Vers le nord
KatherineDans l’ascenseur, Katherine fixa la petite lumière au-dessus de la porte.
Huit. Sept. Six.
Personne ne cherchait sur son visage le signe qu’il fallait lui prendre le bras. Elle desserra les doigts sur la bandoulière et laissa sortir l’air qu’elle retenait.
Au quatrième, elle eut envie de remonter.
L’élan fut assez fort pour qu’elle regarde les boutons. Elle pouvait encore le rejoindre dans le couloir, lui dire qu’elle n’était pas du tout aussi calme qu’elle en avait l’air. Accepter ce déjeuner. S’asseoir près de lui une heure de plus et écouter sa voix sans penser à la suite.
Trois. Deux.
Elle n’appuya sur rien.
Au parking, l’air sentait le béton humide. Elle posa son sac dans le coffre et garda le roman à côté d’elle. Ses mains ne tremblaient pas quand elle mit le contact. Elle trouva cette petite preuve de maîtrise presque blessante. On pouvait donc avoir aussi mal sans que les gestes cessent de fonctionner.
La circulation était dense. Un homme traversa en téléphonant, deux livreurs se disputèrent une place devant une porte, un camion la bloqua deux cycles de feu. Il y avait un soulagement à devoir regarder la route plutôt que le visage de Jack pour savoir si elle pouvait avancer.
Elle passa devant un restaurant où ils avaient dîné au début de leur mariage. Le temps qu’un piéton traverse, elle avait retrouvé la main de Jack dans son dos ce soir-là, et le baiser dans la voiture avant qu’il appelle son chauffeur pour dire qu’ils rentreraient plus tard.
Leurs corps n’avaient jamais été étrangers. Elle ne se libérerait pas en prétendant le contraire. Jack savait l’embrasser jusqu’à lui faire oublier la fin de sa phrase. Il savait la garder contre lui sans qu’elle doute une seconde de son envie. Elle allait devoir vivre sans ça aussi.
Elle prit la route du nord.
Les immeubles s’espacèrent. Elle alluma la radio, essaya deux stations, l’éteignit. Elle avait voulu cette solitude. Elle n’allait pas se dépêcher de la remplir parce qu’elle n’était pas tout de suite paisible.
Dans un virage, le roman glissa sur le siège. Un papier dépassait. À un feu, elle le remit en place et découvrit un reçu de nettoyage. Le nom de Jack, une date, deux chemises.
Elle le regarda longtemps pour un objet qui ne contenait presque rien. Il l’avait tenu, glissé entre les pages, oublié là. Il avait donc lu le soir, s’était arrêté, avait repris au même endroit. Ses phrases à elle lui avaient tenu compagnie dans une chambre où elle ne dormait plus.
Le feu passa au vert.
Quelques kilomètres plus loin, elle sentit qu’elle allait pleurer et que les ordres ne serviraient à rien. Elle prit la sortie suivante, se gara à l’écart d’une aire de repos et coupa le moteur.
Et merde. Elle avait tenu jusqu’au parking. Elle avait tenu jusqu’à l’autoroute. Elle aurait voulu tenir jusqu’au Vermont, par principe.
Alors seulement, elle se laissa aller.
Elle pleura sans personne pour lui dire qu’elle avait le droit, sans regard inquiet, sans devoir répondre à la question de savoir si ça allait mieux. Elle aurait voulu que Jack la choisisse. Il avait choisi autre chose. Entre ces deux faits, il y avait tout un amour qui ne savait plus où aller.
Quand les sanglots se calmèrent, elle sortit chercher de l’eau. Sous la lumière dure des toilettes, elle passa de l’eau froide sur ses poignets et remarqua l’absence de sa bague.
Elle l’avait retirée avant de quitter la maison. Le coffret attendait sur la commode d’une chambre déjà vidée de ses vêtements. L’or avait touché le fond avec un petit bruit plus net que tous ceux du déménagement. L’alliance, la bague de fiançailles, le bracelet. Elle avait laissé la boîte dans le tiroir de sa table de chevet.
Elle n’avait pas écrit de mot. Elle aurait cherché la phrase qui le ferait revenir, et elle refusait de lui remettre ça en plus des bijoux.
Elle acheta un sandwich et s’assit près de la vitre. Une famille se partageait des frites. Deux vieilles dames avaient ouvert une boîte de gâteaux et cherchaient des serviettes. Personne ne savait qu’elle venait de divorcer. Elle pouvait passer vingt minutes sans être l’épouse de Jack, ni Jane Wilkins, ni la femme dont des centaines de salariés attendaient les décisions sans connaître son nom.
Tu es partie ? demanda Lily.
Oui. Arrêtée pour manger. Je t’appelle en arrivant, promis.
Les trois points apparurent, disparurent, revinrent.
D’accord. Je t’aime. Et je trouve toujours cette idée détestable.
Katherine sourit. Lily tenait parole. Elle ne réclamerait rien de plus aujourd’hui.
Avant de repartir, elle envoya à Jack les informations sur les clés et les derniers documents, puis ferma la conversation sans attendre de réponse.
Ruth appela une heure plus tard. Le chauffage tournait, les livraisons étaient terminées, le citronnier installé dans la véranda. Il y avait du pain, du lait, quelques provisions.
— Vous voulez que je reste jusqu’à votre arrivée ? Ça ne me dérange pas.
— Merci, ce n’est pas nécessaire. Rentrez chez vous. Je vous appelle demain. Ce soir, j’aimerais prendre possession des lieux tranquillement.
— Faites attention sur les petites routes. Ça gèle dès que le soleil tombe.
Elle conduisit entre des collines où la neige restait à l’ombre. Elle buvait, s’arrêtait quand il le fallait, regardait l’heure sans chercher à battre un record. Elle n’avait personne à impressionner par la facilité de son départ.
En fin d’après-midi, le ciel s’assombrit. Elle traversa le village et reconnut la boutique dont la vitrine exposait des bottes en caoutchouc. Elle y achèterait ce qui lui manquerait. Cette idée très simple lui fit un plaisir inattendu.
Les maisons s’espacèrent. Les phares dessinèrent une clôture, un champ, les troncs serrés à l’entrée de la forêt. Elle s’arrêta devant la barrière, descendit l’ouvrir, sentit le froid lui mordre les doigts. Ses gants étaient restés sur le siège. Elle pesta contre elle-même, avança, retourna refermer.
La maison apparut au bout du chemin, une lampe allumée sous la véranda, les fenêtres du rez-de-chaussée doucement éclairées. Elle coupa le moteur.
Elle n’entendait plus la mer. Le silence de la forêt ne venait pas par vagues. Il laissait passer un craquement, le vent tout en haut des arbres, le moteur qui refroidissait. Aucune voix derrière la porte. Aucune valise pour rejoindre la sienne dans l’entrée.
Ça lui fit peur un instant.
Puis elle prit les clés.
Elle avait choisi cette maison, décidé où mettre sa table, fait venir ses livres et son bureau. Jack pouvait encore se glisser dans ses pensées. Elle ne le laisserait pas décider à sa place de la façon dont elle allait vivre ici.
Elle monta les marches avec les deux sacs dont elle aurait besoin ce soir. À travers la vitre, elle aperçut la lampe achetée à Boston et un coin de la grande table. Personne n’attendait qu’elle sourie en entrant.
Elle trouva la bonne clé du premier coup.
Il lui fallut pourtant deux essais pour la tourner.
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