Ce qui lui échappait
JackLa réponse arriva à vingt-deux heures quarante-sept.
Jack était toujours dans la cuisine. Le café qu’il s’était servi une heure plus tôt avait refroidi dans la tasse grise sans qu’il y touche.
Oui, je suis bien arrivée. Merci.
Rien d’autre ne vint s’y ajouter. Elle avait répondu à sa question et lui laissait le soin de trouver ce qu’il voulait encore.
Tu as tout ce qu’il te faut ?
Il effaça. Il avait posé cette question au cabinet, dans cette maison, au téléphone. Elle avait répondu avec une constance qui aurait dû le rassurer.
Il aurait voulu une difficulté. Une chaudière capricieuse, un meuble en retard, une assurance mal faite. Il connaissait quelqu’un pour chaque problème de ce genre. Il ne connaissait personne qui puisse lui expliquer pourquoi il restait dans cette cuisine alors qu’une autre vie l’attendait en ville.
Il dormit sur place. Ou essaya.
À deux heures du matin, couché de son côté du lit, il cherchait encore une trace de ses cheveux sous l’odeur de lessive. Son bras s’était posé sur le drap avant qu’il se souvienne. Il le ramena contre lui, contrarié par un réflexe dont personne n’était témoin et qui le mettait pourtant mal à l’aise.
Au matin, il rouvrit le coffret. Le bracelet. Il se rappela la vitrine, la façon dont elle s’était arrêtée sans demander qu’ils entrent. Il avait aimé remarquer ce désir discret et y répondre. Quand elle l’avait reçu, elle avait posé la main sur son poignet pour le garder près d’elle. Ce geste lui revenait plus que ses remerciements.
Il glissa la boîte dans son sac.
Célia appela pendant qu’il chargeait le coffre.
— Tu es où ? Je croyais qu’on prenait le petit déjeuner ensemble.
— Sur la côte. Je rentre.
— Tu as dormi là-bas ?
— Je voulais vérifier la maison. Il était tard.
Un silence.
— Bien sûr. Elle t’a laissé beaucoup de choses à régler ?
— Aucune.
— Alors tu pouvais rentrer. Je vais finir par être jalouse d’une maison.
Le ton était léger. Il sourit parce qu’elle le lui proposait.
— J’arrive dans une heure.
Chez lui, des tulipes penchaient dans un vase trop étroit, des sacs de livraison encombraient la table. Célia vint à sa rencontre, se hissa pour l’embrasser et le garda contre elle plus longtemps que d’habitude.
— Enfin, murmura-t-elle.
Il répondit avec un soulagement réel. Elle était là, belle, chaude, heureuse de le voir. Il venait de traverser une étape pénible ; il ne fallait pas confondre cette fatigue avec une erreur.
Au petit déjeuner, elle lui raconta une exposition, les artistes, les financeurs, la guerre pour obtenir une salle. Elle parlait avec la vivacité qu’il avait désirée. Il posa des questions. Elle lui raconta un incident qui le fit rire.
Il pouvait donc être heureux ici. Il se répéta la conclusion avec un sérieux qu’un samedi matin n’aurait pas dû exiger.
La gêne revint quand elle proposa Miami.
— Maintenant que tu n’as plus à organiser tes week-ends autour d’elle, on pourrait enfin faire quelque chose pour nous.
Katherine n’avait jamais organisé ses week-ends à sa place. Elle s’était rendue disponible pour les siens. Il connaissait la différence. Il préféra ne pas interrompre la conversation pour le préciser.
Ils choisirent une date en mars. Célia exigea qu’il bloque vraiment les jours. Il le fit devant elle.
Le dimanche, Daniel appela.
— Tu es passé à la maison ?
— Oui. Elle a tout organisé. Il ne reste rien à faire.
— Ça ressemble à Kate.
Il n’aima pas la tranquillité avec laquelle Daniel le disait. D’autres semblaient savoir lire sa femme au moment où lui n’y arrivait plus.
— Je voudrais savoir où elle est.
— Tu lui as demandé ?
— Avant la signature. Elle n’a pas voulu répondre.
— Alors tu le sais déjà. Elle ne veut pas te donner son adresse.
— Je ne vois pas pourquoi on devrait se comporter en étrangers. On a été mariés six ans. Je ne vais pas débarquer chez elle pour lui faire une scène.
— Je n’ai pas dit ça. Elle a peut-être besoin d’un endroit qui ne soit pas, d’entrée de jeu, un endroit où tu peux venir.
— Elle a toujours eu besoin d’espace. Je lui en ai donné.
Il pensa à la maison, au salon privé, aux pièces qu’elle traversait sans croiser personne. Daniel se tut, et ce silence l’irrita davantage qu’une objection.
— Je voudrais seulement vérifier qu’elle n’est pas seule dans un endroit mal équipé.
— Elle t’a dit qu’elle était bien arrivée ?
— Oui.
— Tu pourrais commencer par la croire.
Après l’appel, il se fit transmettre les coordonnées du déménageur, retrouvées par son assistante dans les échanges du personnel de la maison. Il appela lui-même. On lui confirma que la prestation avait été réglée. On ne lui donna pas l’adresse de livraison.
— Il s’agit de mon épouse.
Il entendit le mot après l’avoir prononcé.
L’interlocuteur vérifia quelque chose et répondit, avec une courtoisie intacte, que les instructions du contrat interdisaient de transmettre ces renseignements. Il pouvait s’adresser à la cliente ou à son mandataire.
Margaret, évidemment.
Il s’attendait à une complication pratique. Pas à devoir affronter le gardien dragon en personne.
Le mardi, il demanda à Paul s’il avait une adresse de correspondance autre que celle du cabinet de Margaret. Non. Le mercredi, il écrivit à Katherine au sujet de deux courriers. Elle demanda qu’on les transmette à son avocate. Le jeudi, il pensa à Lily.
Il y pensait depuis le début, en vérité. Il retardait seulement le moment de lui poser une question à laquelle elle prendrait un plaisir immense à ne pas répondre.
Lily savait. Lily avait vu les photos, discuté du mobilier, choisi un restaurant sur la route. Elle était peut-être déjà allée là-bas. L’idée se fixa en lui avec une netteté désagréable.
Il se rappela une matinée, deux ans plus tôt. Lily était venue chercher Kate pour un événement caritatif. Il préparait le café et avait posé une seconde tasse sur le comptoir. Kate l’avait remercié, puis avait attendu qu’il se retourne pour y ajouter de l’eau chaude.
Lily n’avait pas attendu.
— Laisse, je lui en refais un. Elle n’aime pas le tien.
— Elle peut me le dire, avait répondu Jack.
— Je te l’ai déjà dit, avait murmuré Kate en souriant.
Lily avait pris la tasse sans cesser de parler d’un problème de réservation. Aucun effort, aucune discussion. Elle savait la dose de café, le lait à faire chauffer quelques secondes, la tasse que Kate choisissait quand elle avait froid aux mains. Jack avait trouvé cette aisance déplacée dans sa propre cuisine. Lily se croyait chez elle partout où se trouvait Katherine.
Ce matin-là, Kate avait ri d’une remarque qu’il n’avait pas entendue. Depuis l’évier, il les avait regardées : sa femme penchée vers son amie, les épaules détendues, une expression presque impertinente au coin de la bouche. Quand il s’était approché, elle lui avait souri autrement. Avec plus de douceur. Moins de liberté, aurait-il dit aujourd’hui, s’il s’était autorisé le mot.
Il lui avait demandé de venir voir quelque chose à l’étage. Il ne se rappelait plus quoi. Il se rappelait la satisfaction immédiate de la voir quitter Lily pour le suivre.
Il appela le secrétariat d’Astera. Il serait à Boston le mois suivant. Il demanda un rendez-vous personnel avec la directrice exécutive.
Le soir, Célia passa la tête dans son bureau.
— Je te laisse ou tu as fini ?
Il ferma le tiroir qu’il venait encore d’ouvrir.
— J’arrive.
Elle regarda sa main sur la clé, puis son visage.
— Tu caches des secrets ?
Elle souriait. Il ne réussit pas à sourire aussi vite.
— Des papiers.
Il éteignit la lampe et la suivit au salon, avec le sentiment irritant d’avoir menti pour protéger une chose qu’il avait lui-même abandonnée.
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