La lumière de la cuisine
JackÀ dix-sept heures, Jack annula son dernier rendez-vous.
Il invoqua une fatigue qu’il n’avait pas besoin d’inventer. Son assistante le dévisagea et proposa de déplacer aussi la réunion du lendemain. Il refusa. Il n’avait aucune intention d’étendre cette journée au-delà de ce qu’elle exigeait.
Il descendit au parking sans appeler son chauffeur.
Katherine avait écrit à quatorze heures douze.
Je suis partie. Les clés de la maison sont dans l’enveloppe laissée à l’intendance. J’ai rendu les accès et transmis les informations utiles. Merci de passer par Margaret pour les éventuels documents restants.
Il l’avait lu entre deux appels et répondu : Bien reçu. Bonne route.
Il ne se rappelait plus rien des appels.
Il prit la route de la mer.
Il ne cherchait pas à la surprendre. Elle venait d’écrire qu’elle était partie. Il voulait vérifier les accès, voir ce qui restait à faire, s’assurer qu’elle n’avait rien porté de trop lourd sans aide. Il trouva trois raisons avant d’être sorti de Manhattan.
À la sortie de la ville, un message de Célia.
Alors ?
Il attendit un feu rouge.
C’est fait.
Elle envoya un cœur et demanda s’ils se voyaient le lendemain soir. Il répondit oui. Ils n’avaient pas attendu cette signature pour vivre ensemble leurs soirées, mais les formalités encombraient encore leurs conversations. Il avait voulu que ce soit fini. Il essaya de retrouver ce désir en reposant le téléphone.
Quand il atteignit la grille, le ciel avait perdu sa dernière bande de clarté.
Le code fonctionnait.
Il s’attendait à du soulagement. Il pensa plutôt que Katherine avait demandé à son avocate comment rendre les accès. Elle avait pensé à cette suite de chiffres, elle aussi. Elle s’était préparée à se tenir un jour devant cette grille sans pouvoir l’ouvrir.
La cuisine était éteinte.
La maison ne l’était pas entièrement : l’éclairage de sécurité dans le vestibule, une applique au fond du couloir. Mais la baie de la cuisine, celle qu’il regardait toujours en sortant de voiture, ne reflétait que les arbres.
Il entra. Le bois, le produit du sol, une trace de vieilles fleurs. Il posa ses clés sur la console.
— Kate ?
Le nom était sorti avant qu’il puisse le retenir.
Dans la pièce voisine, le chauffage se mit en route.
Il retira son manteau, le remit sur son bras. Il ne savait pas s’il resterait assez longtemps pour l’accrocher. L’hésitation le contraria. Il le posa sur une chaise.
Le salon n’avait pas été dévasté. Les fauteuils, le tapis, la table basse à sa place. Sur les étagères, quelques trous dans l’alignement des livres. Le vase bleu, propre et vide, au centre d’une console.
Dans le réfrigérateur, des produits frais et un plat marqué Personnel — vendredi. Quelqu’un avait continué de faire son travail pendant qu’ils signaient.
Il ouvrit le placard des tasses.
La sienne n’y était pas.
Il chercha derrière les autres, puis se rappela la tasse grise du dernier dîner. Il n’avait pas pensé à demander ce qu’était devenue celle dont il se servait toujours.
Dans le petit salon, le coussin de son fauteuil à elle était redressé, le plaid plié. Ni carnet ni verre d’eau. Il regarda sous la table, comme s’il pouvait y trouver un objet tombé qu’elle reviendrait chercher.
Il monta.
La porte du salon privé de Katherine était entrouverte. Pour la première fois, la clé était restée dans la serrure.
Il ne connaissait pas cette pièce. Il l’avait voulue pour qu’elle puisse lire ou fuir les soirées trop longues, puis il avait pris l’habitude de trouver la porte fermée sans chercher à l’ouvrir. Il découvrit des empreintes de meubles sur le parquet, des trous rebouchés, plusieurs prises au bas du mur. Rien qui ressemble au salon qu’il avait imaginé. Elle avait fait aménager l’endroit autrement. Un atelier pour ses associations, peut-être. Un rangement pour ses livres.
Il alla à la fenêtre, contrarié de n’avoir que des suppositions sur une pièce de sa propre maison.
De là, on voyait l’allée.
On voyait une voiture arriver bien avant d’entendre le moteur.
Il resta devant la vitre un long moment.
Dans la chambre, le lit était fait. Plus de livres sur sa table de nuit à elle. Le placard entrouvert montrait des cintres espacés, presque tous du même côté. Ses affaires à lui étaient restées, rangées à part pour qu’elles ne se mélangent pas aux siennes pendant le départ.
Il s’assit au bord du lit.
Il n’avait rien à faire là. Elle n’avait laissé aucun désordre à régler, aucun appel urgent, aucune difficulté à laquelle il puisse apporter une réponse.
Il voulut trouver ça bien. Il était même assez doué, d’habitude, pour trouver bien ce qui l’arrangeait.
Il n’y parvint pas.
Il ouvrit le tiroir de la table de chevet sans savoir ce qu’il cherchait et trouva le coffret. Il le reconnut avant de l’ouvrir. L’alliance à côté de la bague de fiançailles. Le bracelet en boucle pâle autour des deux anneaux.
Il prit l’alliance entre le pouce et l’index. Elle tiédit en quelques secondes. Une rayure sur le bord, si fine qu’il dut la tourner sous la lampe pour la retrouver. Il ne savait pas quand elle était apparue. Il ne savait presque rien des journées où Katherine avait porté cette bague loin de lui.
Il chercha un mot dans le tiroir.
Il n’y en avait pas.
Il posa le coffret sur ses genoux et se frotta le visage. Une douleur sourde montait sans qu’il puisse l’attacher à un événement précis. Les signatures dataient de plusieurs heures. La séparation, de plusieurs mois. Il avait même souhaité qu’elle trouve une maison, qu’elle s’organise, qu’elle ne reste pas suspendue à ce qu’il pouvait lui donner.
Elle avait fait tout cela.
Il se découvrait incapable d’en être heureux pour elle.
Il n’avait pas le droit de lui demander de rendre son choix moins douloureux. Il le savait avec une netteté qui ne le soulageait de rien.
En bas, son téléphone vibrait dans la poche de son manteau. Il l’entendit à travers le plancher, ce bruit qui l’avait fait quitter tant de pièces au milieu d’une phrase.
Il attendit que ça cesse.
Puis il descendit, prit l’appareil et ouvrit la conversation.
Tu es bien arrivée ?
Il ne demandait pas d’adresse. Il ne lui demandait pas de revenir. Seulement la confirmation que la route était derrière elle, qu’elle avait passé une porte et trouvé de la chaleur.
Il appuya.
Le message fut distribué.
Jack resta debout dans la cuisine. Il sortit la tasse grise, la posa près de la cafetière, et attendit.
Dehors, la marée montait dans le noir.
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