Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 19 sur 78

Celle qui savait

Jack

Lily lui accorda vingt minutes, un jeudi de février.

Il aurait pu obtenir une réunion professionnelle trois fois plus longue. La précision de ce créneau personnel l’agaça dès qu’il le vit s’afficher dans son agenda. Vingt minutes. Le temps qu’on accorde à un fournisseur dont on n’a pas l’intention de renouveler le contrat.

Maya l’accueillit et lui proposa de l’eau. Il attendit devant les rayonnages, s’arrêta sur une édition qu’il aurait voulu dans son catalogue et se demanda depuis combien de temps Lily préparait ce qu’elle n’allait pas lui dire.

Elle vint le chercher à l’heure pile.

— Jack. Entre.

Pas de main tendue. Pas un mot sur le trajet. Son bureau était plus vivant que sur les photos de presse : dossiers ouverts, veste jetée sur un fauteuil, tasse à côté du clavier. Et, dans un petit cadre, Kate en plein fou rire, les cheveux dans la figure.

Il resta une seconde de trop sur la photo.

— Assieds-toi.

— Comment va-t-elle ?

— Elle va bien.

— Tu pourrais me donner une réponse un peu moins préparée.

— Elle est installée, elle mange, elle dort, elle sait m’appeler quand elle en a besoin. Je ne suis pas sûre que développer soit une bonne idée.

Il retint une remarque sur les jours où il fallait payer Lily très cher pour obtenir aussi peu de mots.

— Où vit-elle ?

— Tu sais que je ne te le dirai pas.

— Je sais surtout que tu as décidé de transformer chaque chose en question de principe. Je ne te demande pas une confidence. Une adresse, Lily. Je veux savoir dans quelles conditions elle vit.

Elle posa son stylo.

— Elle a choisi de ne pas te la donner. Le principe est assez simple.

— Tu es allée la voir ?

— Je ne répondrai pas à ça non plus.

Sa nuque se raidit.

— Vous vous parlez tous les jours ?

— Tu viens prendre de ses nouvelles ou mesurer tout ce que je sais et que tu ignores ?

— Je viens parler de Katherine à la seule personne qui semble avoir le droit de discuter avec elle.

La phrase sortit plus sèche que prévu. Lily ne sourit pas. Il aurait presque préféré qu’elle y voie un aveu ridicule et qu’elle s’en amuse.

— Je n’ai aucun droit sur elle. Elle me parle parce qu’elle le veut. Elle me confie ce qu’elle choisit de me confier. Et je respecte le reste.

— Tu crois que je ne l’ai jamais respectée ?

— Je crois que tu as du mal à entendre ce qu’elle te demande aujourd’hui.

Il se renversa contre le dossier. Le ciel de Boston avait une lumière blanche et froide.

— Elle n’a pas de métier, Lily. Elle ne m’a rien demandé au divorce. Je ne sais pas si elle dépense une succession qu’elle croit suffisante, si elle a mesuré ce que coûte une maison, si quelqu’un lui a vendu un bien qu’elle ne pourra pas entretenir. Trouve ça arrogant si tu veux. Je ne vais pas faire semblant de ne pas me poser la question.

Lily l’écouta jusqu’au bout. Il eut la désagréable impression qu’elle prenait des notes sans stylo.

— Tu lui as proposé de l’argent, elle a refusé. Margaret l’a conseillée, elle a maintenu. Tu crois vraiment qu’aucune de nous n’a pensé au chauffage avant qu’elle parte ? Et quand bien même tu ne penses pas qu’elle est largement capable de prendre soin d’elle sans besoin d’un chaperon qui regarde par dessus son épaule ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Tu le supposes assez pour venir vérifier.

Il savait Kate capable de tenir une maison. Elle avait tenu la leur sans que les factures, les réparations ou les absences du personnel remontent jusqu’à lui. Il lui avait confié des invités difficiles, des événements, des budgets d’associations qu’elle connaissait mieux que lui. Il ne la croyait pas stupide.

Il avait besoin qu’il lui manque quelque chose.

Il ne formula pas cette pensée. Il était très doué pour ne pas formuler les pensées qui le dérangeaient.

— Elle peut t’appeler à n’importe quelle heure. Moi, je dois me demander si une phrase est déjà une intrusion.

— Tu as voulu divorcer, Jack.

— Ce n’est pas une réponse à tout.

— Non. C’est une réponse à la place que tu occupes dans son quotidien. Cette place a changé. De ton fait.

Il se leva avant la fin de ses vingt minutes. Son regard revint au petit cadre.

— C’était où ?

— Un jour où elle passait un bon moment.

Elle aurait pu lui offrir au moins ça. Elle choisissait de ne pas le faire, et elle voulait qu’il le voie.

— Tu prends plaisir à m’envoyer balader.

Lily se leva à son tour.

— J’aurais préféré que tu me donnes moins de raisons de le faire. Mais puisque tu veux une réponse honnête : oui, j’aime en effet remettre à sa place un homme qui croit avoir tout pouvoir sur une femme même quand il décide qu’elle n’est plus assez bien pour lui.

Il retrouvait l’adversaire des négociations, cette femme qui ne lui laissait jamais la satisfaction d’un retrait élégant. Et qui n’hésitait pas à dire ce qu’elle pensait, même devant des concurrents plus puissants qu’elle. Elle avait toujours su viser l’endroit précis où il se sentait moins sûr de son pouvoir.

— Dis-lui que je suis venu.

— Je le ferai.

— Et qu’elle peut m’appeler.

— Elle connaît ton numéro.

Dans la voiture, il écrivit à Kate qu’il avait vu Lily et demanda si elle était bien installée. La réponse arriva en moins de dix minutes.

Oui. Et je te demanderais de ne plus importuner Lily à mon sujet.

Il regarda l’heure. Lily avait prévenu aussitôt. Elles avaient parlé de lui. En riant de son échec, peut-être. Avec cette familiarité où trois mots suffisaient. Il savait l’image injuste. Il la laissa quand même lui faire mal.

Je voudrais seulement savoir où tu es.

Pas de réponse.

À New York, il demanda à Paul ce qu’on pouvait retrouver publiquement. Paul proposa d’abord de contacter Margaret.

— Je sais ce qu’elle répondra.

— Alors que veux-tu que je fasse ?

— Je veux des informations qu’elle ne me donnera pas.

Paul lui donna le nom d’un cabinet capable de vérifications limitées et lui demanda de définir lui-même la mission. Jack le fit le soir même. Propriétés connues, éléments publics, coordonnées déjà disponibles. Il se sentit immédiatement moins impuissant en recevant l’accusé de prise en charge, ce qui aurait dû l’inquiéter. Ça ne l’inquiéta pas.

Il appela ensuite la fondation où Kate donnait son temps. La responsable lui expliqua que Katherine avait annoncé une période de retrait, rangé ses dossiers et laissé des consignes très précises.

— Elle vous a dit où elle partait ?

— Non. Elle nous a laissé une adresse électronique pour les urgences.

— Vous pouvez me la transmettre ?

Un temps.

— Vous avez certainement ses coordonnées personnelles, monsieur Whitmore.

Il raccrocha et lui en voulut de l’avoir laissé parler ainsi. Elle n’avait fait que constater l’étrangeté de sa demande. C’était précisément ce qu’il ne lui pardonnait pas.

Daniel passa le dimanche. Il laissa refroidir son café en écoutant le récit de Boston.

— Tu attends quoi de moi ? Que je dise que Lily est désagréable ? On le sait tous les deux, elle l’est volontiers avec toi. Ça ne t’aidera pas.

— Elle me traite comme si j’étais un danger pour Kate.

— Elle te traite comme quelqu’un à qui Kate a dit non et qui va reposer la question ailleurs.

— Tu ne trouves pas excessif de disparaître comme ça après six ans de mariage ?

— Elle n’a pas disparu. Elle t’a répondu, son avocate sait où elle est, Lily lui parle. Tu es juste quelqu’un qu’elle ne veut pas informer. Ce n’est pas pareil.

Jack se leva chercher la cafetière, alors que personne n’avait besoin d’être resservi.

— Elle peut avoir besoin d’aide sans vouloir le reconnaître.

— Ou se débrouiller sans toi. Tu l’as assez vue faire.

Il voulait, confusément, que Daniel trouve la phrase qui l’autoriserait à continuer. Daniel ne la lui donna pas.

— C’est ton ex-femme. Tu n’as aucun droit de regard sur sa nouvelle vie. Et tu as une compagne. Qu’est-ce que tu lui racontes, à Célia, pendant que tu cherches où vit Kate ?

— Je ne lui raconte pas tous mes appels.

— Je m’en doute.

Daniel changea de sujet. Il lui laissait la possibilité de rester son ami sans gagner la discussion. Jack la prit. Mais le soir, quand le cabinet lui demanda de préciser les noms à vérifier, il répondit.

Il aurait été incapable d’expliquer à Daniel pourquoi la démarche restait nécessaire. Le cabinet, lui, n’avait pas besoin de comprendre leur mariage pour faire son travail. C’était ce qu’il aimait chez les prestataires.

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