Lily Stories
Tout ce que tu ignorais · Chapitre 13 sur 78

Les signatures

Jack

Le vendredi, Jack arriva vingt minutes en avance.

Il détestait attendre dans les salles de réunion des autres. Celle-ci donnait sur une façade de pierre si proche qu’il distinguait les coulures sombres sous les fenêtres. Une carafe au centre de la table, des verres retournés, des blocs neufs. Trop de chaises.

— Un café ? proposa Paul.

— Non.

Il avait mal dormi. Célia partait deux jours à Washington ; elle l’avait appelé tard, affolée par un changement de train, puis par un message de son responsable. Il l’avait écoutée, lui avait trouvé un autre départ, avait raccroché après minuit. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir. Elle avait eu besoin d’être rassurée, et il avait été content de résoudre quelque chose.

Après l’appel, il était resté éveillé et avait fini le roman.

Il l’avait refermé en pensant moins au départ de l’héroïne qu’à Katherine préparant le sien. Il lui avait demandé de recommencer sa vie et s’était rassuré avec une maison et de l’argent. Le livre venait de lui faire sentir tout ce que ces dispositions ne rendaient pas à quelqu’un.

Il avait failli l’appeler pour lui en parler. Il avait mis le livre dans son sac à la place.

À neuf heures cinquante-cinq, on frappa.

Margaret Ellison entra la première, cheveux gris coupés net, une chemise cartonnée sous le bras. Katherine la suivait.

Jack se leva.

Pantalon sombre, pull fin, manteau ouvert, cheveux attachés en une tresse compliquée. Il remarqua d’abord sa pâleur, puis l’absence du bracelet.

— Bonjour, dit-elle.

— Bonjour, Kate.

Elle marqua une fraction de seconde sur son prénom. Il le vit, ou crut le voir. Puis elle posa son sac sur la chaise que Margaret lui indiquait.

La porte resta ouverte un instant derrière elle, puis se referma.

— Tu es venue seule ?

— Oui. Ma voiture est au parking. Je repars directement après.

— Tu aurais pu demander à quelqu’un de t’accompagner.

— Je sais. Je préfère faire comme ça.

Les avocats reprirent les points convenus. Rien de nouveau : des appels, des versions annotées, des confirmations. Margaret fit préciser une modalité sur la restitution des accès. Katherine demanda que le jardinier garde son emploi aussi longtemps que Jack aurait besoin de lui.

— Bien sûr.

Il la regardait à travers le verre d’eau qu’il n’avait pas touché. Elle écoutait chaque explication jusqu’au bout, ne signait jamais avant d’avoir retrouvé la référence citée. Une fois, elle reprit une date sans consulter ses notes ; Margaret vérifia et corrigea une page.

Il connaissait cette application. Elle l’avait toujours eue pour les choses qui comptaient. Il s’aperçut qu’il l’avait surtout imaginée en train de choisir un livre ou d’organiser un voyage.

Quand Paul revint sur l’offre patrimoniale, Jack se redressa.

— Je voudrais redire que je ne souhaite pas que tu y renonces pour une mauvaise raison.

— Je comprends. Ma décision n’a pas changé.

— Tu peux encore…

Il s’arrêta sous son regard. Il n’avait rien d’hostile. Elle semblait simplement attendre qu’il se souvienne d’une conversation qu’ils avaient déjà eue.

— D’accord.

Il avait cru qu’il serait soulagé à ce moment-là. Les choses étaient justes, les décisions claires. Personne n’avait cherché à humilier l’autre. Il avait entendu parler de comptes vidés, de maisons saccagées, de photographies envoyées aux mauvaises personnes. Rien de tout ça n’arrivait.

Katherine prit son stylo. Un petit modèle bleu, une rayure sur le capuchon. Il le reconnut vaguement. Il aurait pu lui en offrir un meilleur, pensa-t-il, avant de mesurer l’absurdité de l’idée.

Elle posa la pointe à l’endroit indiqué.

Katherine signa.

L’encre mit un instant à perdre son brillant. Elle attendit, souleva la page, passa à la suivante.

Quelque chose se serra sous les côtes de Jack. Il ne voulait pas la voir pleurer. Il ne voulait pas qu’elle le supplie. Il avait pourtant imaginé un signe, un moment où elle le regarderait avant de rendre possible ce qu’il avait demandé.

Elle ne le regarda pas.

Quand vint son tour, il relut une ligne qu’il connaissait par cœur. Le numéro de l’article perdit son sens. Il dut recommencer.

— Ça va ? demanda Paul à voix basse.

— Oui.

Il signa. Moins d’une minute.

Puis il n’y eut plus que des gestes ordinaires. Les documents regroupés, les exemplaires à transmettre, les remerciements qu’on échange à la fin d’un rendez-vous sans incident.

Katherine remit le capuchon de son stylo. Le petit clic parut très net.

— Je vous laisse quelques instants, dit Margaret.

Paul la suivit. La porte se referma.

Jack se leva parce qu’il ne supportait plus d’être assis.

— Tu veux déjeuner ?

Il entendit l’absurdité de la question dès qu’elle fut sortie. Comme s’ils venaient de finir une réunion et devaient choisir un restaurant.

— Non, merci. Je prends la route.

— Aujourd’hui ?

— Oui.

Le manteau sur le dossier de la chaise. Le sac à ses pieds. L’écharpe qu’elle n’avait pas retirée.

— Tu quittes la maison aujourd’hui ?

— Tout est prêt.

— Tu aurais pu me demander de l’aide.

— J’en ai eu.

Il ne savait pas de qui. Une amie, des professionnels, quelqu’un qui avait vu les cartons et posé les questions auxquelles il n’avait pas pensé. La réponse n’était pas faite pour le blesser. Ça n’en diminuait pas l’effet.

— Où vas-tu ?

Elle passa la bandoulière de son sac sur son épaule.

— Chez moi.

— Kate.

Elle s’immobilisa. Il avait dit son prénom comme on retient quelqu’un avant qu’il traverse une rue. Il baissa la voix.

— J’aimerais savoir où tu seras.

Il vit son pull se soulever sur une inspiration.

— Je serais chez moi, tu n’as plus besoin d’en savoir plus.

La phrase était claire. Il pouvait dire qu’il s’inquiétait, rappeler qu’ils avaient été mariés, insister sur ce qui pouvait lui arriver loin des gens qu’il connaissait. Mais elle n’avait ni douze ans ni besoin de sa permission. Il le savait. Il savait ce genre de choses en théorie avec une grande facilité.

— Tu seras seule ?

— Oui, Jack. Je suis capable de vivre seule. Ce n’est pas une décision prise ce matin dans l’ascenseur.

Il la savait capable d’organiser un dîner pour vingt personnes, d’être irréprochable dans un gala, d’apaiser une conversation difficile. Il ne l’avait jamais imaginée choisissant une maison dont il ignorait tout, prenant la route, organisant une vie sur laquelle il n’aurait aucune prise.

Il voulut demander comment elle allait payer. Après tout ce qu’elle avait refusé, la question lui parut trop brutale pour être posée ici. Il la garda, entière, avec son inquiétude et une irritation qu’il n’avait pas le droit de lui faire porter.

— Je vois.

Il ne voyait presque rien.

Elle alla vers la porte. Il se rappela le livre et le sortit de son sac.

— Attends. J’ai ça. Je l’ai terminé.

Son expression changea. Pour la première fois de la matinée, il distingua quelque chose qu’elle n’avait pas eu le temps de contenir. Une attente, peut-être.

— Tu l’as aimé ?

Il regarda la couverture plutôt qu’elle.

— Oui. Beaucoup.

— Même la fin ?

— Elle m’a mis en colère.

L’ombre d’un sourire.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle repart alors qu’il est revenu.

Katherine baissa les yeux sur le livre. Sa main se referma sur la tranche.

— Il est revenu très tard.

Il n’avait pas de réponse.

Elle glissa le roman dans son sac. Il voulait prolonger, trouver une autre phrase sur le bateau, sur le frère, sur ce qu’elle pensait de l’histoire. N’importe quoi qui ne s’arrête pas à la poignée de la porte.

— La revue, dit-il brusquement. Je l’ai oubliée. Je peux te l’envoyer.

Il se tut. Elle avait compris. Elle ne sourit pas.

— Tu peux la laisser à Margaret ou Lily.

Margaret attendait près de l’ascenseur. Katherine enfila son manteau, remercia son avocate, serra la main de Paul. Jack regarda ses gestes sans y trouver l’hésitation qu’il cherchait malgré lui.

L’ascenseur s’ouvrit.

— Prends soin de toi, Kate.

Elle se tourna vers lui. Pendant une seconde, il fut certain qu’elle allait dire autre chose, une phrase qui donnerait à cette matinée un sens qu’il saurait accepter.

— Toi aussi.

Elle entra et appuya sur le bouton du parking. Les portes se fermèrent entre eux.

Jack resta devant leur reflet effacé. Paul lui demanda s’il voulait repasser au bureau pour un dernier point.

— Non.

Il regardait les chiffres des étages descendre.

— C’est terminé.

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