qui ne dépende pas du départ d’une autre femme.

À l’aéroport, elle glissa son bras sous le sien pendant qu’un photographe les visait de loin. Jack détourna les yeux. Elle resta tournée vers l’objectif une seconde de plus.

— Tu aurais pu sourire.

— Je ne savais pas qu’on posait.

— On ne posait pas. Mais tu as une tête d’enterrement.

Il l’embrassa sur la tempe. Elle se détendit. Il pouvait faire cet effort.

Les deux premiers jours furent agréables. Il déjeuna sans rappeler New York, visita une exposition, attendit Célia devant un miroir pendant qu’elle hésitait entre deux robes. Il aimait la regarder quand elle oubliait de chercher une réaction sur son visage.

Il ne comparait pas tout. Il s’accrochait à ce constat avec plus de sérieux qu’il ne l’aurait avoué.

La comparaison revint au dernier petit déjeuner.

Célia avait commandé avant son arrivée. Dans sa tasse, un café allongé qu’il ne buvait jamais.

— Ils n’avaient plus celui que je voulais ? demanda-t-il.

— Je leur ai demandé quelque chose de moins fort. Tu as dit hier que tu avais mal dormi.

— Je bois le même quand je dors mal.

— Tu pourrais aussi changer une habitude sans en faire une affaire d’État.

Il ne lui avait fait aucun reproche. Il en eut brusquement envie.

— Je vais en demander un autre.

— Kate savait exactement quoi faire, j’imagine.

Le prénom le fit relever la tête.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

— Tu n’as pas besoin de le dire. Il y a toujours une manière dont on faisait les choses avant moi. Elle doit être bien contente, d’ailleurs, de ne plus avoir à te servir ton café. Ça lui laisse du temps pour… je ne sais pas. Qu’est-ce qu’elle faisait de ses journées, déjà ?

Il ne se rappelait pas avoir prononcé le nom de Katherine de tout le séjour. Il se rappelait avoir pensé à elle devant une terrasse face à l’eau, puis en choisissant un livre à la boutique de l’hôtel.

— Je sais comment je bois mon café depuis longtemps. Ce n’est pas une comparaison avec toi.

— Bien sûr.

Elle se replongea dans son téléphone. Il commanda un autre café et découvrit qu’il n’avait plus faim.

Dans l’avion, Célia s’endormit contre son épaule. Il remonta le plaid sur elle, baissa la lumière et regarda le ciel.

Il ne voulait pas être injuste. Elle lui avait demandé d’être présent trois jours ; la demande était raisonnable. Elle s’inquiétait de sa place ; il voyait pourquoi.

Il n’arrivait pourtant pas à faire taire cette pensée : Kate n’aurait jamais changé son café pour lui expliquer ensuite qu’il aurait dû aimer ça.

Elle aurait su.

L’idée lui fit d’abord plaisir. Puis une gêne qu’il étouffa en ouvrant un dossier.

Le lundi suivant, Célia trouva la photo.

Elle n’était pas cachée. Un album partagé s’était ouvert sur la tablette, sur un ancien voyage. Kate assise sur une marche, une chaussure à la main, le visage levé vers lui. Elle riait. Il l’avait prise parce qu’elle menaçait de lui lancer l’autre chaussure s’il continuait à se moquer.

— Tu gardes tout ?

Célia avait le doigt posé à côté du visage de Katherine.

— Ce sont mes photos.

— Je sais. Je me demande juste si c’est nécessaire de les avoir là, au milieu des choses qu’on utilise ensemble.

Il reprit la tablette.

— Ce n’est pas un portrait sur notre table de nuit.

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

Il le savait. Elle voulait qu’il range six ans de vie assez loin pour que rien ne dépasse. Il aurait aimé y arriver sans avoir l’impression de prouver son attachement par une destruction.

— Je ne vais pas supprimer mes souvenirs.

— Tu pourrais les déplacer. C’est tout ce que je demande.

Elle avait choisi une formulation plus modeste. Il le remarqua, et se trouva dur de l’avoir remarqué.

Il ferma l’album. Quelques minutes plus tard, elle vint se blottir contre lui, comme si le désaccord pouvait se dissoudre dans le geste. Il lui caressa les cheveux en attendant que son irritation passe.

Elle ne passa pas entièrement.

Le jeudi, à un événement professionnel, une femme de la fondation lui demanda s’il fallait continuer d’envoyer les invitations de Katherine à l’ancienne adresse.

— Margaret les recevra.

— Elle s’est éloignée de New York ?

— Elle avait besoin de changement.

Il entendit le mensonge prudent en le prononçant. Il ignorait si elle vivait à deux rues ou à l’autre bout du pays.

— Elle a toujours eu beaucoup de ressources, dit la femme.

Le mot lui resta dans l’oreille toute la soirée.

Le lendemain, il appela Daniel en prétendant vouloir parler d’un investissement. Daniel l’écouta, donna son avis, puis :

— Qu’est-ce que tu veux savoir sur Kate, cette fois ?

— Je ne t’ai rien demandé.

— Pas encore.

Il aurait pu raccrocher. Il voulait trop poser la question.

— Hannah lui parle ?

— De temps en temps. Par message.

— Elle lui a dit comment elle allait ?

— Oui. Et si elle lui a dit autre chose, je ne lui demanderai pas de te le transmettre.

Silence.

— Tu abuses, Jack, reprit Daniel sans élever la voix. Tu as interrogé des employés, son avocate, Lily, et maintenant tu passes par Hannah. Tu as payé quelqu’un. Tu comptes t’arrêter où ?

— Quand je saurai qu’elle ne fait pas n’importe quoi pour ne rien me demander.

— Tu l’entends, ta phrase ? Tu ne sais même pas ce qu’elle fait, mais tu t’imagines déjà que ce sont des erreurs parce qu’elle ne t’a pas consulté.

— Elle a toujours eu tendance à trop porter seule.

— Et tu voudrais être celui qui décide quand elle en porte trop. C’est exactement la place qu’elle ne te donne plus.

Jack marcha jusqu’à la fenêtre.

— Je ne comprends pas comment on passe de six ans de mariage à ne plus savoir qui elle voit, où elle dort, si elle…

Il s’arrêta. Daniel l’entendit.

— Si elle voit quelqu’un ?

En bas, un homme traversait la rue, une main au bas du dos d’une femme.

— J’aurais préféré ne pas l’apprendre par hasard.

— Tu n’as pas à l’apprendre avant elle, Jack. Et elle n’a pas à te préparer à cette possibilité.

Il imagina un homme dans la cuisine de Kate. Un homme qui connaîtrait le bruit de ses pas le matin, qui toucherait sa taille quand elle passerait près de lui. La douleur fut assez vive pour qu’il serre le rebord de la fenêtre.

— C’est tout ? Tu voulais juste savoir si Hannah avait des nouvelles ?

Derrière la patience, il y avait une vraie inquiétude. Elle l’empêcha de répondre durement.

— Oui.

— Alors invite Hannah à déjeuner un jour, sans chercher des informations sur Kate. C’est aussi ton amie.

Il ne rappela pas Hannah. Il ouvrit la conversation de Katherine, écrivit Comment vas-tu ?, puis remplaça la question par une autre, à propos d’une enveloppe arrivée le matin.

Elle ne répondit pas. Paul lui avait déjà expliqué comment faire suivre ce courrier. Il avait seulement voulu essayer encore.

Il regarda l’absence de réponse jusqu’à ce que l’écran s’éteigne.

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