Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 20 sur 78

Ce qu’elle ne supprimait pas

Katherine

La première chose que Nora lui reprocha fut d’avoir supprimé une dispute.

— Elle était trop longue.

— Elle faisait une page et demie.

— Longue à lire.

— J’ai soixante et un ans, Katherine. Une page et demie ne menace pas encore le temps qu’il me reste.

Kate ramena ses pieds sous elle dans le fauteuil près du poêle. Dehors, la neige des dernières semaines s’était durcie sous un ciel très bleu. Tout avait l’air propre, immobile, beaucoup plus simple que les traits rouges sur son écran.

— Mara disait des choses qu’elle regrettait ensuite.

— Oui. C’était intéressant.

— Ça détournait l’attention de ce qui arrive après.

— Ce qui arrive après n’a plus de sens si elle n’a rien dit avant. Tu lui fais prendre une décision dont tu as retiré les raisons.

Kate passa le doigt sur la couture de l’accoudoir. Nora ne faisait jamais de psychanalyse par personnage interposé. C’était pour ça qu’elle lui confiait ses textes. Elle pouvait couper une page parce qu’elle était mauvaise sans qu’on lui demande si elle avait parlé à Jack. Elle pouvait aussi faire exactement dans son livre ce qu’elle faisait dans sa vie, sans que Nora renonce à lui dire que ça nuisait au roman.

Et c’était, en l’occurrence, exactement ce qu’elle faisait. Magnifique.

— Je vais la remettre.

— Remets-la dans une copie. Relis les deux demain. Si tu préfères toujours la version muette, on en reparle.

Elles passèrent sur une scène d’action, un problème de chronologie, deux répétitions. Nora rit d’une remarque glissée au milieu d’un passage sombre que Kate hésitait à garder. Ce rire lui servit mieux que toutes ses hésitations.

— Tu as trouvé un endroit où sortir sans prendre la voiture ?

— Un chemin derrière la maison.

— Tu y vas ?

— Quand tu me poses la question, je réponds toujours oui. Tu devrais changer de méthode.

— Je pourrais demander à Lily de te harceler, mais elle a une conception du dosage qui ne me convient pas.

— Je marche. Pas tous les jours. Je vais au village et je mange ailleurs qu’au-dessus de mon clavier. Tu peux le noter dans le rapport commun que vous prétendez ne pas tenir.

— Je ne transmets pas mes conversations avec mes autrices à leur directrice exécutive.

— Même quand elle menace de t’appeler six fois ?

— Surtout dans ce cas.

La réponse la toucha. Depuis le divorce, on lui témoignait beaucoup d’affection sous forme de vérifications. Elle en était reconnaissante. Elle avait parfois besoin qu’on lui épargne de devoir les réussir.

Après l’appel, elle rétablit la dispute dans une copie et partit marcher avec les crampons légers que Ruth lui avait recommandés. Elle les avait achetés sans discuter, ce qui constituait un progrès considérable dans sa relation avec les conseils locaux.

Sur la crête, la lumière tombait dans les branches comme un liquide. Elle prit une photo. Le geste suivant vint si naturellement qu’elle ouvrit la mauvaise conversation avant de s’en rendre compte.

Jack.

Elle regarda son prénom, puis l’image. Il aurait répondu que c’était beau. Peut-être aurait-il demandé où elle était. Peut-être n’aurait-il vu le message que le soir. Il n’existait aucune version de cet échange dans laquelle elle ne se remettrait pas à attendre.

Elle referma et envoya la photo à Lily.

Tu essaies de me faire avaler ton ermitage à coups de propagande.

Kate rentra les joues brûlées de froid.

Le soir, elle relut la dispute restaurée. Mara demandait à un homme de rester. Pas pour toujours. Pas même une nuit de plus. Le temps d’entendre ce qu’elle avait à dire. Elle avait une raison concrète d’être écoutée, une décision à prendre, une information qu’il n’avait pas. Ce n’était pas l’histoire de Kate. Elle le savait assez pour travailler.

Elle supprima deux lignes d’explication et garda la colère.

Puis, dans un document à part, elle écrivit une phrase qui n’appartenait à aucun personnage.

Je savais vivre seule. Je ne savais pas être seule avec toi.

Elle resta longtemps devant.

Elle aurait pu la lui dire. Un jeudi, un samedi, pendant une de ces heures où il avait posé son téléphone et la regardait avec une attention qui lui faisait soudain peur de la gâcher. Elle avait attendu le bon moment comme on attend une autorisation.

Elle connaissait sa réponse. D’abord l’inquiétude, puis une solution. Une semaine ailleurs. Quelqu’un pour l’aider dans ses associations. Un dîner réservé, une voiture à disposition, des travaux dans la maison. Il ne se serait pas moqué d’elle. C’était aussi ce qui avait rendu ses silences si faciles à justifier : il aurait essayé. Il aurait essayé de réparer quelque chose.

Elle n’avait jamais su lui demander d’avoir envie de rester.

Le téléphone vibra. Le prénom de Jack, comme s’il avait lu par-dessus son épaule.

Son estomac fit un bond idiot. Troisième sonnerie. Elle pouvait laisser passer ; Margaret aurait appelé autrement s’il y avait eu une urgence. Son pouce glissa quand même sur le vert.

— Allô ?

Elle entendit sa respiration avant sa voix.

— Bonsoir, Kate. Je te dérange ?

— Je travaillais.

Un petit silence. Il avait entendu le mot sans savoir ce qu’il désignait.

— Je peux rappeler.

— Pas la peine. Tu avais quelque chose à me demander ?

Elle ne voulait pas être froide. Elle voulait connaître la raison de l’appel avant que sa voix à lui la rende incapable de l’entendre.

— J’ai reçu du courrier à ton nom. Deux enveloppes de la fondation et une invitation. Paul peut les faire suivre à Margaret si tu préfères.

— Oui. Merci.

Il ne raccrocha pas.

— Comment vas-tu ?

— Je m’installe. J’ai presque fini les cartons.

— Presque ?

Un étonnement tendre, dans sa voix, qui lui fit plus mal que la question.

— Certains livres attendront. Je n’ai aucune réception à préparer.

Elle ne prit pas la peine d’arrondir la phrase.

— Tu aurais pu garder la maison. Tu aurais au moins su comment tout y fonctionne.

Kate regarda le téléphone comme si elle pouvait le voir à travers.

— Je sais comment fonctionne celle où je vis.

— Je ne disais pas le contraire.

Ce ton patient. Celui qu’il prenait quand il estimait qu’elle avait entendu un reproche à la place d’une attention. Elle posa les doigts sur le bord du bureau pour ne pas répondre trop vite. Respire. Respire, bon sang.

Une portière claqua à l’autre bout de la ligne.

— Tu es dans la voiture ?

— Oui.

Elle savait comment il s’asseyait à l’arrière, la main qui remontait vers le nœud de sa cravate. Le col sûrement ouvert. L’image suffit à lui faire porter les doigts à la base de sa gorge. Pathétique. Elle n’arrivait même pas à être en colère sans que son corps vienne s’en mêler.

— Tu peux demander à Margaret de m’envoyer le courrier, répéta-t-elle.

— D’accord.

Le silence dura. Elle n’osa pas lui demander comment il allait. Une réponse heureuse lui aurait fait mal. Une réponse malheureuse lui aurait donné un espoir dont elle ne voulait pas.

— J’ai promis de ne plus chercher auprès de Lily, reprit-il. Je tiens cette promesse. Mais je voudrais comprendre si tu souhaites qu’on ne se parle plus.

— Je souhaite pouvoir répondre à ton appel sans passer la soirée à lui chercher une autre raison que celle que tu m’as donnée.

Il ne répondit pas. Elle continua avant que son courage se défasse.

— Pour le courrier, tu m’envoies un message. Pour ce qui concerne encore le divorce, il y a Margaret. Pour le reste, j’ai besoin de temps. Je ne sais pas combien.

— Tu m’en veux ?

C’était si bas qu’elle aurait pu prétendre ne pas l’avoir entendu.

— Oui, Jack.

Son cœur battait comme si elle avait crié.

— Je t’en veux. Et ce n’est pas la seule chose que je ressens. C’est justement pour ça que j’ai besoin que tu me laisses du temps. Je ne veux pas qu’on soit un de ces couples divorcés qui ne peuvent même plus évoquer le nom de l’autre sans avoir des envies de meurtre mais pour l’instant je ne sais pas encore si on peut encore avoir une relation, quelle qu’elle soit.

Il inspira lentement.

— Je comprends.

Elle n’en était pas certaine. Elle lui fut reconnaissante de ne pas réclamer une explication qu’elle n’aurait jamais réussi à finir.

— Bonne soirée.

— Bonne soirée, Kate.

Elle raccrocha avant de se mettre à pleurer. De justesse.

La phrase au milieu de la page lui parut moins urgente maintenant qu’elle avait réussi à lui dire deux mots vrais. Elle l’enregistra dans un dossier personnel et ferma l’ordinateur.

La semaine suivante, Margaret lui apprit que les demandes continuaient.

Sans dramatiser, avec cette précision qui empêchait Kate de se demander si on la ménageait. Paul avait posé de nouvelles questions. Un cabinet mandaté par Jack cherchait à confirmer une résidence. Les déménageurs avaient respecté les instructions.

Kate resta devant la fenêtre.

— Je lui ai demandé du temps.

— Je sais.

— Il a dit qu’il comprenait.

Margaret ne commenta pas la différence entre comprendre une demande et accepter ce qu’elle exige. Elle n’en avait pas besoin. Le silence s’en chargeait très bien.

— Tu veux que je lui adresse une réponse plus formelle ?

Kate réfléchit. Toute son enfance, son emplacement avait été décidé ailleurs. Des adultes savaient dans quelle maison elle dormirait la semaine suivante avant qu’elle puisse demander si elle aurait un tiroir. Elle n’avait pas acheté ce cottage pour devenir introuvable à toute affection. Elle avait voulu choisir qui en connaîtrait le chemin.

— Confirme à Paul que je vais bien et qu’aucune information supplémentaire ne sera transmise. Je ne veux pas que mon adresse devienne une façon de prolonger les formalités.

Elle appela Lily.

— Tu étais au courant ?

— D’une partie. Il m’a redemandé si on se voyait. Je n’ai rien donné.

— Je sais que tu n’as rien donné.

Elle le dit trop vite. Lily entendit ce qu’il y avait dessous.

— Tu as le droit de m’en parler même si tu n’as rien à me demander.

— Une part de moi trouve ça…

Elle chercha un mot qu’elle puisse supporter.

— Rassurant ? proposa Lily.

— Oui. Et ça me met hors de moi. Il fallait donc que je parte pour qu’il s’intéresse autant à ce que je fais de mes journées ?

— Tu peux être touchée et vouloir qu’il arrête. Tu n’es pas obligée de choisir l’émotion qui a l’air la plus fière.

Kate se frotta le visage. Elle aurait voulu qu’il soit assis en face d’elle, assez patient pour entendre deux choses contradictoires sans lui demander de trancher. Qu’il lui manquait. Et qu’elle ne voulait pas lui donner son adresse. Dans la même phrase.

Elle ne se sentait pas prête à lui tendre un morceau en espérant qu’il respecte l’autre.

Après l’appel, elle écrivit : Je ne souhaite pas que tu continues à poser des questions sur mon installation à des personnes qui travaillent pour moi ou m’ont accompagnée dans mon départ. Je vais bien. Je te préviendrai si j’ai quelque chose à te dire.

Elle s’arrêta sur travaillent pour moi. Ruth, les déménageurs, les artisans : il comprendrait ce qu’il voudrait. Elle n’allait pas appauvrir chaque phrase pour entretenir l’idée qu’il se faisait de sa vie.

Elle envoya.

Jack ne répondit pas ce soir-là. Elle apprécia le silence. Elle le vérifia deux fois avant de dormir.

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