Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 16 sur 78

La maison qu’elle avait choisie

Katherine

Katherine fit entrer sa valise et referma la porte derrière elle.

La chaleur était exactement celle qu’elle avait demandée. Ruth avait laissé deux lampes allumées dans le séjour ; leur lumière rejoignait les dernières lueurs du jour sur les boiseries claires. Le sol de pierre était tiède sous ses semelles. Elle suspendit son manteau et rangea les clés dans le tiroir de la console.

Elle connaissait cette maison par ses mesures, ses devis, ses plans annotés. Elle en découvrait l’odeur : le bois, le linge propre, une trace de cire. Rien de vieux, rien de provisoire. Les portes fermaient sans effort, les interrupteurs étaient là où la main les cherchait, le grand canapé avait la profondeur qu’elle avait choisie pour y lire les jambes repliées.

Derrière les baies, la forêt. Le chemin était entretenu, le village à dix minutes, tout était relié et vérifié. Elle n’était pas venue tester sa résistance à l’inconfort.

Elle avait acheté du calme.

Dans la cuisine, Ruth avait laissé une enveloppe : ce qu’elle avait préparé pour le dîner, l’emplacement des notices, l’heure de leur rendez-vous de lundi, et une liste de commerces avec deux adresses entourées. Le pain est meilleur au premier, mais le second ouvre le dimanche.

Kate sourit et alla voir le bureau.

Les écrans étaient installés, les câbles presque invisibles, le fauteuil réglé à sa hauteur. Les dossiers de Lily attendaient dans sa messagerie. Elle les laissa pour le lendemain.

Le citronnier trônait devant la fenêtre. Une feuille s’était pliée pendant le transport ; le reste de l’arbre paraissait satisfait. Elle tourna légèrement le pot et pensa qu’elle avait bien choisi.

Le chagrin n’avait pas besoin d’abîmer ça aussi.

Lily appela pendant qu’elle ouvrait sa valise.

— Alors ?

— C’est encore mieux meublé que sur les photos. Et j’ai vérifié : ta manie de m’envoyer des dossiers à toute heure fonctionne même au milieu des arbres.

— Voilà qui justifie l’investissement.

— Ruth a laissé à dîner et les adresses des commerces. Je vais pouvoir arrêter de choisir mes repas en fonction d’un homme susceptible d’arriver vendredi. Ou samedi.

— Répète cette phrase. Plusieurs fois. Juste pour le plaisir.

Kate rit. Lily proposa encore de venir le lendemain, en jurant qu’elle repartirait avant le soir.

— Non. Je t’inviterai quand j’en aurai envie. Je suis heureuse d’être ici seule. J’ai passé des semaines à préparer cet endroit, tu ne vas pas réussir à m’en faire parler comme d’une punition.

— Ce n’est pas ce que je fais.

— C’est ce que tu risques de faire en voulant me sauver de mon propre canapé.

Un souffle, prise sur le fait.

—… Il est confortable ?

— Scandaleusement. Tu auras le droit de l’essayer quand tu seras invitée.

Elles parlèrent de la route, du travail, d’un homme qui avait commis l’erreur de demander à Lily ce qu’elle cherchait dans une relation après deux dîners. Kate rangeait en écoutant. Chaque tiroir avait une destination qu’elle avait décidée.

Avant de raccrocher, Lily baissa la voix.

— Ça va, pour de vrai ?

Kate s’assit au bord du lit. Elle savait ce que Lily demandait. Pas si elle avait un repas, un salaire, quelqu’un pour porter ses sacs.

— J’ai signé mon divorce ce matin. Je suis contente d’être arrivée et j’ai mal. Donc je ne sais pas trop quoi te répondre.

— Je n’attend pas de réponse précise.

— Je t’écris avant de me coucher.

— Je t’aime.

— Moi aussi.

Elle prit une douche, enfila un pantalon souple et un pull, réchauffa le plat de Ruth et s’installa devant la baie avec un verre de vin. La table pouvait recevoir dix personnes. Ce soir, elle n’y mit qu’un couvert, et apprécia aussitôt de ne pas garder une part de côté en prévision d’un appel de dernière minute.

Puis elle eut envie de raconter ce soulagement à Jack.

La contradiction l’arrêta, la fourchette en l’air. Elle aurait aimé lui décrire les pièces, le bureau, la lumière. Elle le vit dans l’entrée avec une facilité qui lui donna envie de jurer. Il aurait regardé la hauteur des plafonds, la pierre, le bois, puis il serait venu poser la main sur sa taille.

Elle savait exactement où. Juste au-dessus de la hanche, là où le pull remontait toujours un peu. Son corps s’en souvenait mieux qu’elle. Traître.

Elle reposa sa fourchette, attendit que la douleur perde un peu de sa force et reprit son repas. La maison n’était pas moins belle. Le dîner n’avait pas changé de goût. Elle ne lui laisserait pas ça en plus du reste.

Son téléphone s’alluma.

Tu es bien arrivée ?

Il avait pensé à la route. Il avait cette attention-là ; elle ne l’avait jamais inventée. Il savait s’assurer qu’elle était en sécurité, qu’elle n’avait pas froid, qu’une voiture l’attendait. Il avait aussi décidé de vivre avec une autre femme et trouvé naturel de lui demander ensuite où elle allait dormir. Charmant. Vraiment.

Elle retourna l’appareil et finit de dîner.

Plus tard, elle répondit : Oui, je suis bien arrivée. Merci.

Ni photo, ni précision.

Dans la chambre, les draps neufs étaient frais, le matelas excellent. Elle lut sans retenir une ligne. Elle n’avait peur ni du lieu, ni de la nuit, ni du lendemain.

Elle avait envie de Jack.

La pensée arriva sans détour, avec la mémoire de son bras autour d’elle et de son souffle dans ses cheveux. Elle avait quitté sa maison, rendu ses bijoux, organisé leur séparation. Elle n’avait pas trouvé le moyen de faire comprendre à son corps que cet homme n’était plus une destination.

Elle éteignit la lampe et laissa venir les larmes. Pour lui. Pour elle avec lui. Pour ce qu’ils avaient eu, ce qu’elle avait attendu, et ce qu’il ne lui offrirait plus.

Quand elles se calmèrent, elle roula au milieu du lit et tira la couette sur ses épaules.

Demain, il y aurait du travail. Une promenade, si elle en avait envie. Des pages à écrire. Aucune permission à demander.

Sa vie était là. Le chagrin y prendrait la place qu’elle ne pouvait pas encore lui retirer.

Envie de lire la suite sans réseau ?

Installer l'appli