Les heures disponibles
KatherineLe lundi, Kate se réveilla à cinq heures et demie et attendit qu’il soit raisonnable de se lever.
À six heures moins dix, elle cessa de négocier. Elle enfila un pull, descendit, ouvrit les volets intérieurs. Le jour commençait à peine à dessiner les troncs.
Le week-end avait passé entre les derniers cartons, quelques courses et le plaisir de déplacer des meubles après les avoir essayés. La maison lui plaisait. L’absence de Jack faisait mal. Elle n’avait pas besoin de confondre les deux.
Elle fit du café pour elle seule, avec les doses qu’elle aimait.
Le résultat lui parut trop faible.
Six ans à boire son café à lui, et voilà le résultat. Elle resta devant la cafetière, déconcertée, puis éclata de rire. Le rire s’arrêta vite, mais il avait existé. Elle rajouta du café sans donner à la correction le moindre sens supplémentaire.
À huit heures trente, Lily envoya les dossiers de la semaine. À huit heures trente-deux, elle appela.
— Tu as mangé ?
— Un œuf et du pain. C’est une condition préalable à l’examen des comptes ?
— Depuis vendredi, je me crois autorisée à demander.
— Arrête de vérifier mon assiette. Si tu veux savoir si j’ai mal, pose la question.
Une seconde de silence.
— Très bien. Comment va ton cœur ?
— Mal. Mon petit déjeuner était excellent. On ouvre les précommandes ?
Le lancement de février dépassait les prévisions. Sur la page suivante, une ligne de coûts surlignée.
— Le transporteur veut réviser son tarif après confirmation des volumes ?
— Il a perdu deux chauffeurs. Surcharge exceptionnelle, dit-il.
— Et ses chauffeurs touchent quelle part de cette exception ?
— Je n’ai pas encore la réponse.
— Demande-la. Et fais vérifier leurs heures de conduite. Je ne veux pas que nos livres arrivent un jour plus tôt parce qu’on a laissé quelqu’un dormir trois heures dans un camion.
— Si on refuse, il faut répartir les livraisons. Deux jours de retard sur certaines commandes.
— On prévient les clients maintenant. Les exemplaires annoncés pour les rencontres publiques restent prioritaires. Je préfère un délai expliqué à une promesse qu’on sait déjà fausse.
— Tu viens de m’épargner quarante minutes avec les ventes.
— Je te laisse le plaisir d’annoncer la marge corrigée.
— Généreuse jusqu’au bout.
Kate approuva le budget de renfort, refusa une campagne dont les chiffres de retour lui semblaient maquillés, et s’arrêta plus longtemps sur un programme destiné aux librairies indépendantes qui voulaient mutualiser leurs commandes.
— Il ne doit pas les obliger à nous acheter en exclusivité.
— C’est précisément ce que le commercial a retiré avant de me le transmettre. Il commence à te connaître sans t’avoir jamais vue.
— Il connaît tes exigences. Ça suffit.
Après l’appel, elle signa les autorisations dans le circuit sécurisé de Margaret. La dernière validation déclencha un message de Lily : Bien reçu. Et va dehors avant la nuit, pour une fois.
Onze heures. Elle pouvait travailler jusqu’à dix-huit heures sans que personne l’interrompe. Il lui avait fallu six ans pour disposer de journées aussi longues, et elle comprenait qu’elle était capable d’y engloutir absolument tout le reste.
Elle ferma les dossiers.
Ruth sonna à midi : bottes fourrées, veste de toile, bonnet d’où dépassaient quelques mèches grises. Elle s’essuya longuement les pieds.
— Je ne vous prends pas beaucoup de temps. J’ai marqué les circuits sur le tableau, mais l’écriture de l’électricien est une aventure.
Elles vérifièrent le chauffage, les volets, les numéros des entreprises d’entretien. Dans la cuisine, Ruth accepta un café et une part de gâteau au citron.
— Vous travaillez chez vous ? demanda-t-elle en voyant la porte du bureau.
Kate sentit venir sa réponse habituelle, quelque chose de vague que les gens interpréteraient à sa place.
— Oui. Beaucoup par écrit. J’ai besoin de calme.
— Vous en trouverez. Pour les livraisons, exigez qu’ils appellent avant de s’engager dans le chemin. Certains pensent qu’un fourgon se conduit comme une motoneige.
Deux passages par mois, davantage seulement si Kate le demandait. Aucune présence quotidienne.
— Et si je travaille, vous n’avez pas besoin d’attendre que je sorte du bureau.
Ruth rangea son carnet et emporta sa tasse jusqu’à l’évier avant de partir.
Kate enfila ses bottes. Le chemin derrière la maison descendait entre des bouleaux et remontait vers une vieille clôture. Vingt minutes. Le froid lui fit couler les yeux. Elle fut reconnaissante de pouvoir l’en tenir pour responsable.
À son retour, un message de Nora.
Aucune obligation de m’envoyer des pages aujourd’hui. Mais je serais heureuse d’en recevoir jeudi, même mauvaises.
La dernière phrase écrite avant le déménagement lui parut venir de quelqu’un d’autre. Mara se trouvait dans une auberge. Quelqu’un devait venir la chercher. Kate reconnut le piège et ferma les yeux.
Elle aurait pu supprimer la scène par irritation. Nora l’en aurait empêchée avec une douceur intolérable. Elle la relut jusqu’au bout, écrivit dans la marge Pourquoi reste-t-elle ? et chercha une réponse qui appartienne au personnage.
Deux cents mots. Quatre-vingts effacés. Une pause pour manger. Puis jusqu’à ce que la lumière décline derrière les vitres.
À dix-sept heures, elle descendit allumer le poêle. Son téléphone vibra sur la table. Elle le regarda trop vite.
Lily. Une photo d’un colis livré au mauvais étage : J’ai apparemment commandé trois kilos de nourriture pour iguane.
Kate répondit, puis resta assise, l’appareil à la main. Jack n’avait rien écrit depuis vendredi. Elle avait voulu qu’il la laisse partir et découvrait qu’il en était capable. La peine avait quelque chose d’injuste dont elle ne savait rien faire, sinon éviter de la lui adresser.
Elle posa le téléphone hors de portée et alla chercher du bois.
Au fil des semaines, elle découvrit qu’une maison pouvait devenir familière sans que le reste suive au même rythme. Elle n’hésitait plus devant les placards. Elle savait quelle marche gardait l’humidité après la pluie, à quelle heure le soleil touchait le bureau, quelle fenêtre ouvrir quand le poêle chauffait trop. Elle achetait ce qu’elle mangerait vraiment. Elle laissait des livres traîner au salon au lieu de tout ranger avant le vendredi.
Puis une photographie suffisait à lui faire perdre le bénéfice d’une journée.
La première apparut sur le compte de quelqu’un qu’elle connaissait encore dans ce milieu. Une réception new-yorkaise. Elle ne l’avait pas cherchée ; son téléphone la lui proposait.
Jack avait une main dans le dos de Célia.
Kate reconnut le geste. Pas seulement la place des doigts : l’orientation du corps, le léger mouvement pour la laisser passer devant lui, l’attention partagée entre la femme à son bras et l’homme qu’il écoutait. Elle connaissait cette place sur une photographie. De l’intérieur.
Célia souriait. Indéniablement belle, cheveux cuivrés, une assurance qui remplissait la pièce jusque dans une image fixe. La légende les nommait et parlait d’une « apparition remarquée ».
Kate ferma la page, termina le paragraphe qu’elle relisait, s’aperçut qu’elle n’en avait compris aucun mot, et revint à l’image.
C’était humiliant d’agrandir une photo qu’elle aurait pu ignorer. Elle le fit quand même. Deux fois. OK, trois. Et alors ? Elle chercha sur le visage de Jack un signe de fatigue, d’absence, n’importe quoi qui la protège de l’idée qu’il était simplement heureux là où il avait choisi d’être.
Elle ne trouva rien de certain.
Lily appela à l’heure de leur réunion et l’entendit ailleurs dès sa deuxième réponse.
— Tu as vu les photos ?
— Oui.
Lily ne demanda pas lesquelles.
— Je voulais te prévenir qu’elles circulaient. J’aurais dû le faire hier.
— Tu n’es pas obligée de me préparer à chaque photo où il sourit avec elle.
— Je sais. J’aimerais quand même une petite équipe pour les intercepter avant ton petit déjeuner.
— Elle a l’air très heureuse.
— Elle est photographiée dans une belle robe au bras de l’homme dont elle voulait être la compagne. Elle a de bonnes raisons de sourire à cette seconde-là. Ça ne dit rien de la soirée d’après.
Kate aurait préféré que Lily lui dise qu’ils étaient mal assortis, que ce bonheur ne durerait pas. Son amie la connaissait trop pour lui offrir une certitude dont elle aurait ensuite cherché la preuve partout.
— Je lui en veux. Il savait être tellement présent quand il le décidait. Et je passe vingt minutes à regarder une main dans le dos d’une autre comme si j’avais besoin de vérifier qu’il le fait encore.
— Tu n’es pas obligée de regarder.
— Je sais. Je vais regarder, certaines fois.
Lily ne prétendit pas le contraire.
Elles travaillèrent ensuite, et Kate retrouva assez d’attention pour remarquer que Lily avait commencé exprès par les chiffres qu’elle détestait le plus. Elle le lui reprocha. Lily reconnut la manœuvre sans la moindre honte.
Le soir, Kate retira plusieurs comptes de ses suggestions. Elle ne bloqua pas le nom de Jack. Elle n’était pas encore capable d’une ignorance aussi nette. Elle devait l’admettre sans transformer chaque rechute en occasion de se mépriser.
Une autre photo arriva une semaine plus tard, après qu’elle eut envoyé ses pages à Nora et signé un budget négocié pendant trois jours.
La douleur fut la même. Elle ne lui prit pas toute la soirée.
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